La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Itinéraire

· Cahiers du féminisme, n° 41-42, automne 1987 · p. 16-18 · 2 531 mots

Entretien avec Maya Surduts.

Maya Surdiits, animatrice de 'a Maison des femmes de paris, a participé aux luttes céministes depuis 1973, lotamment dans le MLAC. A :e titre, nous lui avons iemandé de retracer pour wus les grandes étapes de nes mobilisations.

► Quel bilan tires-tu de ces dix années mi viennent de s'écouler, depuis 1977 ?

977, ce fut l’époque de l’éclosion des lublications féministes, et paradoxale-nent le début du déclin du mouvement les femmes. En fait, pour y voir clair, il onvient de retourner en arrière. Le nouvement des femmes a été partout troitement lié à l’émergence du mou-ement social consécutif à 1968, mais en :rance son développement a été limité, ompte tenu des traditions politiques jacobines et sectaires) et de la place légémonique à l’époque du PC sur la lasse ouvrière. Il était surtout influent lans les milieux en rupture avec le ré-ormisme et les sphères de l'extrême ;auche. La CGT nous a été en partie ermée; quant à la CFDT, elle a connu me évolution plus contradictoire, en onction de l’influence des idées de 68 m son sein. De plus nous nous trouvons lans un pays où l’Etat est hyper-centra-isé et où n’ont pas pu se développer des >ratiques alternatives, comme en Alle-nagne fédérale par exemple. Au :ontraire, les organisations et mouve-nents ont tendance à reproduire un onctionnement centralisé.

fous ces éléments indiquent pourquoi le nouvement des femmes, qui s’est l’abord développé parmi les femmes des miversités, a eu un impact essentielle-nent dans les secteurs de la petite bour-;eoisie et des employées (on en voit lujourd'hui encore les effets dans les >anques et les PTT par exemple). Le nouvement avait alors des formes de utte adaptées, notamment des initiatives pectaculaires comme la dépose solennelle de la gerbe « à la femme du soldat inconnu » en 1970.

♦ Mais ensuite le mouvement s 'est élargi avec la lutte du MLA C ?

Oui, à la faveur de la lutte sur la question de l’avortement, le mouvement des femmes a connu une audience beaucoup plus large, mais il n’a pas su se doter d’instruments appropriés pour cette lutte. Là aussi, c’est paradoxal : nous étions à l’initiative de la lutte, mais l’instrument de cette lutte a été le MLAC, mouvement large, démocratique et mixte, — avec le Planning familial, des représentants de l’extrême gauche organisée, la MNEF, des médecins critiques en rupture avec l'institution médicale (comme ceux du GIS) et, théoriquement, le MLF, qui ne jouait pas un rôle majeur à la différence de toutes les autres expériences dans les autres pays. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être à cause du rôle particulier, d’avant-garde, que des médecins ont su jouer ? Toujours est-il que le mouvement des femmes s'effaçait, parce que c’était incontestablement le MLAC l'organisation adéquate pour mener cette lutte. Il a su se doter d’une pratique subversive, la pratique des avortements illégaux par la méthode d'aspiration précoce dite Karman (du nom du médecin qui l’a popi> larisée), avortements qui étaient réalisés par des médecins et des non-médecins.

Il s'est ainsi opposé a l'Etat en s'affrontant à la loi de 1920, qui, rappelons-le, avait envoyé sous Vichy une femme à la guillotine.

Trois à quatre cents comités MLAC ont existé, pratiquant des IVG selon des modalités variables : du courant « Avortement-vie quotidienne » (faisant presque de l’avortement une fete et ayant tendance à multiplier les interventions) aux autres pratiquant trois ou quatre interruptions de grossesse à titre exemplaire, des actions modèles pour bafouer ouvertement la loi. Tout avait commencé avec la mobilisation autour du procès de Bobigny dès 1971, avec Gisèle Halimi qui défendait la cause de Marie-Claire, de sa mère et de la « faiseuse d'anges ». Et dans la foulée est paru le « Manifeste des 343 salopes » suivi par celui des médecins : le MLAC est alors né, en avril 1973. Immédiatement il s'est imposé comme la « bonne adresse ». Y renoncer, cela aurait signifié la « table de cuisine » pour subir un avortement. Ce que faisait alors le MLAC, et c'est ce qui explique entre autres son succès, correspondait profondément à la volonté de la majorité des femmes.

On faisait de la propagande sur la contraception, et on popularisait les pratiques illégales. Quand les délais propres à la méthode Karman étaient dépassés, les femmes en général étaient envoyées à l’étranger. Seules les militant(e)s des groupes Avortement et vie quotidienne refusaient ce recours, pour ne pas alimenter des réseaux aux profits juteux et préféraient provoquer par aspiration le début de l’avortement puis envoyer les femmes a l'hôpital en imposant une prise en charge. Les conditions étaient parfois terribles (curetage à vif, isolement des femmes une fois franchi le seuil de l’hôpital), et à l’époque nous les critiquions. Mais après tout, peut-être n’ont-elles pas eu tort : elles accompagnaient les femmes, elles expliquaient la situation à tout le personnel de l'hôpital avec des tracts et elles provoquaient des discussions et des débats qui ont abouti à une prise de conscience massive.

Au total, les comités MLAC ont joué le rôle de groupe de conscience sur le tas, d'une conscience élémentaire, peu élaborée, née de la rencontre de femmes très diverses, qui s’étaient jusqu'alors ignorées, et qui soudain apprenaient qu'elles étaient confrontées au même problème, un avortement. Les comités ont aussi été des lieux de solidarité fantastique : pour celles qui ne pouvaient bénéficier de la méthode Karman (dont le prix-MLAC s’élèvait à 50 F) et qui devaient se rendre à Amsterdam ou à Londres, dans des voyages collectifs organisés par le MLAC, toutes les autres donnaient de l’argent pour partager les frais.

Un projet de loi est enfin élaboré sous Pompidou, en 1974, mais il est restrictif : aussi le MLAC prépare une grosse manifestation nationale. Là-dessus, Pompidou meurt. Cependant sur les 70 comités de la région parisienne, 50 comités votent pour maintenir la manifestation, 10 votent contre et 10 s'abstiennent. C’était la première fois que le MLAC se fissurait ainsi et que se manifestait une détérioration des rapports entre les réformistes et les révolutionnaires en son sein. La manifestation s’est déroulée avec succès le 20 avril 1974. Puis à partir de décembre a commencé le débat au Parlement sur la loi Veil, qui a été adoptée le 17 janvier 1975. Entre temps, une loi avait été votée sur la contraception, qui avait pour objet de limiter celle sur 1TVG.

♦ Comment la lutte s’est-elle poursuivie ?

A la veille du débat sur le projet de loi sur l'avortement, à partir d'octobre-no-vembre 1974, il a été pris centralement la décision d’arrêter les voyages et les pratiques (mais les comités locaux avaient toute latitude pour respecter ou non cette décision). L’essentiel résidait désormais ailleurs : il s'agissait de lutter contre les insuffisances de la loi, mais aussi de lutter pour son application, c’est-à-dire d’imposer l’ouverture de structures pratiquant les IVG. Durant les six premiers mois, il y a eu des actions d’occupation, par exemple à Cochin ou à Lariboisière en ce qui concerne Paris ; des militants du MLAC ont pu forcer les portes de l’institution hospitalière, comme a Colombes ou à Kremlin-Bicê-tre, avec la création de centres uniques avortement-contraception. Mais d’exemplaires ces pratiques sont devenues exceptionnelles. Le MLAC peu à peu a disparu à part certains bastions comme Aix, Lille... : les hommes sont partis les premiers, puis les comités se sont effrités. La majorité des femmes du MLAC étaient « objectivement » satisfaites de la loi — même si politiquement elles en critiquaient les limites — étant la plupart du temps ni mineures, ni immigrées, ni démunies de toutes ressources. Souvent les comités MLAC se sont convertis en groupes femmes. Ce qui a permis un essor du mouvement des femmes. Et ce processus a coincidé avec plusieurs luttes exemplaires de femmes, notamment dans les usines, comme LIP. Il faut rappeler qu’il s’agissait alors d’une période de forte combativité de toute la classe ouvrière et qu’il y avait certainement une interaction entre les luttes des femmes et les luttes d’ensemble. Mais il n’y a pas eu de liaison organique entre le mouvement des femmes et ces luttes d’ouvrières : il y a seulement eu interaction. Ce fut une faiblesse considérable, notamment des courants lutte de classe, qui par ailleurs étaient peu actifs sur le plan théorique face aux radicales. Dans l’élaboration sur la question du travail, par exemple, le mouvement a été longtemps divisé entre les radicales réfléchissant sur le travail domestique et les courants lutte de classe préoccupés du travail productif.

Tant dans le MLAC que dans les groupes femmes, les militantes organisées politiquement (dont je faisais alors partie) ont frustré le mouvement de certains débats. Nous n’avons pas toujours respecté les rythmes de maturation propres aux mouvements de masse, et cela s’est reporté sur le contenu de ces débats. La discussion véritable ayant eu lieu ailleurs, nous l’imposions ensuite dans le mouvement, empêchant certainement ainsi l’éclosion d’autres préoccupations. C’est l’éternel problème du rapport avant-garde/masse ; parce que nous nous comportions comme une avant-garde.

A Bièvres, les Pétroleuses ont manifesté leur volonté de construire le courant lutte de classe sous l’hégémonie de la LCR. Femmes en lutte et Femmes travailleuses en lutte représentaient des courants sous hégémonie de militantes organisées à Révolution ou ultérieurement à l’OCT. Les divisions entre les différents courants, sectaires les uns vis-à-vis des autres, étaient possibles dans un contexte marqué par l’ignorance entre les courants lutte de classe et le courant radical. Ce n’est qu’à partir de la lutte sur le viol que des actions communes ont été réalisées et que s'est affirmée la volonté de rapprochement.

A l’occasion du vote définitif de la loi sur 1TVG en 1979, il y a eu deux grandes manifestations, une manifestation de 50 000 femmes, apogée et chant du cygne du mouvement, et une manifestation mixte, justifiée par le caractère même de la lutte sur l’avortement en France, mixte dès le départ. Mais cette mixité — il convient de le souligner — a notamment empêché que deux questions soient posées au cours de la lutte, celle de la sexualité, et celle des rapports de pouvoir sur la femme subissant l'avortement.

Ensuite le mouvement décline, parallèlement à la crise du mouvement social. Le groupe Psychanalyse et politique a mis la main sur le sigle MLF, fait unique dans l'histoire internationale du féminisme, qui témoigne du type de rapport de forces et de rapport au pouvoir existant en France. La Coordination des groupes femmes de la région parisienne a joué un rôle important. Mais nous avions des difficultés à lier ces groupes de conscience et l'activité propagandiste ou les batailles en direction du pouvoir. A cette époque de déclin, on a assisté à une grande prolifération des publications, des maisons, des structures, comme si ces points d’ancrage pouvaient remplacer les liens que le mouvement n'était pas parvenu à tisser avec des couches sociales significatives. Le plus souvent il s'agissait de structures centrales.

La crise du mouvement s'est largement accélérée avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. L'engagement féministe militant avait toujours été lié à des perspectives de changement de société : souvenons-nous de ce mot d’ordre « Pas de socialisme sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans socialisme », qu’on n'oserait pas ressortir aujourd’hui. A partir de 1981, les perspectives révolutionnaires paraissaient s’éloigner. Des divisions supplémentaires sont apparues ; certaines féministes se sont ralliées au pouvoir en place. Le ministère Roudy a joué un rôle centrifuge pour le mouvement. On a assisté à un repli individualiste, avec son corrolaire — haro sur le militantisme, vive le profit et le puritanisme — venu de l’Amérique reaga-nienne. Dans une période de crise, dans laquelle n’émerge pas de débouché politique, le mouvement subit cette situation de plein fouet.

♦ Quelle est selon toi l'actualité du féminisme ?

On a assisté à un tel bouleversement idéologique, à une telle intégration dans la société ! On n’a pris du féminisme que ce qu’on voulait. L’échec de la loi anti-sexiste est à ce titre symbolique. Quant à la loi sur l’égalité professionelle elle est restée jusqu’à présent largement formelle. Les lois égalitaires sont apparues pour ce qu'elles sont : un leurre. On évoque la Révolution française pour évoquer sans cesse les droits de l'homme, mais on ignore la question du droit au travail. Qui a droit à la parole ?

Qui ne lutte pas dans le sens de l’idéologie dominante n’aura aucun espace. Dans le mouvement étudiant de l’hiver dernier les filles y ont participé en occupant certainement des places plus enviables que celles qu'on occupât en notre temps. Les pas en avant ont été considérables — on en a souvent parlé — mais pas autant qu’on l’a raconté. Probablement le féminisme a initié un des bouleversements majeurs de nos sociétés. Mais les féministes apparaissent comme « victimisant » les femmes, alors que la société mise sur les « gagneuses ». Nous portons des critiques, que nous ne pouvons pas résoudre, nous n'en avons pas les moyens. Personne n’aime une telle incertitude, surtout par les temps qui courent.

De plus la France est un des seuls pays développés où les médias apparaissent si fortement opposés au féminisme. C’est très différent de l’Italie, par exemple. Ainsi, au lendemain de la Rencontre des lieux de femmes, l’article de compte rendu dans le Matin titrait « du vécu, cocotte ». On ne verrait pas cela ailleurs. On assiste aussi à une certaine revanche des hommes. On parle beaucoup des « nouveaux pères », mais des études faites aux USA et au Canada montrent que l’effet principal de ce type de mouvements a été de permettre à beaucoup d’hommes de ne plus payer de pension alimentaire...

Les nouvelles techniques de reproduction, dont on ne voit que le sommet de l’iceberg, constituent le support pour une reprise en main du corps des femmes par l’institution médicale. On va vers une dépossession de l’être humain en général, vers une société de robots où seule une poignée d’hommes décide de tout pour tous.

Alors bien sùr, il y a de quoi être féministe, il y a de quoi lutter. Mais nous savons désormais que toute solution apolitique est vouée à l’échec, vue la place de l’Etat notamment. Nous n’avons probablement pas été assez politiques, préférant imposer nos querelles intestines plutôt que d’affronter les questions posées à l’ensemble des femmes, les femmes au travail. Nous n'avons pas intégré assez vite les apports des courants radicaux, nous n’avons pas intégré assez de femmes des couches populaires. Nous n’avons pas suffisamment pris en compte le fait que les rapports d'oppression hommes-femmes sont mèdiès par l’affectivité.

A l’heure actuelle nous n’avons pas énormément de perspectives. Mais il y a des choses importantes qui existent comme la Maison des femmes de Paris, le Collectif contre le viol. Un des rares terrains de sensibilisation qui existe est l’antiracisme, dans lequel il faut introduire en permanence la dimension féministe. Il aurait fallu tenir des Etats généraux contre le racisme .-ce n’est pas seulement avec des fêtes ou en dialoguant contre Le Pen qu’on fera avancer ce combat.

De manière plus générale, pour créer un débouché politique, nécessaire à notre lutte, il faut créer une véritable alternative. Dans ce domaine, tout reste à faire.

Propos recueillis par Natacha Brink et Danièle Lacoste

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