Les « Cahiers du féminisme » ont dix ans. Les anniversaires , pourvu qu’on ne cède pas au fétichisme de la commémoration, permettent ces retours salutaires sur le passé qui aident à comprendre le présent. Que voulions-nous faire ? Que sommes-nous devenues ? Dix ans, c’est de l’instantané pour l’historien et de la longue durée pour le politologue. Ce peut être l’éternité pour certaines générations militantes : en 1977, la plupart des manifestantes de décembre 1986 avaient entre huit et dix ans.
A la crête de la vague féministe
Le changement dans la continuité
Les Cahiers, revue féministe de la LCR, sont apparus en novembre 1977. Leur création a été décidée lors d’une Conférence nationale femmes où les débats, représentatifs des courants du mouvement des femmes d’alors, avaient été particulièrement vifs. Elle illustrait la légitimation du féminisme, de son combat et de ses valeurs, par une organisation politique se réclamant du mouvement ouvrier. A ce titre, la décision de la Conférence femmes de la LCR reste unique. Le PS et le PC ne se sont jamais souciés, en dépit de déclarations contradictoires, d’assumer une orientation féministe ; d’autres organisations d’extrême gauche continuent à y voir une déviation... au dogmatisme qui les nourrit.
La revue correspondait à un contexte défini et avait un objectif relativement précis.
Le contexte était celui de la crête de la vague féministe des années soixante-dix. Le plus important des mouvements sociaux né de l’après-Mai 68 était alors à son épogée. Numériquement, selon des estimations fiables, cinq à sept mille femmes étaient organisées dans quatre à cinq cents groupes femmes répartis dans toute la France, soit un niveau non négligeable d’auto-organisation. Plus largement, des dizaines de milliers de femmes se reconnaissaient dans les idées féministes : l’évolution très sensible de la presse féminine à grand tirage témoignait de la mutation sociale et culturelle qui s’opérait. Aussi, le poids politique du mouvement féministe était-il réel. Il apparaissait dans les mobilisations comme celles qui, en 1974, s’étaient déroulées sur la question de l’avortement, conduisant au vote de la loi Veil.
Il se manifestait aussi à l’intérieur du mouvement ouvrier ; à la « base », les grèves où les femmes participaient débouchaient sur une prise de conscience féministe ; au sommet, les directions politiques et syndicales se trouvaient contraintes à intégrer certaines revendications dans leurs programmes, voire à accepter de nouvelles structures en leur sein (commissions syndicales femmes, par exemple). Le 1er Mai 1977, cinq mille femmes défilaient derrière le cortège syndical.
Dynamique, le mouvement féministe était divisé. Grossièrement, il se divisait en deux courants principaux, eux-mêmes subdivisés presque à l’infini. Pour les unes, le combat des femmes devait se mener sans lien avec le mouvement ouvrier dont elles redoutaient les capacités récupératrices ; pour les autres, dont nous étions, le problème essentiel était d’élargir la base sociale du mouvement et d’opérer la jonction entre les groupes organisés et ce que l'on appelait la « radicalisation large ».
Cette hétérogénéité rendait impossible l’apparition d’une presse nationale unitaire du mouvement, comme en témoignaient les multiples tentatives en ce sens rapidement avortées. En revanche, plusieurs revues existaient, émanation d’un courant souvent assez étroit : Histoires d'elles, l’Information des femmes, Femmes en mouvement...
C’est dans ce contexte qu’il nous est apparu nécessaire de créer une revue qui soit porteuse des idées politiques que nous défendions. D’où son caractère d’emblée très spécifique de publication s’adressant à toutes les femmes radicali-sées mais liée à une organisation politique, et assumant ce rattachement à une époque où certaines féministes jugeaient comme une trahison l’appartenance à une structure mixte.
Les Cahiers se voulaient, à l’origine, un instrument multiforme. Outil de réflexion, ils devaient contribuer aux débats sur la nature de l’oppression des femmes et la stratégie féministe. Revue d’une organisation internationaliste, ils devaient enrichir de cette dimension un mouvement des femmes volontiers franco-français. Palliatif à un journal du mouvement, comme à une activité régulière de l’ensembre de la LCR sur les questions féministes, ils devaient être très liés à l’actualité, faire de l’agitation et être le support de campagnes politiques. En effet, les élections législatives de 1978 approchaient ainsi que la rediscussion de la loi Veil en 1979.
Objectifs trop ambitieux, mutations de la situation politique : bien des paramètres sont intervenus pour modifier partiellement le projet initial.
La relecture, même cursive, des numéros parus depuis dix ans ne dessine pas de rupture fondamentale. Nous avons évolué au rythme de la conjoncture, nous ne nous sommes pas reniées.
Les grandes permanences sautent aux yeux. Elles découlent de convictions politiques qui n’ont pas changé et qui sont fondées sur la volonté qu’existe un mouvement des femmes indépendant, partie prenante du mouvement ouvrier. Les idées sur les rythmes, la tactique, les alliances nécessaires ont pu changer.-la stratégie fondamentale demeure et sous-tend analyses et prises de positions. Il y a de même la fidélité à ce qui est pour nous l’essence du féminisme : non seulement l’égalité des droits, partout et sans compromis, mais aussi le respect de ce que l’on peut appeler, faute de mieux, la dignité des femmes. D’où nos réserves sur certaines utilisations des nouvelles technologies comme les « mères porteuses ».
La dimension internationaliste est une autre constante. Pas un des numéros des Cahiers qui n’ait un quart ou un tiers de ses pages consacrées à l’étranger. Il y a sans doute des pays, des continents que nous « couvrons » mieux que d’autres. Mais nous croyons avoir réussi, plus que d’autres, à rendre compte des luttes de femmes à l’échelle internationale.
Enfin, notre sensibilité à l’actualité est une constante. Les Cahiers ont toujours accordé une large place aux évènements marquants de la vie politique (échéances électorales, campagne avortement de 1979, mobilisation pour le remboursement de l’IVG en 1982...) comme aux échéances du mouvement des femmes (Assises sur le travail des femmes en 1981, Etats généraux sur le travail des femmes en 1982, Rencontre des lieux de femmes en 1985...). Certains problèmes ont même été évoqués dans les Cahiers avant d’ètre traités dans les grands médias ,-nous avons abordé la question des nouvelles techniques de reproduction avant que celles-ci ne suscitent les débats actuels, comme nous avons aperçu très tôt la radicalisation des jeunes filles maghrébines.
Néanmoins, les Cahiers de 198 7 ne sont pas ceux de 1977. La société française a changé un peu, la situation économique et politique beaucoup, et notre conception de la revue s’est infléchie.
Produit de la dynamique économique comme des mobilisations féministes, la rupture introduite dans le statut des femmes à partir de la fin des années soixante a produit ses effets : modification du rapport des femmes au travail, droits acquis en matière de contraception et d’IVG, égalité des sexes censément établie. Dés lors, joue l’effet de générations. Ce qui, pour les unes (entre 30 et 77 ans) est le résultat de luttes est pour les autres (15/30 ans) une donnée sociale évidente et réputée irréversible. Le cheminement individuel et collectif vers le combat féministe n’est plus le même ; les plus jeunes se reconnaissent mal dans le « vieux » mouvement.
En dix ans, la crise économique a, elle aussi, brouillé les cartes. Elle n’a pas eu sur la main-d’œuvre féminine les effets classiques attendus (éviction du marché du travail au profit des hommes), mais des conséquences presqu’aussi perverses : le développement des emplois précaires, en miettes, facteurs de déstabilisation et de divisions. L’idéologie d’adaptation à la crise répandue dans le mouvement ouvrier s’est traduite dans le mouvement féministe par une poussée réformiste inconnue jusqu’alors.
En outre, le désarroi né de l’expérience de la gauche au pouvoir a eu des répercussions sur l’ensemble des mouvements sociaux. L’auto-organisation déclinait déjà nettement en 1981. Les cinq années de gouvernement socialiste, loin de relancer une dynamique sociale comme nous le pensions, ont contribué à laminer la plupart des structures issues des années soixante-dix.
Le mouvement des femmes est en crise permanente, faute de militantes, de ressources, faute surtout de capacité politique à répondre à une situation rendue beaucoup plus complexe.
Pourtant, des groupes se maintiennent, des maisons de femmes restent ouvertes, le Planning familial garde, avec bien des aléas, une intervention de masse. Les grèves étudiantes de 1986 ont vu un début de prise de conscience féministe des plus jeunes.
Dans ce contexte, notre revue est une des rares à avoir survécu. Les Cahiers aussi ont connu des crises. En 1980, ils ont cessé de paraître pendant quelques mois. Réputés, à leurs débuts, peu rentables, leur suppression a fait l’objet de débats internes à la LCR, mais il s’est toujours trouvé une majorité pour les maintenir.
L’équipe de rédaction, malgré une certaine continuité, a été largement renouvelée et a intégré des femmes qui n’avaient pas nécessairement connu les premières années du mouvement. La vocation initiale des Cahiers s’est nécessairement modifiée sous l’impact des changements intervenus. Il a fallu prendre acte de certains reculs, du caractère durable de la division du mouvement, du fait que les mobilisations féministes ne rythmaient plus l’actualité. En 1983, les Cahiers ont adopté une nouvelle formule dans laquelle le dossier central tient une place essentielle. L’idée qui légitimait ce changement était qu’il était vain d’espérer tenir lieu à la fois d’un journal du mouvement impossible à créer et d’une revue de réflexion vertébrée par une logique politique bien affirmée. Nous avons choisi la deuxième option et privilégié des articles d’analyse et de débat, en prenant un certain recul par rapport à une actualité qui, d’ailleurs, ne nous sollicitait plus autant.
Ni revue théorique, ni journal d’agitation, les Cahiers se veulent un outil de diffusion d’idées, un instrument de discussion à l’intérieur comme à l’extérieur du mouvement des femmes. Le bilan des quatre dernières années nous parait positif, même si bien des améliorations peuvent être apportées. C’est dans cette voie que nous entendons persévérer.
Rendez-vous en 1997 !
Frédérique Vinteuil
REGRETTONS RIEN au rythme de la conjoncture, nous ne nous sommes pas reniées.
Les grandes permanences sautent aux yeux. Elles découlent de convictions politiques qui n'ont pas changé et qui sont fondées sur la volonté qu'existe un mouvement des femmes indépendant, partie prenante du mouvement ouvrier. Les idées sur les rythmes, la tactique, les alliances necessaires ont pu changer : la strategie fondamentale demeure et sous-tend analyses et prises de positions. Il y a de même la fidélité à ce qui est pour nous l'essence du féminisme : non seulement Légalité des droits, partout et sans compromis, mais aussi le respect de ce que l'on peut appeler. faute de mieux, la dignité des femmes. D'où nos réserves sur certaines utilisations des nouvelles technologies comme les « meres porteuses ».
La dimension internationaliste est une autre constante. Pas un des numéros des Cahiers qui n’ait un quart ou un tiers de ses pages consacrées à l’etranger. Il y a sans doute des pays, des continents que nous « couvrons » mieux que d’autres. Mais nous croyons avoir réussi, plus que d’autres, à rendre compte des luttes de femmes à l’échelle internationale.
Enfin, notre sensibilité à l’actualité est une constante. Les Cahiers ont toujours accordé une large place aux événements marquants de la vie politique (échéances électorales, campagne avortement de 1979, mobilisation pour le remboursement de l’IVG en 1982...) comme aux échéances du mouvement des femmes (Assises sur le travail des femmes en 1981, Etats généraux sur le travail des femmes en 1982, Rencontre des lieux de femmes en 1985...). Certains problèmes ont même été évoqués dans les Cahiers avant d'être traités dans les grands médias ; nous avons abordé la question des nouvelles techniques de reproduction avant que celles-ci ne suscitent les débats actuels, comme nous avons aperçu très tôt la radicalisation des jeunes filles maghrébines.
Néanmoins, les Cahiers de 1987 ne sont pas ceux de 1977. La société française a changé un peu, la situation économique et politique beaucoup, et notre conception de la revue s’est infléchie.
Produit de la dynamique économique comme des mobilisations féministes, la rupture introduite dans le statut des femmes à partir de la fin des années soixante a produit ses effets : modification du rapport des femmes au travail, droits acquis en matière de contraception et d’IVG, égalité des sexes censément établie. Des lors, joue l’effet de générations. Ce qui, pour les unes (entre 30 et 77 ans) est le résultat de luttes est pour les autres (15/30 ans) une donnée sociale évidente et réputée irréversible. Le cheminement individuel et collectif vers le combat féministe n’est plus le même ; les plus jeunes se reconnaissent mal dans le « vieux » mouvement.
En dix ans, la crise économique a, elle aussi, brouillé les cartes. Elle n’a pas eu sur la main-d’œuvre féminine les effets classiques attendus (eviction du marché du travail au profit des hommes), mais des consequences presqu'aussi perverses : le développement des emplois précaires. en miettes, facteurs de déstabilisation et de divisions. L'ideologie d'adaptation a la crise répandue dans le mouvement ouvrier s’est traduite dans le mouvement féministe par une poussée réformiste inconnue jusqu’alors.
En outre, le désarroi né de l’expérience de la gauche au pouvoir a eu des répercussions sur l’ensemble des mouvements sociaux. L’auto-organisation déclinait déjà nettement en 1981. Les cinq années de gouvernement socialiste, loin de relancer une dynamique sociale comme nous le pensions, ont contribué à laminer la plupart des structures issues des années soixante-dix.
Le mouvement des femmes est en crise permanente, faute de militantes, de ressources, faute surtout de capacité politique à répondre à une situation rendue beaucoup plus complexe.
Pourtant, des groupes se maintiennent, des maisons de femmes restent ouvertes, le Planning familial garde, avec bien des aléas, une intervention de masse. Les grèves étudiantes de 1986 ont vu un début de prise de conscience féministe des plus jeunes.
Dans ce contexte, notre revue est une des rares à avoir survécu. Les Cahiers aussi ont connu des crises. En 1980, ils ont cessé de paraître pendant quelques mois. Réputés, à leurs débuts, peu rentables, leur suppression a fait l’objet de débats internes à la LCR, mais il s’est toujours trouvé une majorité pour les maintenir.
L’équipe de rédaction, malgré une certaine continuité, a été largement renouvelée et a intégré des femmes qui n’avaient pas nécessairement connu les premières années du mouvement. La vocation initiale des Cahiers s’est nécessairement modifiée sous l’impact des changements intervenus. Il a fallu prendre acte de certains reculs, du caractère durable de la division du mouvement, du fait que les mobilisations féministes ne rythmaient plus l’actualité. En 1983. les Cahiers ont adopté une nouvelle formule dans laquelle le dossier central tient une place essentielle. L’idée qui légitimait ce changement était qu’il était vain d’espérer tenir lieu à la fois d’un journal du mouvement impossible à créer et d’une revue de réflexion vertébrée par une logique politique bien affirmée. Nous avons choisi la deuxième option et privilégié des articles d’analyse et de débat, en prenant un certain recul par rapport à une actualité qui, d’ailleurs, ne nous sollicitait plus autant.
Ni revue théorique, ni journal d’agitation, les Cahiers se veulent un outil de diffusion d’idées, un instrument de discussion à l'intérieur comme à l’extérieur du mouvement des femmes. Le bilan des quatre dernières années nous parait positif. même si bien des améliorations peuvent être apportées. C’est dans cette voie que nous entendons persévérer.
Rendez-vous en 1997 !
Frédérique Vinteuil