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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Dix années de féminisme outre-Manche

· Cahiers du féminisme, n° 41-42, automne 1987 · p. 29-32 · 3 029 mots

P our compléter le bilan du mouvement féministe de ces dernières années, il nous a semblé intéressant de montrer quelques expériences étrangères. Nous avons donc demandé à nos camarades de Grande-Bretagne, de Suisse et d’Amérique latine de nous parler de la situation des femmes et du mouvement féministe dans leur pays ou régions respectifs

Dix années de féminisme outre-Manche

C’est en 1978 que le mouvement de libération des femmes de Grande-Bretagne a tenu sa dernière conférence nationale. La discussion a tourné autour de la place accordée dans le mouvement au mot d’ordre de Contre toute discrimination à l’égard des lesbiennes. Pour le droit de toutes les femmes à une sexualité autodéterminée. » Un débat d’orientation sous-tendait cette question : l’oppression des femmes découle-t-elle d’abord de leur rôle dans la société ou d’une conspiration des hommes contre la sexualité féminine ? Pour les féministes socialistes cette oppression découlait de causes sociales et la subordination sexuelle n’en était qu’une conséquence. D’accord avec ce mot d’ordre, elles voulaient cependant conserver toute leur importance aux revendications sociales dans les mobilisations. Les féministes radicales par contre voulaient imposer la priorité aux thèmes concernant le mode de vie, la sexualité et les violences sexuelles des hommes. La bataille fit rage et personne ne s’aventura à convoquer une nouvelle rencontre nationale.

Ces divergences politiques ne dataient pas d’hier. Elles ont toujours été présentes sous la surface du féminisme moderne. Mais jusqu’à la fin des années soixante-dix l’unité avait été possible parce que, malgré les divergences sur la nature de l’oppression des femmes, le mouvement, composé en majorité de jeunes femmes, avait su se mobiliser autour de revendications unitaires.

En 1979, Thatcher prenait le pouvoir et la contre-offensive bourgeoise commençait. La politique du gouvernement et la crise économique ont joué un rôle considérable dans l’évolution politique des femmes. Bien que la bourgeoisie ait lancé une offensive idéologique soutenue contre « l’Etat providence » et les valeurs féministes, elle n’a pas à ce jour lancé une attaque frontale contre le mouvement des femmes. Mais les attaques de Thatcher dans le cadre de l’austérité ont sapé une série d’acquis obtenus dans la période précédente. Elles ont accru la division entre femmes de classes différentes et même entre femmes de la classe ouvrière. Cependant, Thatcher, elle-même, fait figure de modèle pour certaines femmes. Elle incarne une autre image de la femme, énergique mais conventionnelle, antithèse de l’image anticonformiste du féminisme. Sa réussite personnelle, due selon elle à son éducation et à son mariage, illustre bien le message de « Réussissez » véhiculé par son capitalisme « populaire ». Ses idées sont entrées en résonance avec les aspects individualistes du courant féministe bourgeois » notamment parmi le petit groupe des femmes cadres. Thatcher est également devenue Premier ministre au moment où une nouvelle couche de femmes s’engageaient dans la vie politique. Beaucoup d’entre elles se réclamaient du féminisme. Pas Thatcher : « Je n 'ai pas remarqué que je suis une femme. Je suis Premier ministre », déclarait-elle au Daily Mirror en 1980. La politique de Thatcher a eu de grandes répercussions sur le mouvement féministe. L’unité autour de l’oppression de sexe ne suffit plus quand un gouvernement dirigé par une femme attaque « l’Etat providence », les conseils municipaux travaillistes qui ont soutenu les campagnes féministes et les droits des femmes. La fragmentation politique du mouvement féministe devenait presque inévitable sous les coups d’une telle offensive étant donné les structures lâches du mouvement et l’absence d’homogénéité politique parmi les femmes. Aujourd’hui, toute une gamme de positions revendique le label du féminisme en Grande-Bretagne.

Les thèmes centraux du débat : avortement, violence, pacifisme...

La défaite du projet d’amendement à la loi sur l’avortement, présenté par le député conservateur John Corrie en 1979 est une des rares victoires du mouvement ouvrier britannique sous Thatcher. Plus de soixante mille personnes ont répondu à l’appel du Trade Union Congress (centrale syndicale britannique) en manifestant contre ce projet en octobre 1979. Mais la Campagne nationale sur l’avortement (NAC), qui avait œuvré à la réalisation de cette collaboration entre le mouvement féministe et le mouvement ouvrier depuis 1975, scissionna quelques années plus tard. Le point essentiel du débat était de savoir s’il fallait ou non que la NAC devienne une campagne générale sur tous les problèmes liés à la reproduction, mettant en avant le droit de toutes les femmes à une sexualité libre. Dans ce cas, la campagne devenait non-mixte, la fertilité étant « une question de femmes » et non « une question de classe ». D’autres femmes défendaient la plate-forme actuelle de la NAC, affirmant que le droit d’interrompre une grossesse était un acquis décisif pour les femmes et que toute attaque contre la loi de 1967 devrait être combattue si les femmes voulaient aller de l’avant. Bien que la NAC ait une position ferme sur « le droit de choisir » de toutes les femmes, la défense du droit à l’avortement était sa tâche centrale et donc le nom de l’association devait rester inchangé. Elles défendaient la mixité en expliquant que la masse des femmes était organisée dans les syndicats et que le passé avait démontré que les syndicats se battaient pour le droit à l’avortement.

Les partisans du changement se prétendaient les antiracistes du débat, affirmant que la NAC ignorait l’expérience des femmes noires, les stérilisations forcées, l’utilisation des femmes noires pour tester les contraceptifs comme le Depo Provera, etc. Bien que la NAC ait été une des organisations fondatrices de la campagne internationale sur toutes ces questions (l’ICASC), il y avait une once de vérité dans cette accusation, toute opportuniste qu’elle fut. Comme le mouvement de femmes britannique dans son ensemble, la NAC n’avait pas vraiment intégré les femmes noires et leurs propres expériences dans son activité. Mais avec le temps nous avons vu le bilan politique de cette scission. Celles qui ont scissionné ont monté un service d’information sur les problèmes de santé des femmes plutôt qu’une association militante. Par contre, c’est toujours la NAC qui dirige la riposte aux attaques contre les droits à la contraception et à l’avortement. Les couches traditionnelles du mouvement féministe se mobilisent très peu maintenant sur ces questions. Lors de la dernière attaque contre l'avortement en 1985 il n’y eut que 5 000 personnes à manifester dans Londres, dont beaucoup de militant(e)s d’extrême gauche.

Une série de meurtres très violents de femmes dans le Yorkshire au début des années quatre-vingt a suscité une ample vague d'activités sur le thème des violences faites aux femmes. Les groupes Femmes contre les violences faites aux femmes (WAVAW), à l’initiative des féministes radicales, ont mené des actions dans beaucoup de villes, y voyant un thème qui unifiait toutes les femmes contre tous les hommes. Quand la police conseillait aux femmes de rester à la maison ou de se faire accompagner chez elles lui nuit, WAVAW contre-attaquait en demandant que les hommes restent chez eux et expliquait que de toute façon, le plus souvent les femmes sont attaquées par des hommes quelles connaissent et souvent chez elles. Les féministes radicales ont montré des films pornos pour illustrer que « la pornographie est la théorie, le viol est la pratique ». Les solutions proposées allaient des taxis ou des cours d’autodéfense pour les femmes à l’interdiction de la pornographie ou à la prison à vie pour les violeurs. Beaucoup de féministes socialistes se sont tues dans ce débat parce que, tout en partageant la colère des femmes, elles n’étaient pas prêtes à accepter des solutions répressives.

Les mobilisations massives au Camp des femmes pour la paix à Greenham Common ont rassemblé jusqu’à 30 000 femmes contre les missiles Cruise, ébranlant la confiance du gouvernement conservateur dans sa capacité à défendre les armes nucléaires. Greenham eut une influence contradictoire. D’une part, c’était un point de repère utile pour la construction d’un mouvement de femmes pour la paix. Certaines femmes, notamment dans la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND), le Parti travailliste et les syndicats voulaient faire de Greenham un outil pour mobiliser les femems contre les missiles et la politique de guerre du gouvernement. Mais des féministes radicales de WANT (Les femmes contre la menace nucléaire) préféraient propager une analyse strictement « radicale-féministe » de la guerre et de la violence masculine en général. D’autres féministes par contre rejetaient le fait qu’on y célébrait la maternité, qui n’aurait rien à voir avec le féminisme, selon elles.

Pendant la grève des mineurs en 1984

United we stand diveded we all fall in the end

Camp de Greenham Common.

C’est dans ce cadre que s’est développé le féminisme dit « populiste », nouvelle version simpliste du féminisme radical : les femmes sont protectrices et civilisées, les hommes violents et agressifs. Les guerres et les missiles nucléaires existent parce que les hommes sont machos et aiment la guerre. Aux femmes, par contre, incombe la reproduction de la vie.

Un débat parallèle se développait à la base du mouvement ouvrier. De nombreuses féministes socialistes s’étaient activées dans le Parti travailliste et les syndicats pour organiser la riposte aux attaques des tories contre les travailleuses et les femmes de la classe ouvrière. L’entrée massive de femmes sur le marché du travail et les campagnes des féministes ont accru la pression sur les syndicats : pour survivre ceux-ci doivent recruter des travailleuses.

Mais le « nouveau réalisme » qui domine aujourd’hui le mouvement ouvrier britannique, qui lui fait accepter le capitalisme populaire et soutenir des accords comportant des engagements à ne pas faire grève, a influencé de nombreuses féministes du mouvement ouvrier. Celles-ci rejettent la « gesticulation et l’idéalisme » des années soixante en faveur d’une démarche plus pratique qui met l’accent sur des revendications limitées mais sur lesquelles on peut gagner. Elles réclament une journée de travail plus courte mais sans jamais spécifier « sans perte de salaire ». Elles parlent du partage des tâches domestiques, mais très peu de leur socialisation ou des équipements collectifs. Les eurocommunistes comme Bea Campbell prônent une politique féministe des revenus et un nouveau contrat social selon lequel les ouvriers les mieux payés accepteraient de limiter leur salaire au profit des ouvrières mal-payées. Cette couche réformiste attaque les méthodes de lutte de classe de syndicats comme celui des mineurs (NUM) expliquant par exemple que les piquets de grève massifs des mineurs de 1984-1985 étaient « machos ».

Les positions des féministes réformistes et des féministes populistes se recoupent au niveau de leur dénonciation de la masculinité de l’idée qu’un changement fondamental de société est impossible et de la nécessité pour les femmes de concentrer leurs efforts sur l’obtention de petites victoires. Ces exemples illustrent les régressions des années Thatcher. Mais la polarisation de classes de la société britannique a radicalisé les femmes les plus durement frappées par l’offensive tory. , conduisant à certaines mobilisations de masse. C’est dans le secteur public que les luttes les plus larges ont eu lieu : santé, enseignants, collectivités locales, personnel auxiliaire des écoles, en lutte contre les bas salaires, les coupures de budget et la privatisation. Les travailleuses de l’industrie privée ont aussi résisté ; dans les grèves des mineurs et de l’imprimerie, on a vu des femmes de grévistes créer des comités de soutien de femmes. Le mouvement syndical a été contraint de faire des gestes en faveur des femmes : adoption d’une charte des femmes par le TUC -, campagnes contre le harcèlement sexuel et pour le droit à l’avortement. Mais les dirigeants syndicaux hésitent à aller au-delà de gestes en faveur du recrutement des femmes et à engager une vraie lutte contre le gouvernement tory.

Les nouvelles forces des femmes

Voilà pourquoi il est crucial de combiner l’organisation indépendante des femmes dans le mouvement ouvrier et la pression de campagnes féministes. Le mouvement les Femmes contre la fermeture des puits de mine a joué un rôle important à cet égard : ces femmes participaient à une lutte frontale contre le gouvernement en défense des emplois tout en utilisant les formes d’organisation élaborées par le mouvement des femmes. Des groupes bien organisés se sont multipliés dans toutes les zones minières, se mobilisant rapidement pour les manifestations, les piquets et l’affrontement avec la police. Les liens tissés avec d’autres campagnes de femmes comme Greenham et avec les groupes de femmes noires ont contribué à politiser les femmes des communautés minières. Malheureusement le vote refusant leur affiliation au NUM a été

Huit ans après sa campagne contre John Corrie, une nouvelle épreuve de forces attend le mouvement des femmes : un projet de loi interdisant l’avortement au-delà de vingt semaines a été déposé pour la prochaine session parlementaire. Thatcher a annoncé que le gouvernement accorderait le temps nécessaire à ce débat.

La privatisation et les restrictions budgétaires avaient déjà rendu plus difficiles les possibilités d’avortement dans le système de santé national. Cette nouvelle attaque est d’autant plus dangereuse qu’elle prend pour cible le point faible (la question du délai, actuellement de vingt-huit semaines) des partisans de l’avortement. Une initiative indépendante des femmes britanniques est à nouveau nécessaire pour faire descendre les femmes et les syndicats dans la rue.

un obstacle à la consolidation de ces avancées. Mais certains des groupes les plus combatifs et la mémoire de cette forme d’organisation continuent d’exister dans les zones minières en vue des batailles à venir. Ce mouvement des femmes de la classe ouvrière a déplacé vers la gauche le centre de gravité du débat au sein du mouvement des femmes car la grève a montré que des secteurs du mouvement ouvrier pouvaient résister aux tories et que des groupes de travailleurs étaient prêts à soutenir les revendications des femmes.

Depuis vingt ans les femmes noires s’organisent dans les syndicats et les communautés noires. Mais, vers la fin des années soixante-dix, un mouvement des femmes noires est apparu pour combattre l’oppression qu’elles subissent dans la société et le racisme qui existe jusque dans le mouvement féministe. Ce mouvement traduit la confiance accrue des jeunes femmes noires britanniques, d’origine antillaise, indienne ou pakistanaise, qui ont grandi en Grande-Bretagne et n’acceptent pas le statut de deuxième ou troisième classe que la société blanche leur impose. Depuis plusieurs années, des conférences nationales de femmes noires se tiennent et des campagnes ont été organisées contre les déportations, la séparation des familles noires, le harcèlement raciste, les discriminations dans l’enseignement, dans la santé et à l’entreprise ; des centres de femmes battues ont été ouverts pour les femmes noires. Dans la dernière période, leur critique politique des priorités choisies par les féministes blanches a influencé presque toutes les campagnes et périodiques féministes. La discrimination particulière subie par les femmes noires leur a permis de dénoncer la fausse « unité des femmes » imposée par de nombreuses féministes radicales et populaires qui mettent artificiellement l’accent sur l’oppresion de sexe et ferment les yeux ou minimisent les discriminations de classe et de race. Les femmes noires ont également imposé le débat sur des questions anti-impérialistes dans le mouvement féministe.

Dans le Parti travailliste, les féministes socialistes ont pu jouer un rôle dans les campagnes allant au-delà de ce que l’on considère traditionnellement comme « les questions de femmes ». La section féminine du Parti travailliste s’est transformée en forum combatif et féministe réclamant un pouvoir accru pour les femmes dans le parti. La force manifestée par la gauche dans la section féminine menace les projets de Neil Kinock visant à recentrer le parti à droite. La bureaucratie travailliste a dû recourir à une tactique complexe pour émousser la force mobilisatrice des organisations de femmes. Kinnock a promis aux femmes, si les travaillistes prenaient le pouvoir, un ministère des femmes et une légère augmentation du nombre de femmes députés. Mais en même temps, il a tenté de réduire l’influence de la conférence des femmes travaillistes en insinuant que les syndicalistes y étaient sous-représentées. Les sections féminines locales du parti sont également dans le collimateur du centre et de la droite qui veulent restreindre leurs activités en leur coupant les fonds et en réduisant leur représentation.

Quelques éléments positifs

Ainsi, pour décrire la situation du mouvement des femmes britannique il faut noter que des luttes de masse de femmes se produisent mais que le mouvement féministe est plus fragmenté, plus polarisé, et participe moins collectivement aux luttes de femmes qu’il y a dix ans. Néanmoins, l’influence du féminisme reste forte. Les périodiques féministes, comme Spare Rib et Outwrite ont une large circulation. Les campagnes de femmes continuent d’exister et d’attirer l’attention des médias. Il y a maintenant quarante-et-une femmes au Parlement, le record, dont vingt-et-une travaillistes qui ont convoqué une conférence sur le viol. Il est facile de faire discuter et soutenir les campagnes féministes dans les organes de base du Parti travailliste et des syndicats. Chaque année une bataille a lieu pour la représentation des femmes au congrès du parti travailliste. Des centres d’accueil de femmes battues existent dans de nombreuses régions.

Cette année, peut-être à la suite des renforts apportés aux réformistes socialistes par le féminisme noir et par le mouvement Les femmes contre les fermetures de puits, on a vu un recul des notions simplistes du féminisme populiste. Dans son livre. Is the Future Female ? (l’Avenir est-il au féminin ?) Lynne Segal reconnaît qu’un féminisme plus conservateur s’est développé pendant les années Thatcher. Celui-ci revendique pour les femmes « une connaissance, une émotion, une sexualité, une pensée et une moralité séparées » opposant masculinité et féminité. Segal rejette cette exaltation biologique, psychologique et sociale de la différence des femmes, soulignant ses ressemblances avec la conception traditionnelle du pouvoir féminin. Cela ne correspond pas à la réalité de la vie des femmes et n’aide pas à diriger leur énergie vers le changement du monde qui les entoure.

Cette contre-offensive politique des féministes socialistes, bien que tardive, est néanmoins bienvenue.

En conclusion, le problème en Grande-Bretagne n’est pas tant que les femmes ne veulent pas se battre contre les tories , comme le montrent les exemples des femmes de mineurs et de Greenham. C’est plutôt que le courant féministe socialiste traditionnel ne s’est pas mis assez rapidement à l’écoute de ces mouvements et n’a pas élaboré une stratégie d’intervention visant à contrer l’influence des courants hostiles au féminisme et de ceux qui sont hostiles aux méthodes de luttes de classes.

Valérie Coultas

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