La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Rétrospective 1977-1987 (extraits d’anciens articles des Cahiers du féminisme)

Cahiers du féminisme, n° 41-42, automne 1987 · p. 44-80 · 37 626 mots

Nous avons choisi de publier intégralement cet article de 1978. Il nous semble bien rendre compte de la richesse de cette période décisive pour le mouvement des femmes. Par différence, les dix années qui ont suivi apparaissent plus ternes. Plusieurs facteurs ont profondément changé la situation : aggravation de la crise économique, division accrue des syndicats et des partis ouvriers, désillusion née du passage de la gauche au pouvoir, montée de l’extrême droite et du racisme.

1968-1978 : Dix ans de lutte des femmes, Numéro 3, mars 1978

Numéro 3 mars 1978

Dix ans ! Dix ans de l’histoire des femmes qui ont compté davantage que bien d’autres décennies. Qu’était le féminisme en 1968 ?

Pour la plupart, ce terme évoquait un combat d ’arrière-garde, des images surannées de suffragettes toujours ridicules exigeant un droit de vote désormais obtenu depuis plus de vingt ans. Dans les années cinquante, Simone de Beauvoir avait bien publié le Deuxième Sexe, mais son audience, bien que très réelle, n’avait guère dépassé les milieux intellectuels ; la presse de droite avait stigmatisé ces insultes à la maternité, et l’Huma-nité écrivait que le livre « faisait tordre de rire les travailleuses de Billancourt ». Pourtant, grâce à une campagne du Planning familial, était votée en 1967 la loi Neuwirth qui autorisait la contraception, mais ne prévoyait pas de remboursement par la Sécurité sociale et interdisait toute publicité des contraceptifs. Les décrets d’application ont attendu cinq ans pour sortir.

La loi avait été votée sans réelle mobilisation de masse avec l’accord peu enthousiaste des partis de gauche, le PC sortant d’une longue période d’attaques contre le Planning familial, coupable de vouloir l’affaiblissement démographique de la France.

Cahiers du féminisme, Numéro 3 mars 1978

Mai 68 ou l’absence des femmes

Mai 68 offre un paradoxe surprenant sur la question des femmes : la prise de conscience féministe des années soixante-dix est issue directement de l’ébranlement social de Mai, mais les femmes en tant que femmes ne sont pas apparues sur la scène politique.

Certes, il y eut des femmes grévistes dans toutes les entreprises de France, mais elles occupèrent rarement l’usine : il fallait garder les enfants puisque les écoles étaient fermées, il fallait préparer les repas... Il ne fallait surtout pas rester au piquet de grève la nuit, c’était trop dangereux à cause des immigrés, expliqua la direction CGT de Billancourt.

Dans les facs, les lycées, les femmes firent de la politique « comme les hommes », c’est-à-dire un peu moins bien. Il fallait oser... et pouvoir parler dans les AG, quand les réflexions sur le physique de l’intervenante étaient aussi et plus nombreuses que les réponses à ses interventions.

Mai 68, dont les slogans revendiquaient une autre vie, un autre rapport au monde et aux êtres que la morne aliénation du capitalisme, Mai 68 n’eut pas de discours ni d’action sur l’oppression des femmes. Les raisons en sont multiples : le mouvement ouvrier français a un long passé de mysoginie que l’étouffoir stalinien a renforcé.

Le PC a admis et encouragé pendant des années l’image traditionnelle de la « femme mère » vouée au foyer. Deux mois avant Mai 68, Benoît Frachon déclarait dans Antoinette , journal féminin de la CGT, que la société idéale serait celle où l’homme gagnerait assez pour que la femme reste à la maison.

Pour l’extrême gauche révolutionnaire, qui aurait pu susciter l’auto-organisation des femmes, le féminisme n’était pas loin d’apparaître comme une dégénérescence d’intellectuelles bourgeoises. Radicalisèe par les luttes internationales (l’Algérie, puis Cuba et le Vietnam), préoccupée par la remontée de la combativité ouvrière en Europe à laquelle on estimait -déjà à tort -que les secteurs féminins participaient peu, la nouvelle génération révolutionnaire ignora politiquement la question des femmes. Quant à ces dernières, si elles étaient radicalisées, elles n’avaient que mépris pour les problèmes « de bonnes femmes » qu’avaient connus leurs mères.

Les premiers courants féministes (1968-1971)

En 1 969-1 970 apparut le MLF. En 1970, le journal Elle organisa les Etats généraux de la femme où les lectrices et diverses célébrités furent invitées à discuter de la condition des femmes. Ces deux événements, quoique de portée fort différente, illustraient la découverte d’une réalité jusqu’alors occultée : l’oppression des femmes. Cette découverte ne surgissait pas par hasard. Le contexte de remontée des luttes ouvrières a fourni l’espace politique au surgissement de nouvelle luttes, d’abord périphériques à la classe ouvrière, concernant le mode de vie.

Mai 68 n’a pas été seulement une crise politique et sociale au sens strict : les institutions et les valeurs de la bourgeoisie sont aussi entrées en crise, et parmi elles, la famille et son idéologie. La condition féminine s’est aussi sensiblement modifiée depuis la Seconde Guerre mondiale : forte scolarisation des femmes -égalité juridique progressivement accordée -, progrès scientifique permettant la maîtrise de la reproduction.

Le contraste entre l’égalité formelle dont jouissent les femmes et la réalité de l’infériorisation dans tous les domaines ne pouvait que produire des phénomènes de révolte. L’exemple international avec les luttes de femmes aux USA, la sortie d’une « littérature » féministe américaine (K. Millet, S. Firestone, Betty Friedan...) fut déterminant.

Mais cette révolte s’est affirmée d’une manière très différente des mouvements féministes qu’avaient connus le xixe et le début du xxe siècle. Dans un pays où le mouvement ouvrier est puissant, dans une période de remontée des luttes, la plupart des courants féministes ne pouvaient que s’affirmer anticapitalistes, même si cette affirmation était des plus confuses. La bourgeoisie n’a pas à ce jour réussi à organiser des femmes dans un mouvement féministe bourgeois. Il faut dire que les revendications féministes bourgeoises traditionnelles, à savoir l’égalité formelle, étaient déjà acquises et ne pouvaient donc susciter de mobilisations de larges secteurs féminins.

Dès le début du MLF, ce qui lut en question, c’est l’organisation sociale du capitalisme avec le statut d’inférieures qu’il désigne aux femmes : surexploitées dans le travail -vouées aux tâches domestiques -, chosifiées dans l’alternative mère ou putain. Mais la mysoginie du mouvement ouvrier et l ’indifférence-ho stilité des organisations d’extrême gauche marquèrent aussi profondément ces débuts de renaissance féministe. Elles les marquèrent socialement : le MLF surgit à partir de femmes de la petite bourgeoisie, souvent très intellectualisées, les ouvrières n’ayant ni la possibilité matérielle, ni les acquis intellectuels pour être à l’avant-garde d’une rupture avec l’idéologie dominante.

Elles les marquèrent politiquement : beaucoup de nouvelles militantes féministes venaient de l’extrême gauche, où elles s’étaient aperçues qu’elles accomplissaient « tout naturellement » les tâches d’exécution, qu’elles avaient peu de responsabilités, qu’à la maison elles persistaient à accomplir l’essentiel des tâches domestiques et que la libération sexuelle était un excellent justificatif à la muflerie, parfois même au viol. Les intérêts supérieurs de la lutte des classes apparaissaient toujours comme l’ultime alibi à l’absence de prise en charge de l’oppression des femmes.

Il était donc logique que le MLF débutant cherchât la réponse à l’oppression dans l’union de toutes les femmes contre les hommes, dans l’affirmation que parallèlement à la lutte des classes réservée aux hommes entre eux, la lutte de sexes vertébrait la société. Et ce lut l’époque de la dénonciation de l’oppression, de la description minutieuse de tous les rouages de la domination masculine. Les Journées de dénonciation des crimes contre les femmes, organisées à la Mutualité en mai 1972, constituent le point culminant de cette démarche. Démarche qui eut le mérite d’affirmer en public l’oppression, de la traquer jusque dans les recoins de la vie privée, et surtout, de prôner l’auto-organisation des femmes entre elles pour lutter contre l’oppression.

Dès la fin de 1971, des femmes lassées du fonctionnement en assemblées générales du MLF où s’exprimait celle qui avait la voix la plus forte ou le prestige le plus affirmé, décidèrent la création de groupes dans les quartiers parisiens (20e, 18e, 13e...) A l’initiative du Cercle Elisabeth Dimitrieff, animé par l’AMR (Alliance marxiste révolutionnaire), fut publiée une plate-forme liant explicitement oppression des femmes et capitalisme, lutte de femmes-lutte de classes. Elle refusait l’idée d’une égalité de toutes les femmes devant l’oppression et insistait sur les clivages de classe qui traversent les femmes. Cette plate-forme permit le regroupement d’un courant appelé MLF-quartier ou Tendance lutte de classes du MLF.

Ce courant voulait rompre avec les initiatives spectaculaires, et peu comprises dans la classe ouvrière, du MLF. Sur les quartiers, il posa publiquement la question de la collectivisation et du partage des tâches domestiques, des crèches. Il popularisa le soutien au Manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté, qui fut le début de la campagne avortement. Mais les tentatives d’intervention aux portes des entreprises connurent peu de succès : l’extériorité de la classe ouvrière demeurait très réelle.

Ce fut à cette époque que les militantes organisées de la Ligue communiste, puis de Révolution ! participèrent aux groupes de quartier, à cette époque aussi que se multiplièrent les débats sur la construction d’un mouvement de femmes, son autonomie, sa nature de classe. Pendant ce temps, le MLF « central » éclatait en deux tendances : Psychanalyse et politique, qui devait s’orienter sur la fondation de la Librairie des femmes ; les Féministes révolutionnaires (FR), plus fidèles aux initiatives spectaculaires des débuts du MLF (procession aux flambeaux dans les rues, de femmes affirmant leur droit de circuler la nuit ; grève des femmes...) La campagne pour l’avortement et l’apparition de luttes ouvrières où des femmes participaient contribuèrent à partir de 1972 à donner à la question des femmes une audience de masse.

L’élargissement de la prise de conscience 1972-1974

Après le Manifeste des 343, s’ouvre fin 1972 le procès de Bobigny où une adolescente est accusée d’avoir avorté. Les groupes qui avaient lancé la campagne se trouvèrent rapidement dépassés par l’ampleur du mouvement, la publicité faite autour de Gisèle Halimi, avocate du procès. Celui-ci se solda par un acquittement.

Très vite, se créent des groupes MLAC de base qui, avec le but de faire éclater la demande, pratiquent eux-mèmes des avortements ; des centaines de femmes y ont recours sans que la législation bourgeoise répressive, paralysée par une mobilisation de masse, puisse s’exercer.

Les groupes MLAC sont mixtes et souvent dominés par des médecins hommes à qui le savoir médical confère un réel pouvoir. L’oppression des femmes y est rarement saisie sous son aspect global et discutée comme telle. Les groupes sont aussi divisés sur les orientaitons à donner au mouvement ; une sensibilité populiste met l’accent sur la pratique de l’avortement. Une telle orientation, si elle avait le mérite de remettre en cause le pouvoir médical, pouvait aboutir à la gestion de la pénurie.

Les militant(e)s d’extrême gauche (LC, Révo !), malgré de notables divergences, mirent l’accent sur une campagne de mobilisation avec manifestations de rues, forums... destinée à faire reculer le pouvoir. Dans un premier temps, ce sont les syndicats et les partis réformistes qui opérèrent un tournant. La CFDT, malgré les réticences de son aile catholique (ex-CFTC), délégua Jeanette Laot au bureau national du MLAC : ce fut la porte ouverte pour que dans les entreprises, quels que soient les freins apportés par les bureaucraties syndicales, il y ait des initiatives organisées par le MLAC ou le Planning. Le PS se prononce en faveur de la liberté de l’avortement, suivi avec retard par le PC, qui insiste presque jusqu’au vote de la loi sur la nécessité de commissions chargées de discuter avec la femme avant tout avortement.

Mais la pression à la base, surtout dans les sections syndicales, est telle que la revendication d’avortement libre et gratuit est reprise par les organisations ouvrières et fait partie de la campagne présidentielle de Mitterrand en 1974. Malgré l’échec de l’Union de la gauche aux élections de 1974, la loi Veil est votée en novembre. C’est qu’à travers cette mobilisation la radicalisation des femmes est apparue comme une force politique avec laquelle il faut compter, qu’il faut essayer de canaliser et aussi de récupérer sur le plan électoral.

Le libéralisme giscardien soucieux de toucher les couches nouvelles de cadres et de techniciens attirés par le PS leur offre des lois « nouvelles » en accord avec « l’évolution des mentalités » : la contraception libre et remboursée ; la liberté (mais non pas la gratuité) de l’avortement ; le divorce par consentement mutuel.

Pour ce faire, Giscard n’hésite pas, dans un premier temps, à affronter la partie la plus réactionnaire de sa majorité, raidie sur la défense de la famille et de la démographie. La lutte pour l’avortement marque donc un tournant décisif : elle fait apparaître « les problèmes des femmes » sur la scène politique. De là datent et la démagogie gouvernementale et le virage des réformistes.

Un autre élément a pesé sur le tournant des réformistes et d’abord, des directions syndicales. A partir de 1973, on vit entrer en lutte des secteurs très féminisés de la classe ouvrière comme le textile, l’habillement (Cerisay), les industries alimentaires, les Grands Magasins (Thionville). Les revendications portaient sur les salaires particulièrement bas, les conditions de travail et les cadences ; certaines insistèrent sur l’application de la loi de 1972 qui prévoit l’égalité des salaires entre hommes et femmes sur le même poste. Cette luttes s’accompagnèrent d’une hausse du taux de syndicalisation des femmes. En apparence, il y a peu de rapport entre ces conflits du travail et l’apparition du féminisme : les travailleuses en grève s’affirment comme travailleuses et non pas comme femmes. Et pourtant, il est évident qu’une prise de conscience féministe diffuse, affirmant la dignité des femmes et leur volonté de lutte, a stimulé l’insolence ouvrière.

Dans l’auto-organisation et la confrontation nées de la grève, les femmes éprouvent les contradictions entre leur situation de travailleuses en lutte, et les exigences de leur statut traditionnel. A Lip comme dans les banques, des groupes de femmes se créent sur le bilan de la grève. Si des groupes d’entreprise se créent peu à peu, si d’autres groupes femmes naissent en province, le mouvement des femmes a paradoxalement le plus grand mal à se construire. C’est le MLAC et ses structures mixtes qui dominent la campagne avortement !

1975-1978 : l’offensive de la bourgeoisie

1974-1975 marque un nouveau tournant dans la propagation et l’audience des thèmes féministes. Fin 1974-dè-but 1975, c’est la bourgeoisie qui passe à l’initiative. Dès avant le vote accordant la liberté de l’avortement, Giscard a nommé une secrétaire d’Etat à la condition féminine, chargée de promouvoir « des réformes fondamentales » (sic).

C’est l’opération Giroud, destinée à parfaire l’image de marque libérale et avancée du régime et à récupérer la sensibilité féministe, des femmes des couches moyennes. L’année internationale de la femme, décrétée par l’ONU en 1975, vient se greffer sur cette opération nationale, elle donne lieu à un vaste déploiement de femmes ministres de par le monde, et à des discours lénifiants sur l’apport irremplaçable des femmes à la civilisation.

Les réformes de structures se font attendre : la crise économique limite les cadeaux qu’il est possible de faire aux femmes de toutes catégories sociales. Alors il faut bien se contenter de signer la feuille d’impôts (et encore c’est facultatif). Pourtant, il serait faux de sous-estimer l’offensive bourgeoise ; elle prend acte, à sa manière, d’une évolution de la condition féminine. C’est ainsi que nous n’avons pas assisté à une intense propagande pour le retour au foyer des femmes dans une période de chômage élevé. (...)

La politique giscardienne a effectué un perpétuel jeu de bascule entre 1975 et la toute dernière période, oscillation qui traduit la contradiction permanente dans laquelle se trouve le régime : élargir à gauche sa base sociale, mais tenir compte des exigences d’une économie de crise ; tenir des discours féminisants qui peuvent être payants sur le plan électoral mais rassurer l’aile droite de la majorité en œuvrant pour la solidité de la famille. On ne renvoie pas systématiquement les femmes au foyer, mais on encourage le mi-temps, les mises en disponibilité diverses pour l’éducation des enfants.

La crise impose des réductions draconiennes des crédits alloués aux équipements sociaux, dont les femmes sont parmi les principaux usagers; mais on encourage les nourrices privées et autres aides familiales, ce qui donne du travail à quelques femmes et permet à d’autres de continuer à travailler dans les branches où le capitalisme estime qu’elles sont irremplaçables (secrétariat, textile, santé).

Nicole Pasquier, déléguée à la Condition féminine, explique que « les jeunes femmes de 1977 ne veulent plus se sacrifier entièrement aux enfants »; mais la propagande gouvernementale insiste sur le rôle irremplaçable de la famille et les mesures prises vont dans le même sens : encouragement aux familles nombreuses, dispense du service militaire pour tout mâle ayant procréé avant vingt-deux ans, etc. Cette offensive de la bourgeoisie a eu des effets plus contradictoires qu’il n’y parait. Sans doute est-elle une réponse mystifiée et mystifiante, dérisoire même par certains côtés, à la prise de conscience. Pourtant, la traduction de cette offensive dans les journaux féminins à grand tirage comme Elle ou Marie-Claire (et maintenant F-Magazine) qui allient désormais les gravures de mode aux articles de tonalité féministe, ne doit pas être négligée. Cela a contribué à donner une certaine légitimité aux idées féministes dans des couches de la population qui jusqu’alors, avaient été peu concernées. Des thèmes comme le droit au travail, le partage des tâches ménagères, le sexisme et la violence dans les rapports hommes-femmes ont acquis peu à peu une audience de masse.

Le tournant des organisations réformistes

Des dirigeants du PCF, de la CGT (Louisette Blan-quart : Femmes, l’âge politique; Madeleine Colin : Ce n’est pas d’aujourd’hui), de la CFDT, (Jeannette Laot) se préoccupent soudain d’écrire sur les luttes de femmes et leur place dans la société. Bien sûr, on y condamne le plus souvent le féminisme, diviseur de la classe ouvrière, mais on y reconnaît l’existence de l’oppression et la nécessité de « revendiquer au féminin ».

En 1974, CGT et CFDT rédigent une plate-forme commune consacrée aux revendications spécifiques des femmes qui, malgré les limites, consacre une avancée réelle sur la question. La même année, la fédération Hacuitex de la CFDT publie une plate-forme de tonalité très féministe. C’est que la pression à la base est très réelle et se traduit dans les conférences syndicales comme la Conférence femmes métallurgie de la CGT en 1976, et la conférence femmes CGT de 1977. Le journal féminin de la CGT Antoinette change nettement de contenu, les recettes de cuisine sont relativisées au profit d’enquêtes, de débats sur la condition des femmes dans les entreprises, la famille, le statut social des femmes... et même le viol.

Des commissions femmes syndicales se créent d’abord dans la CFDT, puis dans la CGT. Bien sûr, cela n’est pas sans poser de problèmes aux directions réformistes; d’abord les résistances sexistes sont fortes dans les rangs mêmes de la classe ouvrière, sans parler des appareils bureaucratiques que le féminisme pourrait remettre en cause ; de plus, cela heurte le discours traditionnel sur la défense de la famille ; enfin et surtout, les luttes des femmes dans les entreprises comme sur les quartiers peuvent entrer en conflit avec la stratégie réformiste du bulletin de vote.

Parler du droit à l’avortement gratuit, prôner le développement des équipements collectifs est une chose ; ne mener aucune lutte, même dans les municipalités PS-PC pour la construction de centres d’orthogènie, l’ouverture de crèches en est une autre. L’opposition entre un discours féminisant et une pratique de passivité et de refus de répondre concrètement aux exigences des femmes est le trait le plus marquant de la politique réformiste actuellement. C’est dans ce cadre d’offensive de la bourgeoisie et des réformistes que s’est produite l’extension numérique des groupes femmes. Un assez grand nombre de groupes d’entreprises se sont créés à Paris comme en province, parfois parallèlement à des commissions syndicales femmes. C’est de ces groupes que sont partis de nouveaux thèmes de campagne : -le soutien aux femmes réprimées sur le plan international (campagne E. Forest en 1974, soutien aux prisonnières chiliennes) ; les dénonciations des violences faites aux femmes et la campagne contre le viol qui connaît une large audience nationale : nombreux articles de prese, débats télévisés...

Pourtant, cette audience des thèmes féministes, si elle entraîne une croissance numérique des groupes, des commissions syndicales femmes, n’a pas été suivie d’une centralisation des expériences et des activités : le mouvement des femmes reste à construire !

Avec le mouvement des femmes, c’est le rapport des femmes avec la politique qui a changé !

Dès son origine, le mouvement des femmes s’est mobilisé pour le droit à l’avortement. Des dizaines de milliers de femmes sont descendues à plusieurs reprises dans les rues. La mobilisation fut si importante qu’elle ébranla syndicats et partis de gauche : la lettre des militantes du PCF que nous avions publiée en 1979 en témoigne. Cette lutte a permis d’obtenir, en 1974, la légalisation de l’avortement, en 1982 son remboursement. Mais tout n’est pas gagné, comme le montre le deuxième article, écrit en 1982. Aujourd’hui, les menaces pèsent à nouveau : Le Pen fait campagne contre l’avortement ; et le gouvernement, dans le cadre de ses attaques contre la Sécurité sociale, risque de remettre en cause le remboursement...

De l’intérieur du PCF, numéro 8, fév-mars 1979

Nous avons demandé la diffusion de ce texte dans notre parti puis dans « l’Humanité ». Dans les deux cas, le refus signifié est accompagné de la même explication : notre fonctionnement ne permet pas ce genre de démarche. Aussi, pour enrichir le débat, pour numéro 8 nlie [es militants de notre parti puissent connaître nos fev-mars 1979 � y 4 f , , positions, nous publions ce texte dans la presse extérieure au PCF.

Malgré la loi Veil, votée en 1975, les femmes dans leur grande majorité sont dans l’impossibilité d’obtenir un avortement dans un centre IVG (interruption volontaire de grossesse).

L’inexistence de crédits débloqués pour l’ouverture de centres d’orthogénie, la restriction des budgets de la santé s’inscrivent parfaitement dans le cadre de la politique d’austérité du pouvoir. Ainsi, à Paris, les groupes femmes ont engagé une lutte pour l’ouverture d’un centre de contraception et d’interruption volontaire de grossesse à l’hôpital Lariboisière dans le Xe arrondissement. Déjà, en 1972, les femmes du quartier et le Mouvement pour la libération de l’avortement et la contraception (MLAC) se mobiüsaient pour la contraception et l’avortement libres et gratuits. En juin 1978, ces mêmes groupes ont invité l’ensemble des organisations et associations des arrondissements concernés afin de lancer unitairement la création d’un comité de lutte.

Dès la première réunion, le PCF refusait de participer à l’activité de ce comité et commençait à mener sur le même objectif une lutte, de son côté. Pour justifier une telle attitude, les dirigeants locaux de notre parti expliquent que le comité nie le rôle d’avant-garde du PCF, qu’ « il est noyauté par les groupes femmes et les gauchistes », qu’ « il véhicule l’idéologie réformiste », qu’ « il se trompe de cible et fait le jeu du pouvoir », qu’ « il attaque le PCF », qu’<r on ne fait pas l’union pour l’union ». Notre parti diffuse des tracts affirmant qu’il est à l’initiative de cette lutte et revendique le premier recul de l’administration de l’hôpital.

Malgré cela, nous avons été plusieurs militants du PCF à participer à l’activité du comité. (...) Soutenir le comité, c’est montrer que pour nous, l’unité n’est pas un vain mot. Refuser l’unité dans l’action pour une lutte bien précise sous prétexte de divergences réelles avec d’autres courants du mouvement ouvrier et les groupes femmes nuit à la mobilisation populaire.

On ne combat pas le réformisme par le sectarisme. Le caractère révolutionnaire de notre parti ne se décrète pas par avance, il se démontre quotidiennement dans l’action, par notre capacité à lier toute lutte revendicative à la lutte politique, par notre capacité à amener les masses sensibilisées et mobilisées sur la base de leurs intérêts, de leurs revendications, à les amener donc à la lutte d’ensemble.

L’union « à la base », est-ce l’union autour du PCF, ou bien est-ce l’union la plus large sur des positions révolutionnaires ? Nous soutenons l’action du comité parce que ses bases politiques prennent en compte les intérêts de l’ensemble des femmes, y compris les mineures et les immigrées, et permet donc l’unité la plus large contre la classe dominante, le pouvoir, sa politique antisociale, contre son idéologie que véhiculent et défendent certains médecins réactionnaires de Laissez-les vivre qui empêchent, en se réfugiant derrière la clause de conscience, l’ouverture du centre.

Pourtant, les positions de notre parti se sont rapprochées de celles défendues par le comité. Des promesses d’ouverture du centre ont été annoncées. Elles constituent selon notre parti « une première victoire » à l’actif des communistes. Deux lits en service gynécologique, les avortements étant pratiqués au service des urgences, peut-on appeler cela un centre IVG ? Récupérer cette lutte, s’attribuer tout succès éventuel relèvent de la falsification. C’est nier le rapport de forces que le comité a permis de créer au cours de cette lutte.

Ce n’est qu’un acquis de misère, nous voulons un véritable centre d’orthogénie, c’est-à-dire un centre de contraception et IVG avec information sexuelle. Nous disons que les femmes doivent pouvoir participer avec le personnel de l’hôpital à la définition du contenu même de ce centre. Nous défendons même, à travers le droit de choisir le moment où l’on veut un enfant, le droit au plaisir pour les femmes.

Sur la question de l’avortement, sur l’ouverture d’un centre IVG à l’hôpital Lariboisière, où sont les divergences réelles ? Elles sont simples et claires, c’est que le comité se bat contre toutes les restrictions de la loi Veil, ce que ne fait pas notre parti. Nous pensons, nous, que se battre pour l’avortement libre et gratuit, remboursé à 100 % par la Sécurité sociale, y compris pour les mineures et les immigrées sans aucune restriction, dans l’unité la plus large, c’est le meilleur moyen d’unifier la lutte des femmes et de la classe ouvrière sur ce terrain-là pour préparer le socialisme que nous voulons.

Manifestation de femmes communistes (18 novembre 1978).

Manifestation de femmes communistes (18 novembre 1978)

Dépénalisation totale de l’avortement, numéro 21, nov-déc 1982

librement, la très grande majorité avorterait très tôt. Pour les quelques cas tardifs dramatiques, la loi qui les interdit ne les empêche pas.

O Nous demandons la gratuité de l’avortement et pas seulement le remboursement à 1 00 % car les femmes qui ne travaillent pas, les mineures, des femmes immigrées, dépendent alors de la Sécurité sociale de leur père, de leur époux, etc. Il faut que ces femmes puissent décider d’avorter sans en référer obligatoirement à leur père, mari, etc.

numéro 21 nov-déc 1982

Certaines personnes soupçonnent la LCR d’avoir changé de position fondamentale sur la question de l’avortement, de renoncer à l’avortement libre et gratuit, de ne plus vouloir se battre pour obtenir la dépénalisation totale de l’avortement, son inscription au code de la santé publique. Pourquoi ce soupçon ? Parce que nous expliquons à longueur de colonnes qu’il faut obliger le gouvernement à tenir ses promesses, obtenir le remboursement de l’avortement par la Sécurité sociale, comme prévu. Pour nous, loin d’être contradictoire, le succès de la bataille pour le remboursement créerait de meilleures conditions pour la levée de toutes les autres restrictions au droit à l’avortement. Mais, pour éviter tout malentendu, réexpliquons ici ce que nous entendons par levée de toutes les restrictions.

La levée de toutes les restrictions au droit à l’avortement s’inscrit dans la lutte pour que les femmes puissent disposer librement de leur corps, droit élémentaire et fondamental. Cela suppose donc :

O Que toutes les formalités et démarches préalables imposées aux femmes, qui retardent la possibilité d’avorter, soient supprimées : pas de double consultation chez le médecin ; pas de déclaration écrite ; pas de pressions dissuasives, etc. La femme est un être majeur et responsable. A elle de prendre la décision.

O Les jeunes ne doivent pas avoir besoin de l’autorisation de leurs parents. Les mineures sont considérées comme libres d’abandonner leur enfant à la naissance, libres d’accoucher, de prendre la contraception. Elles doivent être libres d’avorter.

O II faut supprimer l’article 3 1 7 du Code pénal qui prévoit amendes et peines de prison pour ceux qui pratiquent illégalement des avortements ; c’est en vertu de cet article que deux médecins pratiquant à Nancy dans leur cabinet des avortements précoces ou « aspirations des règles » viennent d’être inculpés.

O Les avortements doivent être pratiqués dans le cadre du service public, mais pourquoi seulement à l’hôpital, dans des structures lourdes où souvent l’on impose l’anesthésie ? Les avortements pourraient être pratiqués précocement à l’aide de la méthode par aspiration, dans des centres de santé municipaux de qualité et polyvalents où seraient installés des centres d’orthogénie. Ces centres d’orthogénie de qualité doivent permettre un accueil individuel ou collectif, en fonction de la demande des femmes ; les femmes doivent y être informées des différentes méthodes et des différents moyens matériels actuels pour l’avortement et la contraception. Les femmes doivent pouvoir choisir la méthode qui leur convient (Karman, anesthésie — à l’hôpital, etc.).

O La suppression de la limite des délais de dix semaines au-delà desquelles tout avortement est illégal, ce qui pousse des femmes à avorter clandestinement, seules, dans les pires conditions ou les oblige à subir le chantage financier des cliniques privées qui pratiquent les avortements tardifs moyennant des tarifs exorbitants. Ce qui contraint certaines à aller en Grande-Bretagne pour se faire avorter. Là-bas l’avortement est légal jusqu’à vingt-huit semaines, même s’il n’est plus pratiqué au-delà de vingt semaines aujourd’hui.

O Pas de délai, car si les femmes pouvaient avorter

O Des médecins réactionnaires chefs de service ne doivent pas pouvoir s’opposer à l’ouverture ou au fonctionnement de centres d’orthogénie en utilisant abusivement la clause de conscience. Celle-ci doit être supprimée.

OLes étrangères doivent bénéficier des mêmes droits que les Françaises sans condition particulière de résidence, contrairement aux dispositions actuelles.

Aujourd’hui, ces revendications sont les nôtres mais sont aussi défendues en premier lieu par le Planning familial, les groupes femmes, le MLAC...

Pendant que Jean-Paul II s’adresse à la Cour internationale de justice de La Haye, de nombreux contestataires brandissent des panneaux sur lesquels on peut lire : « Si le pape était enceinte, l’avortement serait un sacrement ! »

Cet article a été écrit au lendemain des grandes mobilisations de 1979 sur l’avortement : manifestation des femmes du 6 octobre, manifestation unitaire du 24 novembre... Près de dix ans ont passé depuis, et l’importance des mobilisations unitaires ne s’est pas démentie.

Le sens d’une bataille, numéro 11, oct-nov 1979

(...) Quand, il y a plus d’un an, nous avons insisté sur le caractère prioritaire de la lutte pour l’avortement et la contraception libres et gratuits, il ne s’agissait pas pour nous de nier l’importance des numéro 1 1 autres terrains de lutte du mouvement des femmes oct-nov1979 (emploi, crèches, viol/violence, sexualité...), ni de réduire la lutte pour l’avortement et la contraception libres et gratuits, mais d’attirer l’attention du mouvement des femmes et du mouvement ouvrier sur l’enjeu politique central que représente cette bataille pour le pouvoir, dans le cadre de sa politique d’austérité et d’attaques contre les libertés individuelles fondamentales. Aujourd’hui d’ailleurs, toutes les forces féministes et politico-syndicales ont été contraintes de le reconnaître.

De la bataille unitaire...

Il fallait alors faire des propositions unitaires offensives sur cette question. C’est le sens de la bataille que nous avons menée pour des collectifs unitaires : le caractère unitaire de ces collectifs a souvent donné un dynamisme important aux premières initiatives locales (manifs, meetings, etc.). Les collectifs ont permis d’impliquer des forces telles que le Planning familial, la CFDT, le PS, le Syndicat de la médecine générale, l’IINEF, le MAS, les groupes femmes et d’autres associations féministes, le PSU, l’OCT, la LCR, plus rarement la CGT ou le PC. L’action unitaire a en outre sensibilisé de nombreuses femmes à cette bataille politique. (...)

Aujourd’hui, tout en étant d’accord sur l’importance de la bataille unitaire (au moins verbalement) des militantes féministes, des militant(e)s révolutionnaires nous reprochent de mêler les organisations mixtes aux initiatives du mouvement des femmes. Nous touchons là le fond du problème : face au pouvoir, nous ne gagnerons pas en luttant de manière dispersée, le mouvement des femmes d’un côté, les hommes et les organisations de l’autre. Pour gagner, pour faire reculer le gouvernement, il est indispensable d’unir l’ensemble des forces du mouvement ouvrier et du mouvement des femmes ; de plus, si pour nous la lutte pour la liberté de l’avortement et de la contraception concerne au premier chef les femmes, elle n’en concerne pas moins l’ensemble du mouvement ouvrier : un recul ou une victoire sur cette question renforce ou affaiblit non seulement le combat du mouvement féministe mais aussi celui de l’ensemble du mouvement ouvrier pour une autre société. Enfin, c’est une illusion de croire que l’on peut mobiliser la masse des femmes en contournant les organisations en qui elles ont confiance : syndicats, Planning, partis politiques, associations d’usagers, etc.

... à la construction du mouvement autonome

C’est pourquoi il faut s’adresser à l’ensemble de ces organisations (à la base et à la direction) pour

--—49 - que les femmes, qui se sentent concernées, par des propositions d’action comme celles sur l’avorte-ment-contraception, puissent s’impliquer dans l’action, sans réserves. (...)

Développer des initiatives unitaires et mixtes , est-ce contradictoire avec la volonté de faire apparaître la force collective des femmes, de construire le mouvement autonome des femmes ? Non, bien au contraire : c’est aux femmes qui font l’expérience concrète du caractère répressif de la loi Veil, de la pénurie des hôpitaux, de l’accueil traumatisant qu’elles subissent en cas d’avortement mais aussi en cas de simples consultations gynécologiques ou bien d’accouchement, c’est aux femmes donc, en premier lieu, de se prononcer sur les centres d’orthogénie qu’elles désirent, de choisir les méthodes de contraception, d’avortement, d’accouchement qui leur conviennent. Pour ce faire, cela va de soi, il faut des réunions, des initiatives, où les femmes puissent se retrouver entre elles pour confronter leur expérience, approfondir leur réflexion et leurs propositions. Mais c’est une erreur de croire que la masse des femmes, notamment les plus opprimées, ressentent comme un besoin immédiat de se regrouper entre femmes. C’est sur la base de leur expérience dans la lutte concrète qu’elles prennent conscience de l’importance de surmonter leur isolement, d’agir en solidarité avec d’autres femmes et, au-delà de campagnes de masse sur tel ou tel objectif de lutte contre l’oppression, de se regrouper entre femmes.

C’est pourquoi la non-mixité ne peut être utilisée comme un préalable à l’action unitaire ou même considérée comme contradictoire à l’action unitaire. La non-mixité doit être comprise comme un levier dans la lutte contre les divisions de l’ensemble de la classe ouvrière. (...)

Notre objectif est donc celui-ci : favoriser la mobilisation des femmes contre leur oppression, des femmes les plus exploitées en particulier, par des campagnes de masse notamment, dans l’unité avec le mouvement ouvrier et dans une perspective anticapitaliste. Au-delà de ces campagnes, nous voulons favoriser l’organisation permanente de toutes les femmes qui veulent lutter contre leur oppression, qu’elles participent à des groupes femmes, à des revues féministes, qu’elles se regroupent au sein des syndicats, du Planning familial, de collectifs unitaires ou de toute autre association de lutte, contribuer à la coordination de leur action en tant que femmes, pour transmettre l’histoire et les acquis de la lutte des femmes, réfléchir et agir collectivement au présent et dans l’avenir. (...)

Manifestation du 20 janvier 1979.

Manifestation du 20 janvier 1979

En revendiquant avec force le droit des femmes à vivre librement leur sexualité, le mouvement féministe a permis à de nombreuses lesbiennes de s’affirmer en tant que telles et d’exprimer leurs propres revendications. Beaucoup se sont rassemblées dans des groupes qui forment une composante importante du mouvement des femmes aujourd’hui.

Des femmes, parfois, aiment d’autres femmes, numéro 2, janvier 1978

(...) L’homosexualité féminine n’existe pas : la reine Victoria, c’est bien connu, avait pour cela même refusé de la sanctionner. Rarement réprimée numéro 2 explicitement dans des textes de loi, elle est niée.

janvier 1978 Annihilée, enfouie ou enrobée de regards polissons et complaisants, elle n’a pas de statut. Femmes parmi les femmes, les lesbiennes (car décidément ce terme d’homosexuelles fait un peu trop clinique) n’ont pas d’histoire. Si le mouvement des femmes a plongé dans des recherches pour exhumer les journaux féministes du siècle dernier, qui connaît par contre ces organisations qui existent aux Etats-Unis depuis plus de vingt ans et dont on peut dire pis que pendre, mais qui ont du moins offert un lieu, une expression à des centaines, des milliers de femmes ? (...)

Combien de ces femmes oseront se faire connaître comme telles, combien restent encore dissimulées, se sentant condamnées et anormales. Car il est trop facile de dire qu’aujourd’hui les moeurs changent et qu’il n’y a pas réellement d’oppression qui s’exerce sur les femmes lesbiennes. S’il n’y pas de textes de loi précis, n’oublions pas que l’homosexualité est tout de même considérée comme une injure grave envers le mari et sera utilisée comme telle dans les cas de divorce, en particulier pour la garde des enfants. (...)

C’est qu’être lesbienne, ce n’est plus tout à fait être une femme, c’est trouver du plaisir non dans le corps de l’homme mais dans celui d’une autre femme, dans le sien même, c’est donc être au mieux caractérisée comme immature, au pire perverse, puisque « toute expression de l’instinct sexuel qui ne correspond pas au but de la nature, c’est-à-dire la reproduction, doit être considérée comme perverse ».

(...) Voilà ce qu’on nous fait savoir, voilà ce qui va s’ancrer en nous, considérées avec un regard sévère ou tolérant, jugées malades ou coupables ; que l’on sache ou pas que vous êtes lesbienne, le regard social est là. Avoir treize ans, quatorze ou plus, ne pas avoir envie des hommes, ne pas se sentir proche des copines qui flirtaillent et se demander pourquoi on n’a pas les mêmes envies que les autres. Petit à petit, le doute gagne : « Après tout, c’est peut-être vrai que je ne suis pas normale », et souvent par là même, la culpabilité, le mépris de soi, cette volonté de surtout ne pas se faire « repérer ». Il ne reste qu’à se crisper, se replier en boule dans une solitude souvent glacée de désespérance.

(...) De cela, de cette impression de ne pas avoir les mêmes envies que la majorité des autres femmes, de cette définition à partir de l’acte sexuel que donne la société, s’acquiert une sorte de notion d’identité faite de négations : alors que nous nous sentons si proches des autres femmes, nous pouvons nous sentir rejetées ou différentes.

Rejetées, car il n’était pas facile il y a quelques années de vivre différemment d’elles sans être regardées d’un œil soupçonneux, avec cette interrogation voilée qui va du « comment font-elles ? » au « qui est le mec là dedans ? » Etre lesbienne cachée n’était pas toujours vivre des relations heureuses avec une ou plusieurs femmes, mais au contraire être seule pour la plupart, et ce encore aujourd’hui. (...) Aussi, la plupart d’entre nous nous sommes forgé une vie, une solidité de façade qui nous fait parfois traiter de femmes-mecs, de jules, etc. et qui nous vaut en tout cas à toutes d’être regardées différemment pour savoir si, malgré tout, nous faisons bien femmes, ou si au contraire, cette voix grave, ce pantalon n’est pas la preuve que... nous ne pouvons pas nous empêcher d’imiter les hommes. Comme si c’était nous qui choisissions cela ! Alors qu’au contraire, en prônant la femme-objet, la société ne nous donne guère de choix dans l’affirmation de nous. Celles qui ne se reconnaissent pas dans l’image de la femme faite pour séduire ont peu d’espace pour s’exprimer et être ; leur jeter l’insulte de femme-mec est la preuve même de l’incompréhension ou de la mythification.

Dire cela, ces différences de vécu de femmes qui ne voient pas leur destin déterminé par leur rapport aux hommes ne veut pas dire délimiter une spécificité les mettant à part des autres femmes, bien au contraire. Femmes, nous subissons le sexisme quotidien et vivons au sein même de cette oppression commune à toutes les femmes. Problèmes spécifiques d’autant plus durs que, silencieuses, isolées dans leur foyer, leur famille, leur travail, comme femmes et plus qu’elles, les lesbiennes n’ont pas de lieu de regroupement hormis souvent un cercle affectif assez restreint.

Le ghetto féminin n’existe quasiment pas, il n’y a pas de reconnaissance sociale de l’existence des lesbiennes, même si, comme on dit, il y a un milieu. Bien sûr, il est différent de celui des hommes. Le leur est varié et connu : de la boîte à la tasse, en passant par le parking et le square, le désir de la relation sexuelle y est immédiatement présent, même si cela reflète une autre recherche, un désir d’être entre soi soudé par cette peur permanente des flics ou des bandes de loulous venus « cogner du pédé ». S’y mêlant parfois par nécessité, surtout en province, rares y sont les lesbiennes. Les lieux publics ne sont pas fait pour les femmes.

Quant aux « boîtes » non mixtes, rares et chères, n’importe quel regard critique dira qu’on y voit reproduire les mêmes schémas de rapport à l’habillement, au regard à la beauté qu’ailleurs. Oui, et alors ? Plus qu’un lieu de drague, c’est un lieu de regroupement : c’est être à l’abri d’autrui entre soi, pouvoir se détendre, détendre ses gestes, ses regards sans avoir à contrôler tout geste, ou sans devoir le revendiquer comme une provocation. S’il est vrai que deux femmes se tenant par la main passent inaperçues souvent aux yeux des passants dans la rue, s’il est vrai qu’il faudra imposer l’expression de notre désir dans des lieux publics comme c’est possible pour n’importe qui de « normal », il est vrai aussi que la nécessité de lieux où la « normalité » ne s’impose plus n’est pas discutable.

Dans le mouvement

Alors se pose la question des groupes femmes, de ces lieux non mixtes et du combat commun de toutes les femmes. La lutte contre l’oppression, la reconnaissance et la fierté d’être une femme sont déterminantes pour une lesbienne. Ce n’est d’ailleurs certainement pas un hasard si la plupart des mouvements de libération des femmes, à leur toute première origine, ont été créés à l’initiative de militantes féministes lesbiennes. Les « Radicales-bians » de New-York disaient : « Une lesbienne incarne la colère de toutes les femmes à son point d’explosion... Elle peut n ’être pas pleinement consciente des implications politiques de ce qui, pour elle, a commencé par être une nécessité personnelle, mais à un certain niveau, elle n ’a pas été capable d’accepter les limitations et les oppressions que lui imposait le rôle fondamental que voulait lui faire jouer la société, le rôle féminin... ». Si notre combat est partie intégrante de celui de toutes les femmes, la question se pose de savoir si nous devons nous y fondre, y garder une spécificité ou au contraire, militer dans les mouvements homosexuels qui sont à majorité, pour ne pas dire totalement, composés d’hommes. Notre lutte est bien évidemment partie intégrante de celle de toutes les femmes : faire reconnaître notre droit à exister, à vivre nos désirs indépendamment de la norme hétéro-sexuelle, être reconnues comme femmes à part entière et non comme des « êtres incomplets » parce que nous n’éprouvons pas de désir pour les hommes s’intégre totalement au combat féministe.

Mais alors, comment expliquer que certaines se sentent mal à l’aise ou plutôt, se taisent systématiquement dans leurs groupes, que d’autres les ont quittés ? Combien sont connues comme telles et ne l’ont pourtant jamais exprimé, n’ont jamais parlé de leur vécu ? Bien sûr, cette situation est dépassable, bien sûr, il est possible de dire comment nous vivons spécifiquement telle ou telle situation, mais dire réellement son vécu y est difficile tant il peut y avoir une impression-illusion que tout rapport entre femmes est à priori dénué de toute domination, de tout ce qui, de près ou de loin, peut ressembler à de la phallocratie. Il est vrai aussi que nous pouvons avoir peur de faire apparaître des différences, peur d’être différentes puisque c’est précisément ce qui nous est reproché, ce qui fait notre « mal d’être ».

Car plus que le fait d’aimer les femmes, ce sont les conséquences que cela entraîne au niveau de l’intériorisation de l’interdit qui créent non une complicité mais du moins un lien direct au-delà des différences. Etre femme, nous sommes avant tout femme et ce n’est pas le fait d’être lesbienne qui nous caractérise en premier, c’est vrai. Mais être lesbienne, c’est aussi avoir dû lutter seule, en dehors de tout collectif contre une image qu’on voulait nous imposer. C’est avoir dû se construire à travers cela et par là même acquérir une certaine identité. Employer ce mot n’est pas de la provocation. Il n’y a bien sûr pas d’identité homosexuelle au même titre que d’identité noire, mais il y a un passé commun à toutes. Il y a cette impression de devoir, toujours en butte à la suspicion, justifier sa différence, empêchant par là même toute acceptation de soi-même en présence des autres. Ce sont les attitudes sociales qui créent le problème homosexuel (parle-t-on de problème hétéro ?) qui créent la double vie, le ghetto, qu’il soit dans nos têtes ou matérialisé. Cette vulnérabilité lie et sépare le ghetto lui-même et explique pourquoi il ne peut être qu’une pseudo-communauté. Il le lie par la complicité et la solidarité contre l’extérieur menaçant, créant traditions, humour, langage, mais les illusions interclassistes qui sont l’apanage du ghetto masculin ne sont qu’un moyen de défense.

Ce problème de l’identité est encore plus difficile concernant les femmes : faut-il réclamer une identité au risque de se distinguer faussement et d’opposer une contre-norme à la norme ? Faut-il considérer que le combat est commun à l’ensemble des femmes, refuser tout ce qui pourrait figer un statut, un rôle et se fondre totalement ? Posé tel quel, le dilemme est inacceptable. Nous devons à la fois revendiquer notre histoire, notre vécu et les intégrer dans le mouvement des femmes. Nous avons une histoire. Une littérature existe, clandestine et ignorée, si peu nombreuse : des mouvements pour la plupart réformistes sinon bourgeois luttent depuis des années.

Le mouvement femmes n’a pas intégré nos problèmes et ce n’est pas le fait qu’on puisse s’y tenir par la main qui résout tout ; rajouter en bas des revendications le droit de vivre sa sexualité, etc. n’est pas suffisant. C’est un peu comme quand dans les textes, on rajoute les femmes pour avoir bonne conscience. Le danger de noyer les différences, de les annihiler par la douceur est bien réel. Voilà pourquoi la création de groupes de lesbiennes à l’intérieur du mouvement peut être un moyen pour que nous intégrions réellement celui-ci, et qu’il prenne en compte réellement nos vécus.

Pour certaines féministes, parler de l’emploi des femmes, c’était faire du syndicalisme, verser dans l’économisme. Pour notre part, nous avons toujours considéré qu’il s’agissait d’une question fondamentale, inséparable du combat pour la libération des femmes. Les Cahiers du féminisme ont publié de nombreux articles sur ces questions. Nous en reproduisons quelques-uns.

Dans le système capitaliste le salarié type est une femme, numéro 19, mars-avr. 1982

Le développement de l’informatique, de la bureautique, de la télématique, etc. s’accompagne de changements profonds dans certaines professions. (...) En cherchant à introduire l’informatique dans la numéro 19 fabrication des journaux, les patrons de presse ten-mars-avr. 1982 tent SUpprimer un métier, celui des linotypistes, qui, à l’aide d’une machine à clavier, produisaient des caractères de plomb prêts à être montés, puis imprimés. Ce travail est actuellement remplacé par celui des clavistes sur bandes perforées ou sur écran. Dans le même mouvement, le patronat s’efforce de remplacer des professionnels qualifiés (qualification reconnue sur le plan des indices et des rémunérations) par un nouveau personnel (des dactylos formées « sur le tas » et auxquelles il ne veut reconnaître aucune qualification) qu’il paye, au mieux, deux fois moins cher. Ces clavistes sont la plupart du temps embauchées dans des sociétés de sous-traitance ou par intérim, ce qui permet de ne pas leur appliquer les conventions collectives de la presse et donc tous les avantages arrachés de longue date par la fédération du livre !

Ces femmes surexploitées, contraintes de taper à très grande vitesse, sont souvent ressenties comme un adversaire, source de chômage par les « vrais professionnels ». Le paroxysme de cette rivalité a été atteint chez Hersant, à Poitiers, où la grève des clavistes a été brisée par les « professionnels » voyant là l’occasion de reprendre leur travail « volé ». A Ouest-France, à l’arrivée des clavistes, une grève de « malvenue » a été observée trois jours durant !

Cet exemple des implications qui résultent de l’introduction de l’informatique dans une profession est particulièrement éclairant. Il fait bien sentir qu’il n’y a pas seulement un problème d’informatique, mais une imbrication de processus de déqualification, de course aux rendements, d’utilisation de la sous-traitance, de l’intérim... L’informatique, ici, ne fait pas que supprimer des emplois et accroître la productivité -, elle permet de restructurer une production en créant, d’un côté, des emplois nouveaux, mais parcellisés, déqualifiés, sous-payés et en supprimant, par ailleurs, un nombre plus élevé d’emplois mieux rémunérés.

La fée télématique

Tout aussi en vogue que l’informatique, sa petite sœur télématique, lorsqu’elle se met en place, s’accompagne des mêmes processus. Le célèbre guide juridique Dalloz, autrefois composé en France par des typos, est en train de passer à la télématique : on pourra le visionner sur des terminaux... Mais le travail de composition des pages-écran est effectué en Corée du Sud par des femmes dont chacune est équipée à domicile d’un terminal léger. Et voilà que resurgit le travail à domicile, autre forme bien spécifique de l’exploitation des femmes ! L’électricité avait permis un fort développement du travail à domicile des femmes dans le secteur de l’habillement, grâce à la machine à coudre, entre autres... La télématique permettra, selon certains, de redonner un bel essor à cette pratique. Certaines mutuelles d’assurance essaient d’ores et déjà de se lancer dans cette voie qui pourrait concerner 50 % de leur personnel. Aux Mutuelles unies de Belbeuf, face à l’annonce d’un tel projet, bien des femmes ont compris qu’il s’agissait de l’exemple même de la fausse solution ; elles ne voulaient pas être réexpédiées chez elles... Mais les maris étaient le plus souvent partisans du travail à domicile pour... leur femme : « C’est très bien, elle pourra rester avec les enfants, vous comprenez maintenant cela se passe mal... »

Des questions qui finissent par concerner les hommes

Face à l’informatique ou à la télématique, bien des hommes ont tendance à penser que si problèmes il y a, ils sont la rançon du progrès et devraient surtout concerner les femmes. Est-ce que ce ne sont pas surtout des emplois de bureau — typiquement féminins — qui sont touchés ? L’exemple de la presse que nous avons étudié précédemment montre bien l’irréalisme de telles positions. Mais il est aussi frappant de constater qu’il en a été de même en ce qui concerne l’intérim. Au début, il ne s’agissait apparemment que d’une affaire de bonnes femmes qui souhaitaient trouver des boulots moins contraignants pour pouvoir s’occuper de leur mari et de leurs gosses. Même schéma pour le temps partiel, les contrats à durée limitée. Cela se présente au début comme une affaire circonscrite à un certain nombre d’emplois ou de professions « très féminines » et puis cela prend sournoisement de l’extension, on en parle de plus en plus et cela devient une pratique courante dans les entreprises, un moyen bien apprécié des patrons pour gérer le personnel, dans un contexte de crise et de chômage ; finalement, un grand nombre d’hommes s’y trouvent impliqués : qu’on leur propose des postes d’intérim à temps partiel, à durée limitée seulement, ils s’aperçoivent qu’au sein de l’entreprise, les divisions ainsi créées profitent avant tout à leur employeur.

Aux premiers temps de la révolution industrielle

Contrairement à certaines idées reçues, les femmes n’ont pas attendu que le capitalisme ait terminé d’effectuer la révolution industrielle pour rejoindre les hommes dans les usines. En fait, on pourrait presque dire que c’est l’inverse qui s’est produit. En 1866, en France, les femmes sont ainsi majoritaires dans le secteur textile qui emploie la moitié des effectifs industriels. En 1844, dans les filatures anglaises de lin, les fabriques de laine ou de soierie, 4es femmes représentent près de 70 % de l’ensemble du personnel. Aux USA, vers 1850, les femmes forment les deux tiers ou les trois quarts des ouvriers non qualifiés des usines textiles. (...)

D’une façon un peu simpliste, certains se sont contentés de ne voir dans cette présence massive des femmes dans les premières entreprises capitalistes que la conséquence de l’introduction de la machine à vapeur... Celle-ci aurait supprimé les travaux de force et les patrons n’auraient eu alors que tout avantage à utiliser des femmes et des enfants sous-payés en lieu et place d’hommes forts, mais exigeants en matière de salaire. C’est oublier que ce qui fait la spécificité du mode de production capitaliste, ce n’est pas la machine à vapeur, mais bien la mise en place d’une forme spécifique d’exploitation : le salariat. C’est d’un nouveau type de travailleurs dont les entrepreneurs capitalistes ont besoin, pour faire tourner leurs machines et développer leur production de masse. C’est un travailleur qui n’a que sa force de travail à vendre, qui accepte de servir les machines et non de s’en servir, qui accepte un travail morcelé, répétitif, dont les normes et la finalité lui échappent totalement. Ils n’ont rien à faire, ces capitalistes, des « ouvriers de métier » hérités de l’Ancien Régime, avec leurs traditions, leurs règlements, leurs corporations, leur fierté du « savoir-faire » et leur espoir d’arriver un jour à être des « maîtres » indépendants. De gré, et surtout de force, les femmes, peu ou pas du tout insérées dans les corporations et organisations de métier, seront les premières à entrer « dans le jeu », à se trouver de plain-pied dans les rapports d’exploitation capitalistes (...).

L’« esclavage » des femmes, c’est d’accepter de répéter mille fois les mêmes gestes, d’être déplacées d’une machine à l’autre, d’être considérées comme une matière première, c’est de n’avoir pas d’espérance de promotion ou de formation. Autant de « vertus » que le machinisme industriel exige de la main-d’œuvre, autant de « misère » que les capitalistes s’empressent d’exploiter. Car ils ne se sentaient pas tenus de jouer les philanthropes et n’hésitaient pas à profiter de toutes les situations de misère ou de détresse sociale. Or, les femmes se trouvaient nombreuses dans de telles situations : filles sans dot, filles-mères, veuves et femmes abandonnées avec leurs enfants, prêtes à accepter le premier travail venu pour survivre. Flora Tristan, dans Promenades à Londres, décrit bien ce fond de détresse et de résignation, sans oublier l’importance considérable de la prostitution, dernière planche de survie pour nombre d’entre elles. En Angleterre, en 1851, un recensement montre que deux millions de femmes sont obligées de subvenir seules à leurs besoins, à ceux de leurs enfants ou de parents à charge. C’est en s’appuyant sur ce fond de misère et de détresse créé par la vieille société patriarcale que les capitalistes feront entrer en force dans le régime du salariat les femmes, puis de plus en plus les hommes. Ces hommes réagiront parfois en cherchant à revenir en arrière au « bon vieux temps », en se heurtant aux femmes ouvrières, avec souvent une violence certaine, en cherchant à les renvoyer à la maison ou à les exclure des syndicats, sans tenir compte de leur situation réelle ou des nombreuses luttes qu’elles n’ont cessé de mener pour améliorer leurs conditions de travail et leurs salaires (...).

D’hier à aujourd’hui

Aujourd’hui, c’est la très forte pression du chômage féminin qui reconstitue cette exigence de misère féminine dans laquelle s’inscrit la « révolution informatique », sans laquelle elle ne pourrait avoir lieu... En ce sens, l’automation, la robotique, l’informatique, etc. jouent double jeu : d’une part, elles licencient les femmes en grand nombre, les hommes aussi, mais proportionnellement plus de femmes dans l’industrie et le tertiaire. D’autre part, elles choisissent, dans cette grande masse de femmes menacées par le chômage, quelques dizaines de salariées — les clavistes par exemple — auxquelles elles imposent une productivité qui permettra d’économiser le travail de centaines d’ouvriers, souvent de sexe masculin.

Ainsi, ce travail féminin qui semble encore marginal à certains n’est-il pas l’accessoire, mais l’essentiel des restructurations en cours. A ceux qui ne regardent que les chiffres et qui poursuivent des raisonnements du type « il y a plus de salariés que de salariées, c’est donc le travail masculin qui prime, qui explique tout », on peut répondre : « Avec dix femmes, le capital supprime le travail de cent hommes et demain, il modifiera le statut de milliers d’autres. A prendre pour le marginal ce qui est le levier de l’évolution, ne vous condamnez-vous pas à ne rien comprendre ? »

Car les salariés masculins sont touchés, irrémédiablement, en deuxième ligne. Ils sont indirectement, ingénument, frappés par les conséquences de cette misère féminine, voulue, organisée, qu’ils n’ont pas voulu — pour la grande majorité d’entre eux — voir et combattre à temps.

Un des acquis du mouvement des femmes est d’avoir nettement mis en évidence le « travail invisible » des femmes : le travail domestique. Pour obtenir la reconnaissance sociale de ce travail, certains courants féministes italiens ont mis en avant la revendication d’un salaire ménager. Aussi séduisante que puisse paraître cette formule, nous l’avons toujours refusée. Nous expliquions pourquoi dans cet article publié en 1978.

Non au salaire ménager, numéro 2, Janvier 1978

(..) C’est sur les femmes que repose aujourd’hui l’essentiel des tâches liées à la reproduction et à numéro 2 -l’entretien de la force de travail : tâches ménagères,

Janvier 1978 éducation des enfants, soins aux enfants, soins aux malades, aux personnes âgées dans le cadre privé de la famille ou d’institutions spécialisées (crèches, écoles, hôpitaux...)

Ce travail fait appel au dévouement permanent des femmes au prix de leur épuisement. Il est indispensable au « bon » fonctionnement de la société, mais est toujours sous-payé. Quand il est réalisé dans le cadre de la famille, le travail domestique n’est pas reconnu socialement : il ne donne lieu à aucun salaire direct. Faut-il alors, pour rendre visible ce travail invisible, réclamer un salaire ménager ? Faut-il faire payer ainsi au prix fort à la bourgeoisie les tâches domestiques et l’inciter par là à développer les équipements collectifs ?

Un salaire, pour quoi faire ?

L’autonomie financière des femmes passe-t-elle par un salaire ménager ? Est-ce là le seul moyen de surmonter la division entre les femmes au foyer et celles qui ont un travail extérieur ? C’est sont là les arguments de celles qui défendent le « salaire ménager ».

Si notre objectif est de libérer le plus rapidement possible les femmes de l’esclavage des tâches ménagères, il faut agir pour que la société prenne en charge collectivement et de manière mixte l’éducation des enfants et les tâches de la vie quotidienne. Pour nous, ce « salaire ménager » irait à l’encontre d’un tel but. En effet, même si le salaire ménager (à condition d’être substantiel) peut donner une certaine autonomie financière aux femmes, il ne règle en rien le fardeau des tâches ménagères. Pire, il risque de consolider les femmes dans ce rôle de servantes : combien de femmes ayant perçu un salaire pour assurer l’entretien de la maison, du mari, des enfants... oseraient distraire une parcelle de leur temps pour faire autre chose ?

Ceci s’explique par la nature même du travail domestique : les femmes y investissent non seulement de l’énergie physique mais leur affectivité, leur personnalité tout entière. C’est pourquoi il n’est pas possible de comparer la situation de femmes au foyer qui obtiendraient un salaire ménager à celle d’ouvriers qui viennent de gagner une augmentation de salaire. C’est pourtant ce que font les femmes du collectif l’insoumise ; elles prétendent en effet que ces femmes « rémunérées » ne seraient pas ainsi encouragées à « en faire plus ». Dans leur cuisine, les femmes sont isolées et culpabilisées en permanence ; les ouvriers, eux, se retrouvent collectivement sur leur lieu de travail et ne sont pas liés à leur patron par des relations « d’amour », d’affection. Voilà une différence non négligeable.

A qui attribuer ce salaire ?

Aux femmes au foyer avec enfants ? Et celles qui ont déjà un salaire et ont aussi une double journée de travail, devront-elles abandonner leur travail extérieur pour en bénéficier ? Et même si des hommes décidaient de devenir des « hommes au foyer », les rôles seraient peut-être inversés dans quelques couples, mais rien ne serait changé sur le fond. Des hommes aussi connaîtraient « la névrose de la ménagère » et rien ne serait modifié sur le plan de l’organisation sociale.

Nous ne sommes pas non plus indifférentes au fait que les femmes travaillent hors de chez elles ou non. En effet, même si les femmes subissent une surexploitation en tant que femmes salariées et sont condamnées actuellement à une double journée de travail, travailler à l’extérieur, c’est avoir l’occasion de remettre en cause pratiquement le ghetto familial. C’est aussi l’occasion pour les femmes de nouer des relations sociales indépendamment de leur mari ou de leurs enfants. N’est-ce pas à l’occasion du conflit que les femmes de Lip ou de la CIP ont pris conscience de leur oppression spécifique en tant que femmes, ont remis en cause la séparation entre « vie privée et vie publique »... Le salaire ménager au contraire enferme un peu plus les femmes dans leur ghetto. Ce n’est pas un hasard si la plupart des femmes qui ont été contraintes un jour de travailler à l’extérieur pour subvenir aux besoins de leur famille refusent généralement de redevenir « femmes au foyer ».

Enfin, quand on avance un tel mot d’ordre, encore faut-il tenir compte du contexte économique et politique actuel. Pour la bourgeoisie internationale, l’heure est à l’austérité. Cela aboutit au sacrifice des équipements collectifs, au développement du chômage et, pour le masquer, on incite les femmes à retourner dans leur foyer. Ainsi, le sénateur du Doubs, M. Henriet, propose de rémunérer le congé parental par un « salaire parental » qui pourrait être de 10 000 francs par an et ferait l’économie d’autant d’indemnités de chômage. Le « salaire ménager » est donc bien envisagé par la bourgeoisie elle-même avec le double but de masquer le chômage et d’en faire une aumône.

Quelles solutions ?

D’abord faire respecter le droit à l’emploi des femmes, sans oublier encore une fois la surexploitation dont elles sont victimes à l’usine comme au bureau. Mais par un travail extérieur, les femmes commencent à sortir de leur isolement et font valoir ainsi leur droit à ne plus être cantonnées aux tâches ménagères.

C’est pourquoi nous défendons le mot d’ordre suivant : indemnités de chômage égales au SMIC à toutes les femmes qui s’inscrivent à l’ANPE. C’est un moyen de mettre en évidence le sous-emploi des femmes et de leur permettre de disposer, dans l’attente d’un emploi, d’un salaire, d’une certaine autonomie financière. Il faut en même temps exiger le droit à une formation professionnelle de qualité et bien sûr l’amélioration des conditions de travail pour tous.

Combattre pour l’abaissement massif du temps de travail et dans l’immédiat pour les trente-cinq heures est tout aussi indispensable : en effet, l’abaissement massif du temps de travail peut permettre une remise en cause de la division traditionnelle des tâches entre hommes et femmes et une prise en charge par tous des tâches ménagères et de l’éducation des enfants. Ce n’est pas une condition suffisante néanmoins. En effet, dans les couples où les deux travaillent, où l’homme et la femme disposent du même temps de travail, le partage des tâches ne va pas de soi... L’abaissement massif du temps de travail est aussi une condition minimale pour que les femmes puissent participer à la vie sociale, aux activités politiques et syndicales.

Les prestations familiales actuelles devraient être modifiées : une allocation couvrant les frais d’entretien, de garde et d’éducation devrait être attribuée à l’enfant, quels que soient l’activité de la mère et le rang de l’enfant. Toutes les mesures fiscales visant à dissuader les femmes de travailler devraient être abrogées. Il faut exiger enfin, et cette revendication est décisive, le développement massif d’équipements collectifs. Voilà quelles sont, d’après nous, les solutions qui préparent une modification en profondeur du statut social des femmes et de l’organisation de la vie quotidienne en général.

Lip 1973 : le symbole d’une grève ouvrière exemplaire, par sa combativité, son organisation démocratique, sa durée et par le formidable mouvement de solidarité qu’elle a déclenché. La durée de cette lutte et les problèmes posés par l’occupation de l’usine ont poussé les femmes à se rencontrer pour discuter collectivement de leurs difficultés particulières : garde des enfants, prise de parole dans les assemblées quotidiennes, partage des tâches domestiques, participation à l’occupation jour et nuit et aux délégations dans toute la France, etc. En 1977, nous avions rencontré Fatima, ouvrière à Lip, qui, après la grève, a participé au Mouvement des femmes à Besançon. Nous reproduisons ici un extrait de cet entretien.

Lip : Une ouvrière témoigne, numéro 2, janvier 1978

Fatima — Pour moi, ce qui est fantastique dans ce conflit, c’est la découverte des femmes entre elles. En 1973, on ne voyait pas de grandes tables comme ça de femmes entre elles, qui mangent ensemble, qui sont à l’aise, qui se reconnaissent entre elles, qui se découvrent. Et maintenant, tu as toujours des tables mixtes, mais tu as de plus en plus de femmes qui se retrouvent, qui discutent ensemble à la cafétéria, partout, alors ça, c’est la chose la plus merveilleuse.

♦ Tu es au groupe femmes de Besançon, tu peux dire ce que ça t’a amené par rapport à Lip ?

F. — Une prise de conscience autre, c’est un aboutissement. Pour moi, ça m’a permis de me remettre en cause par rapport aux partis politiques. Parce que, pour moi, les groupes femmes, même s’ils ne sont pas parfaits, représentent ce que j’espérais, ce que j’attendais finalement.

C’est peut-être à travers la manière dont on est ensemble que j’ai le plus découvert : à travers les échanges qu’on a entre nous, ces contacts, ces manières de travailler qui sont plus riches que celles qu'on a avec les hommes.

numéro 2 janvier 1978

♦ Et à Lip même, il n’y a pas de groupe femmes ?

F. — Je crois qu’il existe de fait, mais je reste convaincue que le fait qu’il n’y ait pas un groupe femmes officiel, comme ça et qu’on continue à poser les problèmes dans les assemblées générales, dans les commissions, partout dans les cadres collectifs, je suis convaincue que c’était la meilleure manière pour que les femmes de Lip nous comprennent. En même temps, il ne fallait pas perdre de vue la lutte générale des femmes. Quand il y a eu la condamnation du MLAC d’Aix, il fallait qu’à Lip aussi il y ait une action, et heureusement c’est vrai qu’il y avait un noyau qui a pris en charge l’envoi d’un télégramme qui a été signé CGT-CFDT et Commission femmes de Lip : s’il n’y avait pas eu l’existence d’un noyau, ça n’aurait pas pu se faire et ça aurait été dommage. On en a parlé en assemblée générale, on a fait signer des pétitions, je me rappelle que sur 185 personnes à l'époque, à l’assemblée générale, il y en a 160 qui ont signé la pétition : c’est un succès dans une région où, même chez Lip, on n’a jamais parlé de ces problèmes.

Le fait qu’il y ait eu le problème du viol à Besançon, il fallait quand même qu'il y ait un noyau ici qui continue à poser les problèmes extérieurs, les problèmes de la lutte des femmes en général. Pendant une semaine, on a été questionnées par des femmes et des hommes qui ne comprenaient pas ou qui comprenaient, mais ça avait créé une dynamique, une discussion entre les gens et ça a permis une évolution. Après, quand il y a eu le film qui est passé à la télé, Une affaire de viol, aux Dossiers de l’écran, les gens de Lip se référaient tous au tract qu’on avait distribue et nous disaient que le problème était réel et que nous avions raison.

Qu'il y ait un noyau qui ne perde pas de vue la lutte des femmes en général et qui la ramène sans cesse ici, c’est important. Quand on a préparé cette manifestation contre le viol à Besançon, qu’on a faite la nuit parce qu’il faut qu’on se rende compte que les femmes ne peuvent pas sortir la nuit, cette manifestation a été réussie et entièrement organisée par des femmes après un collage d’affiches d’au moins trois semaines. On a fait un travail concret là-dessus, le groupe femme de Besançon, avec des femmes de Lip -, eh bien, le lendemain, celles-ci ont pu répercuter les échos de cette manif ici ; ça crée une sensibilité et des débats très importants. Je ne sais pas si je suis pour un groupe femme à Lip ou pas, mais je crois qu’on fait autant de travail que si on était un groupe officiel. A l’intérieur du collectif, on a lutter pour une commission femmes interentreprise qui fonctionne et qui a pour rôle de réfléchir sur les conditions de travail, sur les problèmes qui se posent dans les ateliers. Elle a joué un rôle beaucoup plus important au moment des municipales puisque cette commission a sorti des tracts interpellant les futurs candidats sur les revendications. Et nous, à l’intérieur de Lip, on a lutté au sein du collectif pour que cette commission soit reconnue officiellement comme commission interentreprise et non pas en tant que groupe femmes. C’est une évolution énorme. (...)

Manifestation des Lips le 10 janvier 1974.

Cahiers du féminisme

Manifestation des Lips le 10 janvier 1974

En 1982, la lutte des travailleuses de l’entreprise Bella (les fameuses poupées) pour le maintien de leur emploi révélait au grand jour les conditions d’exploitation particulièrement scandaleuses des travailleuses à domicile. Celles-ci représentaient plus du quart de la main-d’œuvre (sur un total de neuf cents personnes, dont 80 % de femmes).

Les poupées Bella en lutte, N°20 juin-août 1982

(...) Un aspect exemplaire et non des moindres, c’est la participation à la lutte des ouvrières à domicile et la prise en compte de leurs revendications par tous. Les plus exploitées et les plus mal payées de N° 20 l’entreprise, elles disaient : « S 'il arrive quelque chose, juin-août 1982 nous serons les premières licenciées. » Après le dépôt de bilan, certaines d’entre elles sont « sorties de leur foyer », elles ont participé à l’occupation, organisé une conférence de presse avec la section CGT pour faire connaître leur situation, tenu des assemblées générales de travailleuses à domicile.

Les travailleurs (euses) de Bella ont soutenu leurs revendications : refus des licenciements, reconnaissance des ouvrières à domicile comme des travailleuses à part entière. C’est ainsi qu’elles ont obtenu qu’il n’y ait pas de licenciement parmi elles, mais également une indemnité de chômage partiel à 70 % et cela par dérogation spéciale du ministère du travail. Pour éviter trop de scandale autour de cette affaire, l’Inspection du travail est allée chercher les trois meilleurs salaires des années 1981 et 1982. Sinon quatre-vingt-six d’entre elles seulement atteignaient le minimum mensuel de 1 532 F leur donnant droit au chômage partiel !

(...) La prise en compte dans la lutte de la situation particulière des femmes au travail, le refus du travail précaire, le refus de considérer les « domiciles » comme des « sous-travailleuses », tout cela a favorisé une prise de conscience de la part de nombreuses femmes de leurs droits en tant que travailleuses. C’est cela aussi qui donne toute sa force à la lutte en créant les conditions pour que tous et toutes y trouvent leur place et y participent activement.

Animées par la volonté d’en découdre, elles sont « sorties de la maison », elles ont manifesté dans la rue, elles sont allées en délégation massive à Paris voir Delors, elles ont occupé l’usine, jour et nuit, pendant deux mois. Et pourtant, ce n’était pas toujours facile avec le mari, les enfants.

Quand on leur demande si elles ont eu des difficultés en tant que femmes pour participer à la lutte, elles répondent d’abord qu’elles sont fières de tout ce qu’elles ont acquis par leur lutte : « Dans toutes les actions, nous étions présentes, nombreuses, quand nous sommes allées occuper la préfecture et que les CRS nous ont chargées, nous étions là et nous ne nous sommes pas dégonflées. Tout ce que nous avons gagné jusqu’à présent, c’est important, mais maintenant on risque d’avoir des problèmes parce que le gouvernement ne veut pas s’engager. »

Renée, qui a été d’abord travailleuse à domicile, puis employée sous contrat, est actuellement embauchée -, elle s’exclame : « Les femmes, on est aussi combatives que les hommes, on n est pas les dernières dans la lutte ! Même pendant l’occupation, la nuit, à la Noël, il y a eu des fois où nous avons occupé et nous n 'étions que des femmes ! Bien sûr, il y en a pour qui ça pose des problèmes, des femmes seules avec leurs enfants, des femmes dont les maris n'étaient pas d’accord. Mais je pense que quand on s’engage dans une lutte, il faut aller jusqu 'au bout, il faut s 'arranger. On passe bien du temps à travailler, c 'est normal que l’on passe du temps à défendre notre emploi quand il est menacé. »

Cela dit, ce n’était pas facile effectivement, soit pour des raisons familiales : « Mon mari n ’aime pas que je me mette en avant », soit tout simplement parce que c’est la première fois qu’on parle aux journalistes à la télé, dans une assemblée de travail-leurs(euses)... « Mais on s’y est mise, dit une travailleuse à domicile, les lois, on ne les connaissait pas, on a appris. On a même fait un film avec les journalistes de FR3 sur notre lutte. »

On pourrait passer à l’émission « Incroyable mais vrai »

Ouvrières à domicile depuis plusieurs années, Gisèle et Colette décrivent leurs conditions de travail : « Nous sommes payées à la pièce entre 2 et 3 francs pour un vêtement de poupée qui se vend 30 ou 40 francs dans les magasins. Pour un revenu de 2 000 francs par mois, il faut travailler entre soixante et soixante-dix heures par semaine. Chez moi, je n ’arrête pas, j’ai toujours du travail dans les mains... Sans compter que nous fournissons la machine, l’électricité; les réparations de la machine sont à notre charge. Ce n ’est que depuis trois ans que nous avons obtenu, avec le syndicat, que le patron fournisse le fil et, depuis un an, nous avons également une prime de 2,50 % de frais d’atelier. »

« Moi, je coiffe les tètes, 0,38 F, 0,40 F, 1,15 F pièce selon les modèles. Il faut dire aussi que le travail est distribué à la tête du client. » « Pour ce qui est de l’augmentation, on avait à peu près 3 centimes la pièce, une fois l'an seulement. Une fois, une fille est allée demander une augmentation plus importante, la direction a répondu que s’il fallait nous augmenter, elle préférait envoyer la totalité du travail se faire à l’étranger. »

Effectivement une partie de la fabrication des vêtements de poupée se faisait en Espagne, avec aussi des ouvrières à domicile dans la région de Llansa, sûrement encore plus mal payées.

« Ça ne paraît pas possible, s’exclame Colette, on pourrait passer à l'émission "Incroyable mais vrai”. On se disait que s’il arrivait quelque chose cl. l’usine, les "domiciles” n’auraient droit à rien. »

Mais ce n’est pas facile de poser ces problèmes-là et d’essayer de les résoudre collectivement parce que cela fait partie de la vie que l’on dit « privée » : « Mon mari, ça l’énerve que je m’occupe autant de l’usine, mais j’en discute avec lui, je n’en discute pas ici. » Ainsi, si les femmes sont présentes et bien présentes dans la lutte, toute une série de tâches sont plutôt prises en charge par les délégués hommes : tracts, conférences de presse, prises de parole. « Ils ont une avance sur nous, ça fait longtemps qu ’ils le font, ils connaissent bien tous les dossiers. »

« Bien qu ’on soit une majorité de déléguées femmes, c’est vrai que ce sont les hommes qui dirigent plutôt la lutte. Ils ont créé le syndicat, ils connaissent tout. Nous, on s y met petit à petit. La lutte nous permet d’aller dans ce sens. Mais les problèmes demeurent parce que pour la majorité des femmes et pour nous déléguées aussi, le premier souci, c’est la maison, les enfants. Il faut qu’on y pense sans arrêt, même si le mari nous aide, c’est notre souci: les courses, ce qu ’on va faire comme repas, comment on va faire garder les enfants... Et ça nous empêche d’accorder toute notre attention à la lutte, donc on s’y met plus lentement. Les hommes ont moins ce problème, les militants qui dirigent la lutte, c’est leur femme qui s ’occupe de tout ça. Et même s ’ils aident, ça leur prend moins de temps, et surtout ce n ’est pas un souci dans leur tête. »

Avec la loi Séguin sur la flexibilité de l’emploi, votée au printemps dernier, le patronat a désormais toute liberté pour adapter la main-d’œuvre aux besoins de sa production. Mais cette stratégie n’est pas nouvelle. Déjà, dans cet article de 1979, nous dénoncions les dangers des différentes formes d’« aménagement du temps de travail » : horaires variables, temps partiel, mercredis libres, etc. La majorité du mouvement ouvrier, à l’époque, a laissé s’appliquer avec complaisance cette politique qui prétendait résoudre les contradictions de la double journée de travail des femmes. Celles-ci ont servi de cobayes. Aujourd’hui, c’est l’ensemble des travailleurs qui est menacé.

Aménager son temps de travail, numéro 8 fév-mars 1978

« Ajnénager son temps de travail », le slogan fait fureur ! C’est lui qui accueille les chômeurs à la porte des boîtes d’intérim, c’est lui qui les surprend au hasard d’un couloir de métro quand la bousculade est numéro 8 à son comble. L’« imagination » serait-elle du côté de fév.-mars 1 978 bourgeoisie ? (...)

dés (...) et les horaires variables devinrent bientôt le nec plus ultra, la dernière modernité « libératrice ». Les femmes, premiers cobayes du patronat, ne devaient que s’en féliciter, elles sur qui pèse une double journée de travail, elles qui pouvaient désormais mieux concilier leurs diverses contraintes. Face à des salarié(e)s débordé(e)s, les horaires variables connurent un certain succès, succès qui permit de voiler les énormes bienfaits qu’en retirait le patronat.

F Magazine, dans un article pourtant plein d’enthousiasme pour ) les horaires variables, donne l’exemple des laboratoires Servier, près d’Orléans, où la productivité a triplé après l’introduction des horaires variables, l’absentéisme passant, lui, de 1 1 à 4 %. (...)

Des horaires variables...

... à l’aménagement annuel du temps de travail

Autant le patronat est hostile à toute diminution massive du temps de travail (a fortiori si elle devait s’accompagner d’un maintien intégral des salaires), autant il est prêt à se saisir de tous les « aménagements » possibles du temps de travail susceptibles d’accroître la productivité.

Ce problème est en effet essentiel pour lui : intensifier les rythmes de travail, rentabiliser au maximum la main-d’œuvre, voilà son objectif. Un contrôle de plus en plus serré s’exerce sur les salariés, revers direct des soi-disant « libertés » octroyées. Ainsi, la « liberté » tant vantée procurée par les horaires variables s’accompagne d’une comptabilisation stricte des activités de chacun et de chacune. Badges magnétiques qui signalent le moindre de vos déplacements, compteurs individuels auxquels rien n’échappe... Tout vous est compté !

Réticent dans un premier temps aux horaires variables, le patronat en a vite compris l’intérêt : diminution importante de l’absentéisme, augmentation de la productivité (15 % en moyenne), diminution du nombre des heures supplémentaires, intégration accrue du personnel, difficultés croissantes pour organiser la vie syndicale sur l’entreprise, etc., etc. De tels avantages ne pouvaient longtemps être bou-

L’expérience fit gamberger le patronat... Et le CNPF de penser que ce que les horaires variables avaient permis était sans doute peu de chose au regard de ce que pourrait autoriser un assouplissement de la législation sur le temps de travail, une remise en cause — pure et simple — des acquis de 1936. « Quand la loi est un frein au progrès social, elle doit être réformée », lançait François Ceyrac. L’idée des 1 920 heures annuelles (rappelons que la durée annuelle du travail est actuellement de 1 860 heures !) était ainsi lancée et, à travers elle, quelques suggestions simples et nettes :

— suppression ou encore aménagement des limitations réglementaires concernant la durée journalière du travail ;

— aménagement de la législation sur le travail de nuit -, révision, entre autres, de la réglementation en vigueur pour la main-d’œuvre féminine (l’interdiction du travail de nuit des femmes pénalisant celles-ci, ce dont ne pouvait manquer de s’émouvoir un CNPF si soucieux d’« égalité ») ;

— assouplissement de la législation sur le repos du dimanche ;

— plus grande flexibilité des horaires dans le cadre de la semaine (supprimer la loi sur les quarante heures et ne garder qu’une seule notion : celle de durée maximale hebdomadaire, environ cinquante-deux heures) ;

— développement du temps partiel, du travail en équipes successives, etc.

Inutile de préciser que, serviteur zélé autant que fidèle, le gouvernement s’est empressé d’acquiescer et de promettre pour bientôt l’assouplissement demandé de la réglementation en vigueur.

De réduction du temps de travail, il ne pouvait évidemment être question pour l’immédiat, tant il est vrai qu’il est difficile de ménager la chèvre et le chou.

Les femmes, elles, ont droit à une attention toute particulière : vous vous plaignez des horaires trop longs, vous avez du mal à « concilier » travail professionnel et travail domestique, à vous le mi-temps et la belle vie ! Et si vous n’en voulez pas, on vous l’imposera au besoin.

Voilà l’arrière-fond sur lequel le patronat ouvre bien grandes les portes de son offensive sur l’aménagement du temps. Au travailleur, à la travailleuse de se plier aux « contraintes de son temps », d’en accepter les règles : les cadences accélérées, les heures supplémentaires payées au tarif normal quand les carnets de commande sont bien remplis... en un mot, un aménagement du temps de travail en fonction des impératifs productifs et non des intérêts des travailleurs et des travailleuses... Mais au bout du tunnel, il est vrai, la merveilleuse récompense du congé « supplémentaire » où l’on pourra dormir, se refaire une santé, récupérer, pour repartir de plus belle. Belle « liberté » !

Les trente-cinq heures

Depuis deux ans maintenant, la polémique bat son plein : la réduction du temps de travail permettrait-elle vraiment de créer des emplois? Non, répond Boulin : si on passait de quarante à trente-cinq heures en maintenant le niveau des salaires, les charges sociales des employeurs s’accroitraient de 1 30 milliards, les patrons seraient donc « contraints » d’augmenter leurs prix, la compétitivité des entreprises s’en ressentirait et, au bout du compte, les travailleurs n’y gagneraient rien car cette mesure se traduirait dans les deux mois suivants par trois cent mille chômeurs de plus.

Ce raisonnement, Michel Rocard le partage en tous points, pour la plus grande joie de Boulin. (...) Et la CFDT, de son côté, n’hésite pas aujourd’hui à envisager de coupler diminution du temps de travail et diminution parallèle des salaires. (...)

S’il est vrai que la semaine de trente-cinq heures ne peut être à elle seule la solution au problème de l’emploi, faut-il pour autant revoir nos revendications en baisse ? A la racine du « réalisme » des Rocard et des Jeannette Laot, qu’y a-t-il ?

Tout simplement un souci de « productivité » (soulignons pourtant qu’en trente ans, la productivité a augmenté de 250 % alors que le temps de travail, lui, ne s’est réduit que de 10 %) et donc un refus de remettre en cause la logique profonde du système. (...)

Des solutions en trompe-l’œil

Il est clair et archi-clair que les trente-cinq heures ne seront que faiblement créatrices d’emplois si les travailleurs ne s’opposent pas — dans le même temps — à ce que cette réduction soit mise à profit par les employeurs pour rentabiliser sur leur dos, pour multiplier les équipes de travail, pour instaurer le semi-continu ou le continu alors même qu’aucun impératif technique ne le justifie.

C’est donc dans le même temps pour un refus de toute augmentation des cadences (au nom de la productivité), de toute détérioration des conditions de travail qu’il faut se battre. Et pour cela, pas de mystère : c’est un contrôle collectif des travailleurs et des travailleuses qu’il faut créer ? Oui, si dans le même temps, atelier par atelier, service par service, bureau par bureau, entreprise par entreprise, nous chiffrons précisément les effectifs que nous considérons comme nécessaires pour assumer la charge de travail exigée. C’est dans le sens exactement contraire qu’entend nous conduire le patronat. Une trouvaille comme les mercredis « libres » parle plus que toute autre : comment sera assumé le travail non fait ce jour-là ? Par un surcroît de travail les autres jours de la semaine pour la ou le « bénéficiaire » de cette largesse ; ou encore par un surcroît de travail pour les collègues ? L’employeur, lui, y gagnant sur le salaire. C’est une telle logique qui est inacceptable. D’autant que cela permet d’éluder la question des équipements collectifs, des structures d’accueil des enfants le mercredi. Bénéfice net, pourrait dire François Ceyrac. C’est exactement la même logique qui est à la base aujourd’hui de l’offensive sur le travail à mi-temps.

L’exemple du commerce parle tout seul. Outre que c’est souvent la proposition d’un mi-temps ou rien, c’est la possibilité pour l’employeur de profiter d’une main-d’œuvre en « bon état » sur quelques heures seulement de la journée, main-d’œuvre qu’il renverra lessivée après quatre ou cinq heures de travail (regardons le rythme de travail d’une caissière de supermarché !) avec un demi-salaire dans la poche. Voilà comment le CNPF entend la réduction du temps de travail. Mais, voyez-vous, le mi-temps plairait aux femmes. Certes. Qui aurait l’idée de refuser de travailler quatre heures par jour ? Personne... Sauf... Sauf... si cela devait signifier un demi-salaire ne permettant pas de vivre (cas le plus courant) ou, a contrario, si le travail à réaliser était passionnant (privilège rare) et correctement rémunéré (encore plus rare)...

Mais nous, nous parlons de la majorité. Et il est significatif que, proposé dans la fonction publique depuis 1970, le mi-temps n’ait eu qu’un faible succès (1,12 % des agents de la fonction publique ont choisi le mi-temps entre 1970 et 1975 ; pour beaucoup, ces agents appartiennent aux catégories supérieures : six fois plus de cadres A que d’agents classés en D — exemple donné par Antoinette, mensuel femme de la CGT).

La durée du travail est particulièrement longue en France : 1 862 heures annuelles pour les ouvriers, 1 954 heures pour les employés (en RFA, ces chiffres sont de 1680 et 1830). De plus, l’argument invoqué par Boulin contre la réduction du temps de travail à trente-cinq heures (à savoir les charges salariales) n’est guère susceptible de nous « émouvoir » : s’il est vrai que les charges salariales des employeurs (salaire indirect) sont plus fortes en France que dans bien d’autres pays européens, c’est tout simplement parce que, dans le même temps, les salaires, eux, sont beaucoup plus faibles.

Temps de travail plus long, salaire plus faible... Le patronat français fait plus que s’y retrouver.

Nous disons non ! De la « liberté » à la mode CNPF, nous ne voulons pas. C’est du temps pour vivre qu’il nous faut, du temps pour prendre nos affaires en main. Au mi-temps trompeur, aux mercredis « libres », aus horaires variables, c’est le développement des équipements collectifs que nous opposons : crèches en quantité suffisante, maisons de î’enfance nanties de personnel qualifié, laveries gratuites, etc. Nous ne revendiquons pas un « aménagement » des contraintes qui pèsent sur nous, mais la suppression pure et simple de ces contraintes.

Flexibilité : L’année de tous les dangers, numéro 39, print. 1987

(...) En matière de flexibilité, c’est bel et bien le gouvernement socialiste qui a ouvert la voie de la déréglementation : la loi Delebarre sur l’aménagement du temps de travail, votée en février 1986, affirmait déjà la nécessité de « favoriser un meilleur numéro 39 ajustement des horaires et travail aux variations print. 1987 d'activité des entreprises ». Mais les mesures préparées par Philippe Séguin 1 vont beaucoup plus loin que la loi de son prédécesseur : afin d’ajuster encore mieux l’emploi aux besoins du patronat, elles s’attaquent aux dernières réglementations en vigueur, à tous les garde-fous qui protégeaient encore peu ou prou les conditions de vie et de travail de millions d’hommes et de femmes. Qu’on en juge.

Toujours plus !

La loi Delebarre avait instauré le principe de la modulation des horaires hebdomadaires de travail (alternance des semaines « longues » et « courtes ») : cela pouvait aller jusqu’à quarante et une heures par semaine, sans indemnisation des heures supplémentaires à condition que la durée hebdomadaire, calculée en moyenne sur l’année, soit abaissée à 38 heures. La limite maximale pouvait être portée à 44 heures si la moyenne hebdomadaire était de 37 h 30.

Le projet Séguin élève les maxima et n’impose plus de contrepartie : l’horaire moyen servant de base à la modulation est de 39 heures ; l’amplitude maximale est de 44 heures par semaine, mais il peut être dérogé à cette limite par un accord de branche (jusqu’à 46 heures), dans la mesure où la moyenne hebdomadaire reste de 39 heures. Dans la foulée, Séguin fait sauter la limite, jusque-là imposée par la loi, de dix heures maximum par jour.

(...) C’est bien le principe de l’annualisation des horaires qui est ainsi mis en place : le temps de travail devient complètement malléable, un patron peut vous faire travailler 44, 46 heures par semaine, peut-être encore plus, peu importe, c’est la moyenne hebdomadaire sur l’année qui compte ! Il est prévu que si la durée moyenne de 39 heures est dépassée, les heures en excédent seront payées en heures supplémentaires après le bilan de fin d’année, avec une majoration de 25 % (au lieu de 50 % dans la loi Delebarre).

Autre nouveauté, le projet Séguin prévoit la possibilité de simples accords d’entreprise : on imagine facilement les dangers de ce projet pour les salariés des petites entreprises, quand les forces syndicales sont faibles... Ce n’est pas fini ! Toujours dans la foulée, Séguin étend les possibilités d’avoir recours au travail du dimanche : aux motifs techniques jusque-là reconnus, s’ajoutent désormais les « raisons économiques ». L’ouverture est large... Enfin, le projet Séguin autorise les dérogations à la convention de l’Organisation internationale du travail (OIT) interdisant le travail de nuit des femmes dans toutes les branches où les « conditions économiques et sociales » (admirez le flou artistique de la formule...) exigent le travail continu en équipes successives.

A l’heure où de plus en plus de scientifiques, de médecins, de psychologues s’accordent pour reconnaître la nocivité et les méfaits du travail de nuit (pour les hommes comme pour les femmes), au lieu de limiter cette forme de travail aux secteurs où elle est socialement ou techniquement indispensable (hôpitaux, transports, machines à feu continu...), on l’étend ! Tout cela dans le seul but de rentabiliser au maximum les équipements : 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an...

Sous couvert de « modernisation », c’est ainsi une véritable régression sociale qui se prépare avec toutes ces mesures : c’est la soumission accrue des travailleurs et des travailleuses à la volonté patronale, à l’impératif du profit — au mépris total de leur santé, de leur équilibre psychique et affectif, et de leur droit de ne pas vivre uniquement pour travailler...

Non, nous ne jouons pas les Cassandre ! Il suffit de regarder autour de soi : certains patrons n’ont pas attendu le vote de cette loi pour pratiquer la flexibilité de façon « sauvage ». Citons l’exemple de l’entreprise de confection Albert SA en Vendée, qui emploie un millier de personnes dont 90 % de femmes : le travail y est de 42 heures par semaine pendant sept mois et s’arrête aux intersaisons, en avril et septembre. Du « temps libre », du « temps pour soi » ? Surtout occupé à tenter de récupérer, après la fatigue des mois précédents...

Le travail de nuit des femmes n’est pas non plus une nouveauté, car si la loi l’interdit toujours, elle est depuis longtemps assortie d’une longue liste de dérogations. On estime qu ’aujourd’hui, 10 % de la main-d’œuvre féminine travaille plus ou moins régulièrement la nuit (personnels des hôpitaux, serveuses, ouvreuses de cinéma, employées des entreprises de nettoyage, etc.) Mais l’on constate également, depuis 1978 environ, une tendance à la progression du travail de nuit chez les ouvrières : là encore, le patronat a su anticiper l’évolution de la législation !

Le projet Séguin ne pourra qu’encourager cette tendance. Beaucoup — et pas seulement dans les rangs du patronat — se réjouissent de la disparition d’une réglementation « archaïque » (la première loi interdisant le travail de nuit des femmes date de 1892), instituée dans une optique de « protection » des femmes et de leur fonction traditionnelle, dont le maintien aujourd’hui, expliquent-ils, serait totalement contradictoire avec l’évolution de la conception de la place des femmes dans la société. Ce n’est certes pas nous qui défendons l’idée d’un « sexe faible » qui devrait être protégé, ou l’idée d’un « éternel féminin », pas plus que nous ne souscrivons aux options de certaines organisations syndicales, comme la CFTC, qui s’opposent au travail de nuit des femmes pour des raisons qui ne nous semblent pas très éloignées de ces conceptions traditionnelles du rôle des femmes. Mais doit-on pour autant, au nom de l’égalité, se réjouir de la levée de l’interdiction du travail de nuit des femmes ? Reprenons les différents arguments :

♦ Beaucoup de femmes sont d'accord pour travailler la nuit, pourquoi les en empêcher en maintenant cette législation du xtxe siècle ?

II est vrai que dans les hôpitaux par exemple, on rencontre un certain nombre de femmes « volontaires » pour travailler la nuit : quand on ne peut pas faire autrement pour « concilier » travail à l’extérieur et charges familiales, le travail de nuit peut apparaître comme une solution — quitte à « prendre sur le sommeil » — Et à condition de renoncer à tout « temps pour soi », bien sùr... Quand on voit à travers les témoignages des infirmières que nous avons recueillis tous les problèmes que pose le travail en équipes de nuit régulières (manque de sommeil, fatigue, nervosité, déséquilibre alimentaire, vie sociale perturbée, etc.), on ne peut que s’effrayer encore plus des conséquences que peut avoir sur tous ces plans le travail « en continu » avec quatre ou cinq équipes, quand on doit changer de rythme de travail tous les trois jours !(...) Sans parler du casse-tête que devient, dans ces conditions, l’organisation de la garde des enfants, au nom de laquelle on explique si souvent que les femmes « choisissent » le travail de nuit. A ce rythme, n’importe qui y laisse sa santé et son moral. Que dire des femmes sur qui repose toujours l’essentiel du travail domestique ?

♦ Autre argument également avancé : La levée de l’interdiction du travail de nuit permettra aux femmes d’accéder à des métiers plus qualifiés et mieux payés.

Ici encore, les faits démentent ces propos : là où les patrons s’efforcent d’étendre le travail de nuit des femmes, c’est rarement pour leur proposer un travail qualifié : on retrouve la nuit la même utilisation différenciée de la main-d’œuvre masculine et féminine.

Voilà par exemple comment la direction de l’entreprise suisse Ebauches SA justifiait en 1984 sa demande de dérogation à la convention de TOIT sur le travail de nuit des femmes : l’expérience, expliquait-elle, a démontré que les femmes se prêtent mieux à certains travaux (en l’occurrence un travail de contrôle sur écran des circuits intégrés fabriqués dans l’entreprise) : elles sont intelligentes, mais pas qualifiées ; elles possèdent une habileté manuelle très grande, sont consciencieuses et endurantes, plus résistantes à la monotonie et se satisfont mieux que les hommes d’un travail répétitif ; enfin, dernier avantage, elles sont peu attirées par des perspectives de promotion (elles ont déjà assez de responsabilités avec leurs charges familiales), tandis que les hommes, eux, veulent rapidement devenir chefs !

Les hésitations de départ des féministes suisses quant à l’attitude à adopter (faut-il accepter le travail de nuit au nom de l’égalité) n’ont pas résisté devant une telle argumentation : « Egalité, plutôt mépris total des travailleuses. » Et c’est pourquoi elles ont dit non au travail de nuit des femmes. Car loin de permettre une réelle mixité des emplois, le travail de nuit accentue la division sexuelle du travail et les inégalités aux dépens des femmes : pour elles, les travaux répétitifs toujours mal payés, aux hommes les postes qualifiés.

Il y a déjà là dans ces quelques exemples suffisamment de raisons, nous semble-t-il, pour s’opposer au projet de déréglementation du travail de nuit — non dans un souci de « protection » spécifique, mais en se battant pour la limitation du travail de nuit pour tous, hommes et femmes.

1 . Depuis la rédaction de cet article, les mesures Séguin ont été adoptées par le Parlement.

La loi sur l’égalité professionnelle du 1 3 juillet 1983 a été présentée par Yvette Roudy et les socialistes comme le nec plus ultra de la lutte contre le sexisme dans les entreprises. Dès 1982, les groupes femmes avaient critiqué les limites de ce projet. Quatre ans après, le bilan de cette loi est vite fait...

Égalité professionnelle : au-delà des bonnes intentions, numéro 22, déc. 82-janv. 83

(...) L’existence même de ce projet est en soi un fait positif : c’est en effet reconnaître officiellement que l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes est loin d’être devenue une réalité et, de ce point de vue, donner numéro 22 raison aux luttes de femmes qui se sont développées ces déc. 82-janv. 83 dernières années contre toutes les discriminations subies dans le monde du travail.

Mais, au-delà des bonnes intentions proclamées par Yvette Roudy, le problème est de voir aujourd’hui si cette loi peut permettre d’améliorer concrètement la situation des femmes (...).

On sait par exemple que la loi de 1972 sur l’égalité salariale est, dans les faits, constamment contournée ; le contenu de la loi est donc décisif pour permettre son application et pour qu’elle puisse être un outil dans les luttes des femmes.

Le contenu du projet de loi

— En matière d’égalité salariale : une disposition tout à fait positive permet de préciser la notion « à travail de valeur égale, salaire égal » en donnant une définition de la valeur égale des travaux qui tient compte de l’expérience professionnelle ainsi que la pénibilité de travail. Une telle définition, même si elle ne peut complètement éliminer les problèmes d’interprétation par les tribunaux, est nécessaire pour lutter contre les inégalités salariales « justifiées » par l’existence de classifications différentes. Mais le projet de loi présente une carence très grave : il ne répond pas au problème, soulevé notamment par la lutte des travailleuses d’Essilor, de l’extension de la loi aux différents établissements d’une même entreprise. En effet, s’il n’est pas indiqué dans la loi même que celle-ci s’applique aux établissements distincts d’une entreprise, rien n’empèche les patrons de payer plus les travailleurs d’un établissement (par exemple, des hommes) et moins ceux d’un autre lieu de travail (par exemple, des femmes).

L’avant-projet de la loi précisait ce point et c’était positif. La suppression de cette clause dans le projet qui sera soumis aux parlementaires est révélatrice du recul du gouvernement qui se montre ainsi plus sensible aux arguments patronaux qu’à ceux des travailleuses d’Essilor ou d’ailleurs.

— En matière d’embauche : il faut savoir que jusqu’à maintenant, le refus d’embaucher des femmes en raisomde leur sexe était interdit, « sauf motif légitime ». Cette petite phrase permettait en fait aux patrons de maintenir sans peine les discriminations à l’embauche, évidentes dans le contenu même des offres d’emploi, en trouvant un quelconque prétexte (charges trop lourdes, voyages fréquents à l’étranger...) au refus d’embaucher. Le projet de loi supprime cette phrase, et c’est positif.

— L’action collective en défense des femmes : il est décisif que soit rendue possible une action judiciaire collective en défense des femmes victimes d’inégalités dans le travail. Désormais, les syndicats pourront attaquer en justice les employeurs à la place d’une femme, sous condition que celle-ci ne s’y oppose pas. Mais ils ne pourront toujours pas le faire en défense d’un groupe de travailleuses ou de chômeuses discriminées.

Il est en outre totalement injustifié que les associations féministes ne puissent pas se porter partie civile et soient toujours exclues du cadre de l’entreprise. Cette absence est, il faut le noter, en contradiction avec les déclarations de Mauroy le 8 mars dernier et d’Y. Roudy lors des états généraux sur le travail des femmes d’avril 1982 qui disaient reconnaître les associations de femmes comme « partenaires sociaux à part entière ».

— Les mesures de protection déjà accordées aux femmes (travail de nuit, charges trop lourdes) par la loi sont explicitement maintenues. C’est une bonne chose, mais il faut rappeler que de telles mesures devraient être généralisées à l’ensemble des travailleurs... ce qui est pénible pour une femme l’est pour tous.

— Un rapport annuel devra être présenté tous les ans par les employeurs, faisant apparaître la situation comparée des hommes et des femmes (...) Au vu de ce rapport, l’employeur seul, ou sous l’impulsion du comité d’entreprise, pourra décider un plan de rattrapage pour le recrutement, la formation, la promotion des femmes.

-Enfin, il est créé un Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes. Le rôle de cet organisme est toutefois purement consultatif. (...) Il faut noter pour finir une lacune importante dans ce projet de loi ; il n’y est pas fait référence aux violences et attitudes sexistes que subissent les femmes dans les entreprises et qui témoignent d’un mépris inacceptable pour les femmes.

L’actualité récente est là pour rappeler qu’il s’agit d’un problème très présent dans les entreprises : une femme a été licenciée parce qu’elle refusait de porter un soutien-gorge... et ce licenciement a été confirmé par les prud’hommes (qui, en l’occurrence, portent bien leur nom) puis par la Cour d’appel... Mais oui, cela se passe en 1982 !

Des reculs successifs du gouvernement

Une première question se pose, à la lecture du projet de loi : en l’absence d’obligation pour les patrons de faire des plans de rattrapage en matière d’égalité professionnelle, quel employeur acceptera de lui-même de rehausser les salaires féminins pour les mettre au niveau de ceux des hommes, revoir les classifications, prendre des mesures pour favoriser la formation et la promotion des femmes ; c’est-à-dire augmenter de manière significative les coûts salariaux de son entreprise ?

Ne pas prendre de mesure contraignante à l’égard du patronat, c’est faire le choix d’une loi inappliquée et du maintien de la situation actuelle. « La loi n entraînera pas de charge nouvelle pour les entreprises »... C’est Yvette Roudy elle-même qui l’a déclaré. La ministre des Droits de la femmes s’est même empressée de rappeler que le projet de loi prévoit des aides financières pour les patrons qui accompliraient des « actions exemplaires » en matière d’égalité professionnelle.

Ces cadeaux faits -une fois de plus ! -aux patrons sont inacceptables. Ils sont aussi un aveu de taille : si l’égalité est « exemplaire », c’est que l’inégalité est et sera la norme. Alors cette loi est-elle vraiment un « évènement capital », comme le déclare la CFDT ?

« Une loi ne règle pas tout », ne cesse de répéter Yvette Roudy lorsqu’elle s’adresse aux femmes et non plus aux patrons ; consciente sans doute que le projet de loi ne répond pas à l’attente de celles-ci. La CGT, quant à elle, explique : « En tout état de cause, un nécessaire et bon projet de loi ne suffit pas à lui tout seul à imposer au patronat les avances progressistes qui entament ses privilèges et ses profits »... certes ! et nous sommes bien d’accord que l’intervention des femmes, travailleuses et chômeuses, est plus que jamais nécessaire.

Mais ce qu’oublient de dire les un(e)s et les autres, c’est du temps où le PS et le PC étaient dans l’opposition, les propositions de loi qu’avaient faites ces partis allaient beaucoup plus loin que le projet de loi actuel. Ce qu’ils oublient de dire, c’est qu’au fil des consultations préalables avec les partenaires sociaux, le ministère des Droits de la femme n’a cessé de reculer devant les prétentions patronales. Ce qui était considéré comme nécessaire il y a peu de temps pour assurer un réel droit à l’emploi pour les femmes serait donc maintenant irréaliste ?

Si les femmes ont besoin d’une solidarité dans leur lutte, c’est de celle de tous les travailleurs. La solidarité pour elles n’est pas de mettre leurs revendications au placard (rigueur oblige) en attendant des jours meilleurs.... Il est aujourd’hui important que la mobilisation s’accentue pour rappeler quelles sont les exigences des femmes et faire en sorte que le projet de loi soit amélioré. Pour qu’il y ait égalité entre hommes et femmes dans le travail, cela implique des possibilités réelles de formation sur le temps de travail, des créations massives d’équipements collectifs (où sont passées les 300 000 places de crèche promises par Mitterrand ?) ; cela nécessite également des créations d’emploi et l’abrogation de toutes les mesures visant à favoriser les emplois précaires, comme le temps partiel pour les femmes ; ainsi que la réduction massive du temps de travail pour toutes et tous.

Divers collectifs et associations du mouvement des femmes (GRIEF, Coordination des groupes femmes, Choisir) ont d’ores et déjà amorcé une large campagne d’information sur le contenu du projet de loi sur l’égalité professionnelle en rappelant les revendications des femmes. Cette action s’accompagne de démarches auprès des députés de la majorité, appuyées sur un argumentaire précis et des propositions d’amendements (...).

Enfin, cette loi, malgré ses limites, devra servir de support pour développer les mobilisations dans les entreprises contre toutes les discriminations qui sont faites aux femmes. Nous devrons notamment utiliser au maximum les rapports sur l’égalité professionnelle pour contester la situation des femmes, pour faire établir des plans de rattrapage, par l’action judiciaire quand c’est possible et surtout, par la mobilisation de tous et toutes.

Le candidat Mitterrand s’ètait engagé à créer trois cent mille places de crèches. Une fois élu... On connaît la suite... Ce fut à l’époque l’occasion de rediscuter de la question des équipements collectifs. Pour contribuer à ce débat, nous avions organisé une table ronde entre quelques militantes de la LCR.

Débat autour des équipements collectifs, numéro 18; déc. 81-janv 82

Josette — (...) Nous allons aborder aujourd’hui le problème des crèches et des maternelles, mais aussi essayer d’imaginer quelles pourraient être des formes d’accueil et d’éducation de la petite enfance autres que celles que nous connaissons actuellement. Tradi-numèro 1 8 tionnellement, il y a quatre idées essentielles dans ce déc. 81-janv 82 que nous demandons: la quantité, la qualité, la gratuité et l’extension des horaires de prise en charge des enfants.

Notre exigence d’ouvertures nouvelles et massives de crèches et d’écoles maternelles est plus que justifiée. La situation actuelle de pénurie criante y est reconnue, y compris par la secrétaire d’Etat à la famille, Georgina Dufoix. Dans une conférence récente, elle avouait qu’aujourd’hui, plus d’un million de demandes de places pour enfant de zéro à trois ans étaient non satisfaites.

Mais, évidemment, des conquêtes quantitatives ne suffiraient pas. Nous revendiquons aussi des équipements d’une meilleure qualité. Cela recouvre plusieurs aspects. Tout d’abord, la formation des personnels. Nous ne pensons pas qu’il suffise d’ètre dévoué aux enfants pour bien s’en occuper. Une formation solide sur le développement des enfants, dans tous les domaines, est nécessaire. De ce point de vue, le recours de plus en plus grand aux nourrices sans formation, la création de crèches familiales plutôt que de crèches collectives sont dangereux. La formation polyvalente des personnels travaillant en crèche nous paraît une revendication très importante. A cela nous ajoutons que le personnel devrait être mixte, contrairement à la situation actuelle. C’est une revendication traditionnelle du mouvement des femmes : pas de discriminations sexuelles dans la prise en charge des enfants.

La réelle mixité du personnel présenterait un double intérêt : en finir avec le confinement des femmes dans les tâches concernant la petite enfance et mettre les enfants très jeunes en contact avec hommes et femmes, ce qui ne peut être que très positif pour leur développement.

Sur le plan de la qualité, nos revendications ne concernent pas seulement les personnels, mais aussi, bien entendu, les locaux. (...) En ce qui concerne la gratuité des équipements collectifs, nous partons d’un acquis, en France, celui de la gratuité de l’enseignement depuis près d’un siècle. En particulier, la gratuité de l’école maternelle présente pour l’écrasante majorité des parents un avantage considérable par rapport aux autres modes de garde des enfants, très onéreux. C’est ce qui explique que les demandes de scolarisation dès deux ans soient de plus en plus nombreuses. Nous pensons que la crèche, pas plus que l’école, ne doit être financée par les parents individuellement. C’est l’Etat qui doit avoir la responsabilité financière globale de tous les équipements collectifs de l’enfance.

Enfin, le quatrième aspect de nos revendications, c’est l’extension des heures de prise en charge des enfants : nous demandons l’ouverture des crèches 24 heures sur 24, l’accueil des enfants à l’école avant et après les heures de classe. Pourquoi cela ? D’abord parce que, de toute façon, en raison des horaires de travail des parents, beaucoup d’enfants sont gardés tard le soir ou tôt le matin, ou encore restent seuls dans des conditions en général insatisfaisantes, multipliant les allées et venues, et les frais. Un seul système de garde est bien évidemment préférable. Il doit permettre aux enfants d’être dans de bonnes conditions et aux parents d’être confiants pendant leur absence.

Par ailleurs, l’ouverture des crèches au-delà des heures de travail constitue un élément de liberté pour les parents qui pourraient ainsi avoir d’autres activités sociales que leur profession. Ce problème pourtant évident n’est aujourd’hui absolument pas réglé à l’échelle de la société. Ce qui est de règle, c’est la débrouillardise individuelle, avec des inégalités et des privilèges, selon les revenus, le niveau de vie des parents. (...)

Ce qui m’amène à cette idée en conclusion : l’ensemble de nos revendications vise à mettre à égalité tous les enfants, tous les parents, en ce qui concerne l’accueil et l’éducation dès le plus jeune âge.

Hélène — (...) Ce qui nous est souvent reproché, c’est de demander l’ouverture des crèches 24 heures sur 24. Cela ne ressemblera-t-il pas trop à des foyers pour enfants abandonnés ? Pourquoi ne pas demander aussi l’ouverture des écoles maternelles de 5 h à 22 h ? Où mettre les limites à partir du moment où l’on prend comme point de départ le travail de nuit des parents ? Les critiques se font là à deux niveaux. D’abord des camarades pensent que le mot d’ordre d’ouverture des crèches 24 heures sur 24 est tout simplement inopportun : l’urgence est à la création massive de crèches, ouvertes, comme c’est la règle, de 7 h à 19 h, c’est déjà pas mal.

A cet argument sur les priorités, d’autres camarades ajoutent que, dans la société actuelle, demander que des enfants puissent rester 24 heures en crèche ou 12 heures d’affilée à l’école est tout simplement inhumain. Tous les témoignages de puéricultrices, d’institutrices, de parents, sont là pour le confirmer : les trop longues journées à l’extérieur de la maison, dans l’état actuel des choses, créent chez les enfants un état de fatigue, de nervosité, voire d’anxiété, préjudiciable à leur épanouissement. A partir de là, qui se mobilisera pour les crèches ouvertes la nuit ?

Je crois, personnellement, qu’il faut conserver l’idée d’une extension des heures d’ouverture des crèches et des écoles. Mais il ne faut pas justifier par les horaires le travail de nuit de certains parents. C’est une escalade dangereuse. Il faut au contraire demander l’interdiction (sauf exception justifiée dans certains services publics) du travail de nuit et la réduction massive du temps de travail pour tous, de façon à ce que, entre autres choses, parents et enfants puissent vivre mieux.

La prise en charge des enfants dans les structures collectives sera alors le signe d’une plus grande liberté pour toutes et tous. L’extension et la souplesse des horaires est alors une revendication tota- lement justifiée, à condition de préciser que ce sont de véritables maisons de l’enfance qui devraient accueillir les enfants et non les crèches et les écoles telles que nous les connaissons aujourd’hui. Le mot d’ordre d’ouverture des crèches 24 heures sur 24 devrait donc être reformulè autrement.

Danièle — Parlons des écoles maternelles. C’est une institution qui existe depuis de nombreuses années et qui est régie par une loi organique permettant sur le plan légal l’accueil gratuit des enfants depuis l’âge de deux ans. Dans la réalité, les chiffres sont très parlants en ce qui concerne les enfants de deux à trois ans. Ils étaient 2 % des effectifs en 1968, ils sont 40 % en 1980.

Il y a donc eu un bond fantastique en l’espace de douze ans. Cela est lié, bien sûr, à l’évolution du travail des femmes, mais aussi au désir de plus en plus fréquent des parents de mettre leurs enfants très jeunes dans un cadre de vie collectif. Il s’agit là d’un véritable phénomène de société. (...) La situation n’est plus du tout celle d’il y a trente ans, où il fallait convaincre les parents des bienfaits de l’école maternelle.

Cela dit, le problème de l’accueil dès deux ans n’est pas du tout résolu. La politique du gouvernement Giscard-Barre de suppression de classes, de réduction des crédits pour tous les équipement sociaux, a conduit à une situation de pénurie évidente. (...)

La demande quantitative est donc très importante, mais elle va de pair avec des exigences qualitatives. Face à la demande croissante, on ne peut plus se permettre d’avancer le mot d’ordre « accueil de tous les enfants dès deux ans », indépendamment des conditions de cet accueil. Les classes surchargées sont très difficiles à supporter autant pour les enseignants que pour les enfants qui peuvent faire des réactions de refus de la structure collective, mal vivre la séparation d’avec les parents, avoir de mauvais rapports avec l’adulte ou les autres enfants si les effectifs sont trop lourds.

En fait, ce qui est communément admis aujourd’hui par ceux qui ont la charge de la petite enfance, c’est que pour les deux-quatre ans, les effectifs devraient être de quinze enfants maximum.

Concrétiser ce que nous entendons par équipements de qualité n’est pas très difficile. Par exemple, pour bien faire, il faudrait dans toutes les maternelles une bibliothèque spécialement conçue pour les enfants, une salle de musique, une salle de projection... Nos possibilités de travail actuelles à nous, institutrices de maternelle, sont dérisoires par rapport aux expérimentations pédagogiques qui seraient possibles. Et, bien évidemment, il faudrait aussi du personnel supplémentaire.

Nous ne sommes pas forcément favorables au fait qu’il y ait un(e) seul(e) enseignant(e) par classe, c’est tout le problème de l’équipe pédagogique, de la participation de non-enseignants (musiciens, comédiens, cinéastes, peintres...) à la vie des écoles. C’est aussi, comme on l’a déjà dit, le problème de la nécessaire mixité du personnel d’éducation (...).

Pour élargir le débat et quitter le domaine de la petite enfance, je voudrais dire que les besoins ne sont pas sensiblement différents pour l’école primaire, voire pour le collège. Commence à germer l’idée que devraient exister des maisons de l’enfance, allant de la crèche au collège, regroupant par petites unités les enfants d’un quartier. Il faut en finir avec les entités scolaires de plusieurs centaines d’enfants. Les maisons de l’enfance seraient à la fois les lieux d’éducation, d’hébergement. Les enfants s’y sentiraient chez eux. Et alors, oui, leur ouverture nuit et jour concilierait à la fois les intérêts des enfants et ceux des parents, et correspondrait à un besoin. En effet, non seulement les parents ont besoin de leur liberté d’action, mais les enfants aiment dormir ailleurs que chez eux, avec des copains. C’est une pratique qui se développe de plus en plus. Les enfants vont les uns chez les autres, pourquoi n’iraient-ils pas dans une maison qui leur serait réservée ? Pourquoi lorsqu’on construit un immeuble, ne pas aménager un espace pour les enfants ? Mais cela nous ramène au débat sur l’ouverture des crèches 24 heures sur 24.

Il est certain que cette formule ne correspond pas à une aspiration concrète des parents aujourd’hui, avec les crèches telles qu’ils les connaissent. Les conditions d’un bon accueil sur longue durée ne sont pas réunies (...). Cela dit, l’argument selon lequel les enfants ne seraient pas bien à l’école ou à la crèche doit être manié avec des pincettes. C’est un argument dangereux.

Rappelons-nous que c’est une minorité de la population qui vit bien. La grande majorité vit dans des conditions matérielles mauvaises, parfois même misérables. Les logements sont trop petits, les enfants n’ont aucun espace pour jouer, parfois même pour dormir. Ils passent des dimanches d’ennui et de télévision, et l’école à côté de cela présente bien des avantages. Il n’en reste pas moins que la demande d’extension des heures d’ouverture doit aller de pair avec des propositions concrètes pour un autre type d’école qui, on l’a vu, à la limite, ne s’appellerait plus « école ». Ceci n’est pas contradictoire, au contraire, avec la revendication de la semaine de 35 heures, la suppression du travail de nuit et une certaine harmonisation des horaires pour permettre aux enfants et aux parents de se retrouver dans de bonnes conditions.

Mais dans l’immédiat, sans changement qualitatif substantiel des crèches et des écoles maternelles, il est peu crédible d’en demander l’ouverture 24 heures sur 24. Disons que c’est un objectif vers lequel on doit tendre dans la mesure où les maisons de l’enfance seront vraiment faites pour les enfants. (...) Josette — Soyons vigilants, sur cette question, pour ne pas nous retrouver sur des positions de droite ! Rappelons que le rapport d’Evelyne Sullerot sur les crèches, présenté sous l’ancien gouvernement Barre, soulignait la nécessité pour les enfants de passer le maximum de temps chez eux.

Je me souviens d’articles de presse dans les revues du genre Intimité, ou autres, dénonçant le sort de ces pauvres enfants, transportés aux aurores hivernales dans les crèches, avec photos à l’appui. Bref, on a eu et on aura une véritable campagne de culpabilisation des mères, camouflée sous le prétendu intérêt des enfants, qui vise à inciter les femmes à rester chez elles pour s’occuper de leurs jeunes enfants.

Nous ne devons pas, sous prétexte des insuffisances actuelles, renforcer de quelque façon que ce soit l’idée que les enfants seraient mal dans les équipements collectifs. Au contraire, il faut expliquer comment les bourgeois eux-mêmes s’offrent, parce qu’ils en ont les moyens, des crèches de qualité, des homes d’enfants de toutes sortes, privés bien entendu, comment certains immeubles de luxe possèdent les laveries collectives, des locaux réservés aux enfants... Bref, il faut expliquer comment des équipements collectifs de qualité, adaptés aux besoins, sont une source liberté, d’épanouissement pour tous. Ces revendications mises en avant par le mouvement des femmes depuis longtems n’ont rien d’utopique, elles sont même déjà réalisées en certains endroits, là où le fric existe ! Il y a là des choix financiers, c’est sùr. (...)

Nous avions publié cet article à la veille des élections législatives de mars 1986. Dans quelques mois, auront lieu les élections présidentielles. Entre ces deux dates, l’expérience de la cohabitation a confirmé, s’il en était besoin, que le Parti socialiste, au nom du « principe de réalité », était prêt à tout pour assurer la gestion loyale du capitalisme.

La gauche au gouvernement : Globalement négatif, numéro 34, hiver 1985

numéro 34 hiver 1985 (...) Le PS de 1981 est, sur la question des femmes, une auberge espagnole. Les couches sédi-mentaires, constituées par les générations militantes sucessives depuis la SFIO, ont des dispositions d’esprit particulièrement contrastées. Les plus anciens (mentalement ou physiquement) ont été peu ébranlés par la vague féministe des années soixante-dix ; cette génération, dont Mitterrand est le plus beau fleuron, a été formée à répondre « allocations familiales, réfection des logements, avenir de nos enfants », dès que le mot femme était prononcé. Ainsi faisait-on aux beaux temps de la IV e République et aux temps encore meilleurs de la IIIe, quand les femmes ne votaient pas. Sans doute Mitterrand a-t-il compris, comme Giscard avant lui, que ce discours ne fait plus recette, mais le thème fondamental, le familialisme, un moment refoulé, est toujours prêt à ressortir pour peu qu’on en modernise le look.

Du côté de l’antiféminisme convaincu, sinon militant, il faut ajouter les socialistes issus des associations catholiques qui, pour beaucoup (pas tous), sont hostiles à l’avortement et sensibles au discours des évêques sur le « partage du travail », l’un des membres du couple étant invité à rester à la maison par solidarité avec les chômeurs... Idée point trop éloignée de thèmes chers à la CFDT, où l’on retrouve ces militants.

Inversement, le PS d’avant 1981 avait été grossi de générations très sensibles à la radicalisation féministe dont des femmes d’associations populaires, des militantes du/ Planning familial, des anciens collectifs sur l’avortement, des groupes femmes. Issues des « classes moyennes », salariées et désirant le rester, ces femmes considéraient le PS comme le parti moderne de gouvernement susceptible de répondre à leurs aspirations.

Non sans hésitation et sans quelques ratés (...), Mitterrand choisit de s’appuyer sur une certaine sensibilité féministe durant sa campagne. D’où le meeting avec Choisir, les promesses sur le remboursement de l’IVG, les trois cent mille places de crèches et les réserves exprimées sur le temps partiel. D’où le ratissage très large, jusqu’à Psy et po, des milieux féministes.

Le résultat est électoralement payant. A âge égal, pour la première fois dans l’histoire électorale de la France, les femmes votent autant à gauche que les hommes.

Mais le parti qui prend le pouvoir, aux lendemains du 10 mai, n’a ni principes ni ligne directrice sur les femmes et le féminisme ; tout juste contient-il des groupes de pression dans des directions contradictoires. Comme tout parti social-démocrate, il est prêt à arbitrer, au gré des rapports de forces, entre les intérêts d’un patronat hostile et les revendications de ses électeurs.

Bonnes intentions et petites réalisations

Ce serait injustice que de noircir à l’excès le bilan de ces quatre dernières années. Le PC peut s’adonner à cet exercice pour faire oublier sa participation initiale ; sur la question des femmes, le parti de « leur libération » ne se fit d’ailleurs remarquer par aucune initiative particulière.

Dès la formation du premier ministère, on note un changement de ton. Giscard avait eu son secrétariat à la Condition féminine, Mitterrand a son ministère des Droits de la femme. Ce changement de terminologie est méritoire, d’autant qu’on prend soin de nous faire remarquer que, s’il existe un secrétariat à la Famille, il est distinct du ministère des Femmes. Le choix d’Yvette Roudy, dont la sensibilité féministe est connue et peu discutable, est un gage donné aux féministes du PS et, plus largement, aux militantes d’associations. Certaines de ses chargées de mission, qu’elles soient anciennes dirigeantes du Planning familial ou anciennes responsables du secteur féminin de la CGT, attestent une volonté de lien avec le mouvement social. Toutefois, le ministère a un budget si petit qu’il dépend du bon vouloir de Matignon pour ses finances, chichement mesurées. Son rôle est de conseiller les autres ministères, les actions qu’il peut décider directement étant très limitées. Le risque est grand que, sans moyens et sans pouvoir, l’équipe d’Yvette Roudy n’apparaisse comme la caution féministe d’un gouvernement de plus en plus éloigné de cette préoccupation. Ce risque s’est transformé en réalité avec la passivité complice des principales protagonistes.

De fait, le bilan du ministère frappe par son caractère d’inachèvement et d’ambiguïté. Les campagnes de sensibilisation n’étaient pas inutiles. Les spots télévisés sur la contraception avaient le mérite de légitimer le thème du droit de choisir aux yeux d’une France profonde moins « moderne » qu’on ne l’imagine communément. Mais lorsqu’il s’agit de rembourser l’IVG, de remplir une promesse électorale qui correspond à une vieille revendication du PS, ni le ministère Roudy, ni le secteur féminin du PS ne mènent de véritable bataille. C’est la rue, où ils n’étaient pas, qui impose au pieux Bérégovoy de rembourser « l’échec de l’amour ».

Le contraste est encore plus net sur la campagne de sensibilisation, positive en elle-même, concernant les filières masculines et féminines dans la formation professionnelle et le travail. On peut porter au crédit du ministère Roudy les nombreuses circulaires de l’Education nationale invitant à rejeter l’orientation sexiste. On peut aussi juger positive l’incitation aux formations à l’informatique. Mais, comment ne pas mesurer cette politique à l’aune de son efficacité? Une proportion de femmes au chômage supérieure à celle des hommes et immuable ; des métiers plus « féminins » que jamais et une orientation sexiste appliquée avec bonne conscience, puisque, par la grâce de l’idéologie de la crise, la soumission aux désirs du patronat fait figure de moindre risque� Le passage de la diffusion d’idées aux dispositions législatives permet d’enregistrer des reculades substantiel- les. Même la loi qui ne coûtait rien ou presque sur le choix du nom du père ou de la mère pour les enfants, loi qui existe dans la plupart des pays d’Europe, a ètè modifiée dans un sens traditionaliste, sous la pression de Badinter. On passera rapidement, par charité, sur le fiasco de la loi antisexiste dont la mauvaise rédaction éloignait ses partisans naturels et qui ne résista pas à la fronde de l’honorable profession des publicistes, grands partisans de la gauche, comme chacun sait.

La loi sur l’égalité professionnelle n’est pas dénuée d’aspects positifs. On ne peut plus licencier une femme pour « motif légitime », terme flou qui permettait toutes les discriminations ; le chef d’entreprise devrait faire un rapport annuel devant le comité d’entreprise sur l’égalité des sexes dans l’entreprise. Mais aucune sanction réelle n’étant prévue en cas de non application de la loi, celle-ci est laissée à la bonne volonté des patrons auxquels il convient de ne pas déplaire.

Pour être juste, il faut compter au nombre des bons points une politique assez ouverte, et somme toute, point trop sectaire, du ministère Roudy en direction des associations féministes : discussions, invitations à des colloques, financement d’initiatives... Sans doute, les préoccupations de récupération n’étaient jamais absentes, de même que le désir d’utiliser directement les forces féministes comme groupe de pression et clientèle face au reste du gouvernement. Mais, une attitude d’hostilité eût ètè infiniment plus dommageable pour le mouvement des femmes.

Mauvaises intentions et grandes réalisations

Si l’on quitte le domaine des mesures explicitement reliées au statut des femmes pour aborder celui de la politique générale du gouvernement et de ses retombées sur la population féminine, le bilan est beaucoup moins nuancé. On peut estimer qu’après ces quatre années, la situation objective des femmes s’est dégradée. La responsabilité, en la matière, du gouvernement actuel, tient à deux éléments fondamentaux. Le premier, et le plus décisif, est que l’équipe Mitterrand a choisi d’accompagner la méthode patronale de sortie de crise ou de tentative de sortie de crise. Ce processus, dont le but est de restaurer les taux de profit, passe par un remodelage de l’utilisation de la main-d’œuvre, autrement dit, par sa flexibilisation. Chacun sait que ladite flexibilité passe par la remise en cause des droits acquis et par la précarisation d’une partie des travailleurs. Cette solution s’applique « naturellement » d’abord aux moins protégés d’entre eux, les femmes. Yvette Roudy peut bien souhaiter l’égalité des sexes dans le travail. Au moment où elle fait voter sa loi sur l’égalité professionnelle, son gouvernement a déjà pris des mesures d’encouragement au temps partiel et s’apprête, après conversion obligée au libéralisme, à vanter la « souplesse » dans l’économie. Or, la déréglementation tant vantée du marché du travail accuse spontanément les discriminations existantes, les rares bornes mises par l’Etat étant dans la société actuelle un moyen minimal de protection.

Autre élément assumé de la dégradation de la situation des femmes : la politique fémiliale. Celle-ci est à la fois prétexte pour des mesures économiques aux conséquences discriminatoires comme le congé parental, couverture pour une incitation partielle de retour au foyer (celui-ci s’effectue, selon les statistiques, après le troisième enfant, objet de toute campagne nataliste) et instrument politique. En effet, si la poütique familiale du premier gouvernement Mauroy a abouti à l’augmentation des allocations familiales et à quelques crèches supplémentaires, le discours sur les vertus de la famille restait discret. C’était encore la lune de miel avec les féministes. Mais la famille renaît de ses cendres dès Mauroy II, avec l’arrivée de la rigueur et de la loi sur le temps partiel. Mitterrand retrouve ses accents de notaire de province, à la fin d’un banquet radical-socialiste, pour inciter les Français à peupler la France. Proclamée élément de consensus national, la démographie est, avec la bombe et la défense de la viticulture, une saine valeur pour discours de cohabitation. Pire, le thème qui avait acquis ses lettres de ringardise avec Debré est modernisé et légitimé à gauche. La démarche du CERES qui part d’une France forteresse assiégée par ses rivaux économiques, volontiers trahie par ses chefs d’entreprise (cela pour montrer qu’on est à gauche...), conduit à l’exaltation du redressement national, lequel est d’abord humain donc démographique. Les conséquences sur le statut des femmes de cette obsession nataliste ne semblent nullement inquiéter Chevènement. Après quelque émotion, les parlementaires socialistes, ont, pour leur part, voté la rémunération du congé parental au troisième enfant.

Si l’on ajoute que fort peu d’équipements collectifs furent construits, on peut en conclure que le gouvernement a toléré, encouragé ou promu des mesures contradictoires avec l’espoir d’émancipation et d’autonomie personnelle de ses électrices.

Aujourd’hui, le PS semble avoir perdu plus de militantes en pourcentage que de militants ; les intentations de vote de la population féminine lui sont moins favorables, l’abstention gagnant du terrain chez les femmes de gauche. On ne rencontre aucune féministe conséquente qui tire un bilan positif de ces quatre années. Celles-ci ont, au moins, le mérite d’avoir démontré, à qui en doutait, qu’il n’y a pas de bon réformisme quand on touche au cœur du système capitaliste et ce n’est pas en temps de crise, quand la bourgeoisie est à l’offensive, qu’on prend des libertés avec les mécanismes de l’exploitation.

Construire une alternative

Echec du réformisme, échec des solutions partielles à un problème global, la politique de la gauche fait ressortir l’impasse d’une démarche qui prétend concilier ce qui ne saurait l’être, « l’efficacité capitaliste » et la promotion des catégories sociales opprimées. Celles-ci peuvent attendre d’une droite triomphante et capable, quant à elle, de répondre à l’attente de ses électeurs et des pourvoyeurs de fonds, une aggravation des attaques déjà amorcées.

Situation critique où l’absence de débouchés politiques immédiats et crédibles peut conduire la masse des femmes à la résignation et les militantes féministes au renoncement et à la division. Ce serait oublier que l’abdication ne résout jamais aucun problème. A renoncer à se battre, à se regrouper, à tenter de s’unifier, les féministes risqueraient de perdre une partie des acquis de ces quinze dernières années. N’y eut-il pas de longues périodes de l’histoire où le féminisme disparut comme force idéologique et politique ?

Le rejet de la subordination des femmes implique la subversion du système capitaliste. Avec d’autres, les féministes peuvent se proposer de construire une force anticapitaliste, « à gauche de la gauche », qui acquière un poids réel sur la scène politique et soit une alternative au libéralisme mou version Fabius, comme au libéralisme dur version Chirac ou Barre. Cela suppose que les forces féministes elles-mêmes soient capables d’apparaître, de s’imposer et de dépasser des clivages, parfois réels, parfois artificiels qui entravent leur efficacité.

Juin-juillet 1975 : les prostituées entrent en lutte à Lyon et à Paris, principalement contre l’arbitraire policier. Ce mouvement exceptionnel a pu se développer à la faveur des luttes de femmes et des luttes ouvrières intenses de l’époque. D’un seul coup, était projetée à l’avant-scène une question tabou, et démasquées toutes les hypocrisies. Pour la première fois, un comportement masculin considéré comme banal tant qu’il demeure privé est devenu une question politique largement débattue. Nous y avons consacré tout un dossier dans le numéro 5 des « Cahiers » : une grande première pour nous !

La prostitution une immense servitude, numéro 5, juin-août 1978

appartement de luxe ne change rien dans la nature même de la relation entre le client et la femme prostituée.

La lutte contre la prostitution s’inscrit dans la lutte globale des femmes, pour le droit de disposer de leur corps, comme c’est le cas à travers la lutte pour l’avortement et la contraception libres et gratuits.

Non à l’aménagement d’un statut de la prostitution

numéro 5 juin-août 1978 (...) La prostitution, c’est accepter l’idée que son corps est un objet à vendre. Pourtant, cette affirmation parfaitement juste ne suffit pas à préciser notre position ; en effet, deux idées sont suffisamment répandues pour que nous prenions la peine de les contester : — « Se prostituer ou aller vendre sa force de travail en usine, c’est la même chose. » ; — « Se prostituer est un acte révolutionnaire. »

Dans un cas, on banalise l’acte de prostitution, dans l’autre, on le valorise et nous ne sommes pas d’accord. Non pas au nom d’une morale qui, elle, dénonce la prostitution parce que cela touche au sexe et que c’est sale... morale que nous récusons, mais au nom de la lutte pour les droits des femmes. Les deux précédentes positions ont l’immense avantage de rassurer les hommes qui organisent et-ou ont recours à la prostitution, de consoler les femmes qui se prostituent. Mais à travers la plupart des témoignages des prostituées elles-mêmes, c’est une tout autre réalité qui transparaît. (...)

Sans aucun doute, les conditions mêmes de l’exercice de la prostitution (répression des femmes prostituées, morale bourgeoise hypocrite qui les condamne au mépris, etc.) constituent un élément important pour comprendre ce sentiment d’anéantissement, de solitude que ressentent la plupart des femmes prostituées. Certes, les ouvrières à la chaîne témoignent elles aussi sur la nécessité pour elles de se droguer au café pour « tenir le coup », comme les prostituées témoignent sur leur besoin d’avaler de l’alcool avant d’aller au trottoir.

Les femmes ouvrières, elles aussi, parlent de leurs gestes mécaniques qui leur font oublier leur corps pendant qu’elles pensent à autre chose, des humiliations qu’elles subissent de la part des contremaîtres, et de cette impression de n’être plus qu’une machine à produire. Nous ne cherchons pas à idéaliser la condition des ouvrières ou de tout autre travailleur salarié pour « noircir » celle des femmes prostituées.

Mais il existe une différence qui n’est pas négligeable : en louant sa force de travail, la salariée garde la liberté de préserver son intégrité physique, même si l’on ne peut nier que de mauvaises conditions d’hygiène et de sécurité, les accidents du travail sont déjà une atteinte à cette intégrité physique ; en vendant son corps, son sexe plus précisément, la femme prostituée renonce à cette intégrité physique. Le droit à l’intégrité physique constitue une des libertés élémentaires pour laquelle ont combattu les esclaves, pour laquelle combattent les prisonniers torturés.

De plus, il n’y a pas de réforme possible de la prostitution. Dans la prostitution comme dans le viol, la femme est niée en tant qu’individu ; que ce viol consenti se passe dans un hôtel minable ou un

Le mouvement des prostituées a provoqué de difficiles débats. Une partie des prostituées elles-mêmes, entrées en lutte contre les brimades policières et les charges fiscales, revendiquèrent l’aménagement d’un statut de la prostitution revenant à légiférer ce qui ne serait plus qu’une profession comme une autre. Elles furent suivies par certains courants d’extrême gauche, exaltant la prostitution comme la forme achevée de la libération sexuelle ou comme l’exercice d’une liberté qui transgresse les tabous.

Plus traditionnellement, des courants de la bourgeoisie soutenus par une forte sensibilité de la « France profonde » réclament depuis des années une reconnaissance de la prostitution, profession utile censée diminuer les crimes sexuels et les viols. La loi Marthe Richard sur la fermeture des maisons closes continue d’avoir ses détracteurs au nom d’une prostitution « hygiénique » faisant office de service public.

Lors du mouvement des prostituées, nous avons dit et nous sommes prêtes à le redire aujourd’hui, que nous étions opposées à la création d’un statut de la prostitution, parce qu’accepter ce statut au nom d’avantages conjoncturels fort hypothétiques qu’en tireraient les prostituées, c’est accepter la prostitution et ses justificatifs. Et c’est sur la nature de la prostitution, comme forme extrême de l’oppression, qu’il faut faire porter le débat.

(...) Nous refusons toute démarche visant à cautionner aussi peu que ce soit l’existence de la prostitution. L’essentiel de nos revendications portent sur les possibilités données aux femmes de quitter la prostitution.

Droit au travail : allocation chômage versée à toute ancienne prostituée, stage FPA gratuit accordé à toute femme prostituée, interdiction de toute discrimination à l’embauche, lutte à travers le mouvement syndical pour que les discriminations ne soient pas tolérées et que les attitudes sexistes à l’égard d’anciennes prostituées soient combattues.

Droit au logement : droit au logement HLM pour les anciennes prostituées inscrites à l’ANPE, interdiction de discriminations concernant un logement.

Le refus de l’aménagement de la prostitution n’implique pas que nous soutenions la législation actuellement en vigueur ; celle-ci, qui réprime le racolage (notion difficile à cerner), permet surtout à l’Etat de percevoir les amendes qu’il impose aux femmes prostituées. Elle manifeste une rare hypocrisie : on tolère la prositution, on la parasite financièrement, mais on fait des prostituées des individus de dernière zone que n’importe quel flic peut brutaliser et humilier. Contre les exactions policières et les amendes qui pleuvent arbitrairement, nous serons toujours solidaires des prostituées.

Il reste que la prostitution pose un autre problème : celui de son organisation de profiteurs, des réseaux de complicité dont elle jouit jusque dans l’appareil d’Etat ; le proxénétisme, de l’hôtelier à « l’homme d’affaires » bien vu du RPR, est une réalité et une réalité intolérable. Contre elle, la répression policière est des plus nuancées. Bien des proxénètes sont des gens utiles qui sont de merveilleux indicateurs. Quant aux rapports entretenus avec les prostituées, ils sont eux aussi un paroxysme de ce que l’oppression des femmes peut produire. (...)

Lutter contre l’institution qu’est la prostitution, c’est dénoncer l’utilisation du corps des femmes en objets sexuels, le modèle sexuel dominant qui fait des femmes les proies des hommes, la prétendue « misère sexuelle masculine » avec laquelle on explique tout, viol ou prostitution. (...)

C’est aussi lutter pour le droit à la contraception et à l’avortement (sur dix femmes prostituées, huit le sont devenues parce qu’elles avaient eu un enfant jeunes et seules), pour le droit au travail et à la formation professionnelle des femmes.

On le voit, toutes ces luttes, les féministes les mènent déjà. Mais trop souvent est oublié le lien direct avec la lutte contre la prostitution. Faut-il que nous soyons divisées, les femmes, pour toujours oublier celles dont seul le hasard nous permet pour l’instant de ne pas partager le même sort.

Soutenir les revendications des femmes prostituées, c’est montrer l’injustice cynique et quasi illégale de la répression qui s’exerce contre elles. La prostitution n’étant pas interdite en France, c’est surtout en fonction des articles sur la répression du racolage que les prostituées sont pénalisées.

Etre solidaire « fèministement » et activement des prostituées, c’est aussi lutter pour obtenir les moyens matériels nécessaires à celles qui veulent quitter la prostitution. Il faut des centres de femmes, car les besoins des femmes prostituées sont souvent les mêmes que ceux des femmes battues : un endroit où aller avec leurs enfants, le temps de bouffer, de se remettre en contact avec le monde, de trouver un travail, un appartement, de régler les problèmes juridiques, de trouver une école, une crèche.

Qui sinon les féministes, exigera ces maisons de femmes ? Qui, sinon les féministes, se battra pour que les syndicats soutiennent celles qu’on licencie parce qu’ex-prostituées ? Qui, sinon les féministes, aidera les prostituées à briser le mur du silence derrière lequel on les parque, à passer de l’autre côté du miroir ? C’est une tâche urgente et le mouvement des femmes doit y répondre. Parce que les prostituées sont des « femmes comme les autres » et parce que, à tout moment, les « femmes comme les autres » risquent de ne plus trouver d’autre choix que la prostitution.

La loi votée en 1980 n’a pas fait reculer le viol. En revanche, en l’absence de mobilisation féministe sur ce terrain, ces agressions ne sont plus traîtées par les médias que dans la rubrique faits divers. Pour autant, les femmes qui portent plainte et vont jusqu’au procès en Assises ne sont pas forcément des « militantes ». Pour elles, la sanction est la mesure de la réprobation sociale et l’ignominie de l’acte doit être mesurée d’une manière ou d’une autre.

Une justice complice des violeurs, numéro 21, nov.-déc. 1982

L’acquittement, le 23 septembre dernier, par la cour d’assises du Val-de-Marne de deux des trois accusés impliqués dans le viol collectif de Marie-Andrée Marion, le 1er janvier 1978, a mis en évidence une complicité certaine entre les jurés, les numéro 21 avocats de la défense et le juge, non pas contre les nov.-dèc. 1982 « coupables » mais contre la victime, pour la simple raison que celle-ci n’était pas conforme aux critères admis par notre société.

Le soir du viol, elle sortait de l’hôpital psychiatrique de Villejuif ; lesbienne et féministe, elle le revendique ; et, enfin, elle a refusé un examen psychiatrique chargé, sans doute, de vérifier la « crédibilité » de ses accusations... Il n’en fallait pas plus pour que la suspicion pèse sur tous les propos de Marie-André Marion. En revanche, les accusés n’ont pas eu besoin de présenter un alibi sérieux pour la soirée du viol, les jurés ne leur posant pas de questions.

Alors, à quoi sert la loi ? Que peuvent faire les femmes victimes de viol s’il ne sert à rien de porter plainte ? De nouveau le débat rebondit. De nouveau les féministes et l’ensemble du mouvement ouvrier sont interpellés sur ce sujet douloureux qui depuis deux ans n’avait plus donné lieu à des mobilisations spectaculaires comme dans les années précédentes. Il n’y aura pas de réponse simple. (...)

Quel changement depuis la loi 1980 ?

Quelque chose a-t-il changé depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle loi votée en 1980 ? L’acquittement des violeurs de Marie-André et la manière dont s’est déroulée l’instruction du procès prouvent à l’évidence que non. Pourtant, à l’époque, la nouvelle loi avait été saluée par la presse et même par Choisir comme une victoire des féministes.

Certes, cette loi était en progrès sur la législation antérieure. La notion de viol était élargie -. ce n’était plus seulement « la conjonction sexuelle illicite », « l’introduction du membre viril dans la cavité vaginale de la femme ». Et, dans la nouvelle loi, il y a viol dès qu’il y a contrainte morale ; il n’y a plus besoin de la contrainte physique. La tentative de viol suffit pour qu’il y ait condamnation. Le mari peut dorénavant être reconnu coupable de viol contre sa femme, ce qui était impossible auparavant, etc.

Ces petits progrès étaient le résultat indirect des mobilisations féministes qui s’étaient développées en France, notamment entre 1976 et 1980. Le point culminant de ces mobilisations avait été atteint lors du procès, en mai 1978, des violeurs de Anne et Aracelli, deux jeunes campeuses belges agressées par une bande de brutes dans les calanques en 1976. Malgré les souffrances, les humiliations et même les menaces, elles avaient porté plainte et tenu bon jusqu’au bout. Leurs trois agresseurs avaient finalement été condamnés à des peines de quatre à six ans de prison par la cour d’assises d’Aix.

Pour notre part, tout en reconnaissant ces « progrès », nous soulignions les limites de cette loi, de toute loi.

Les limites de toute loi

Voilà ce que nous écrivions à l’époque : « Nous savons pour notre part que cette loi ne changera fondamentalement rien pour les femmes. Elle n ’em péchera pas les viols. Tout au plus, elle peut faciliter la démarche des femmes qui ont décidé de porter plainte, c’est bien tout. (...) Pour réellement faire reculer l’idéologie dominante à l’égard des femmes, nous ne comptons vraiment que sur la mobilisation collective des femmes de manière indépendante et au sein des organisations de masse du mouvement ouvrier. C’est le seul moyen, d’une part, de dissuader les violeurs et, d’autre part et plus généralement, dé faire “progresser les mentalités”. »

Malheureusement pour Marie-André et d’autres femmes avant elle, dans les dernières années, la mobilisation féministe sur la question du viol a reculé. Faisait-on trop confiance à la loi ? Je ne crois pas. Mais d’autres terrains de mobilisation se sont imposés aux féministes, tout aussi urgents que le viol : la question de l’emploi, et de l’avortement toujours. Par ailleurs, depuis 1980 il n’y a plus eu en France de grande mobilisation de masse des femmes sur quelque question que ce soit. La pression collective et organisée des femmes a reculé. Sur le terrain de la justice aussi, cela se paie, malheureusement...

Que le viol soit reconnu comme tel !

Faut-il pour autant, comme cela a été fait par certaines au cours du premier rassemblement de protestation contre le verdict scandaleux de Créteil, dénoncer le « laxisme de la justice » et logiquement demander alors que les violeurs soient condamnés, comme le prévoit la loi, jusqu’à vingt ans de prison et même à la réclusion à perpétuité en cas de viol collectif? Si le viol doit être reconnu et condamné comme tel, « nous ne cautionnerons pas l’imposture qui consiste à faire croire que le respect des femmes se mesure au nombre d’années de prison distribuées dans les procès » (cf. Cahiers du féminisme n° 14).

Comme le soulignaient à l’époque les avocates féministes J. Moutet, C. Auger et M. Antoine dans l’entretien que nous avions eu avec elles au lendemain du procès d’Aix : « Notre objectif est clair; obtenir que les femmes ne soient plus traitées en objet, quelles ne se considèrent plus comme objet, qu’elles deviennent des sujets. (...) Est-ce que la prison pour les violeurs fait avancer cette prise de conscience chez les femmes ? Est-ce qu 'elle permet aux hommes aussi de comprendre cet objectif? Certainement pas. La meilleure preuve, c 'est qu ’on peut défendre la prison pour le violeurs avec un discours qui va à l’encontre de la lutte des femmes pour la libre disposition de leur corps. »

Ainsi, ce qui nous scandalise dans le procès qui vient de se dérouler, ce n’est pas le fait que les violeurs n’aient pas été condamnés à de lourdes peines de prison, mais le fait que par l’acquittement pur et simple, le viol de Marie-André n’ait pas été reconnu donc dénoncé aux yeux de toute la société. L’acquittement signifie que le viol n’est pas un crime contre les femmes et que les hommes peuvent le pratiquer impunément dès lors que la victime est considérée comme une « marginale ». Ce verdict est un encouragement à tous les violeurs, une menace contre toutes les femmes. C’est pourquoi il est bien sûr dénoncé par toutes les organisations féministes, mais devrait l’être aussi par toutes les organisations du mouvement ouvrier, les syndicats en premier lieu. Le viol n’est pas l’affaire des femmes seulement.

L’article qui suit, rédigé en 1982, fait le point sur les avantages et les problèmes des différents moyens de contraception disponibles à l’époque. Il commente avec un optimisme prudent l’expérimentation d’une nouvelle pilule, le RU 486, révolutionnaire dans son principe. Cinq ans ont passé ; le RU 486 n’est toujours pas commercialisé et ses indications semblent devoir être beaucoup plus restreintes que prévu. Même si la vente des contraceptifs oraux continue de progresser, une jeune fille sur deux n’utiliserait « rien » ou se contenterait du retrait lors de son premier rapport, et le nombre d’adolescentes de moins de dix-sept ans enceintes chaque année est encore très élevé. Mais évidemment le plus angoissant, c’est l’arrivée du SIDA ! Qu’on le veuille ou non, il oblige à une révision fondamentale de la contraception {cf. notre dernier numéro).

moment où la grande majorité des femmes arrivent enfin au niveau où étaient les privilégiées d’il y a vingt ans, c’est faire fi du risque majeur : celui de l’absence de contraception.

S’il est vrai qu’on a vu apparaître, chez les femmes qui ont pris la pilule plus de dix ans, davantage de problèmes vasculaires après quarante ans et que le tabac majore nettement ce risque, il faut se garder de présenter la pilule comme le danger principal. Il faut éviter que s’installe pour les femmes l’alternative :

— une contraception sans risque (de grossesse) mais avec des dangers (pour la santé) ;

— une contraception sans danger (pour la santé) mais avec risque (de grossesse).

La lassitude d’un certain nombre de femmes après des années de pilule est une réalité. Line autre réalité, beaucoup plus fréquente, est le déplaisir, sinon la révolte, des femmes dont la pilule a changé l’existence sans pour autant les libérer bien sûi\ et auxquelles on conseille d’arrêter au bout d’un certain

Contraception : un bilan, numéro 20, juin-août 1982

(...) C’est en Angleterre, où le système de santé, malgré ses imperfections, est beaucoup plus valable de ce point de vue, que les premières constatations ont pu être faites sur les risques de la contraception dans cèrtains cas. Cela implique un dépistage des numéro 20 contre-indications, la limitation dans le temps de la juin-août 1 982 prise de la pilule, etc.

En tout état de cause, dire aujourd’hui, comme l’a fait le gynécologue accoucheur Salat-Baroux à la une du journal Elle, « Si j’étais une femme, je ne prendrais pas la pilule » est la forme « moderne » de l’irresponsabilité et du mépris des femmes sous couvert de haut esprit de responsabilité. Dire cela au nombre d’années selon les cas, leur âge, etc. Renoncer à la pilule, cette vieille amie, est ressenti par beaucoup comme un retour en arrière.

La lassitude est nettement moins fréquente chez les femmes porteuses de stérilet, car cette méthode est largement tolérée par les femmes dont l’utérus a été agrandi par un ou plusieurs accouchements. Tl existe cependant un risque infectieux, variable selon les populations, les statistiques, qui fait déconseiller cette méthode aux femmes qui n’ont pas eu d’enfant.

A ces femmes auxquelles on conseille d’arrêter la pilule, auxquelles on déconseille le stérilet, que peut-on proposer aujourd’hui ?

• Dans certains cas, la micropilule, composée non du mélange des deux hormones de la pilule classique, mais de la seule progestérone, à très faible dose, et qui ne semble pas avoir les mêmes inconvénients du point de vue vasculaire. La faiblesse de son dosage la rend un peu moins efficace que la pilule classique et oblige à une très grande régularité de la prise (à heure pile); elle perturbe par ailleurs souvent les règles. Tout cela en limite les applications.

• La contraception locale : diaphragme, cape, préservatifs masculins. A la fin des années cinquante, quand a démarré dans la semi-clandestinité la contraception, seuls existaient le diaphragme et la cape. Nous avons passé de longues heures à faire l’apprentissage de ces méthodes à des femmes extrêmement motivées. Quelques-unes y sont restées fidèles jusqu’à maintenant. Mais si les femmes informées ont massivement délaissé la contraception locale quand elles ont pu prendre la pilule, ce n’est ni sur la pression des médecins qui étaient massivement contre, ni sur celle d’une quelconque propagande qui était interdite : c’est la possibilité d’en finir totalement avec le cauchemar de chaque fin de mois, avec les horreurs de l’avortement, la possibilité d’une méthode efficace à 100 %.

Aujourd’hui, incontestablement, un certain nombre de femmes acceptent la contraception locale et il est vrai que des médecins ne répondent pas à cette demande, parce qu’ils n’en n’ont pas l’habitude, parce qu’ils ont des préjugés et, surtout, parce que cela prend beaucoup plus de temps d’apprendre à se servir d’un diaphragme ou d’une cape que de prescrire la pilule. (...)

Le mécanisme d’action de ces deux préservatifs est strictement le même : placé en haut du vagin (diaphragme) ou directement sur le col de l’utérus (cape), le préservatif féminin joue son rôle essentiel au moment de l’éjaculation en empêchant le passage du sperme dans l’utérus. Mais ni le diaphragme ni la cape ne sont d’une étanchéité complète au passage des spermatozoïdes, ce qui nécessite dans les deux cas l’adjonction d’un spermicide ; faute de quoi l’efficacité de cette méthode chute nettement. Mais il arrive souvent que la crème spermicide soit beaucoup plus perturbante durant les rapports que le préservatif. Utilisés avec de la crème spermicide, les préservatifs féminins ont une efficacité de 95 %. C’est considérable. Cependant, les femmes de 1982 sont loin d’accepter cette méthode facilement. C’est une contraception bien difficile pour beaucoup et qui ne constitue pas aujourd’hui un « relais de masse ». Les méthodes prônées par certains médecins et utilisées par des femmes dans des groupes de self help (autopalpation du col de l’utérus pour déterminer la période d’ovulation par les caractères de la glaire cervicale) ne sont pas à la portée de toutes les mains, ni de tous les emplois du temps, ni de tous les goûts. De surcroît, la moindre infection vaginale peut être une cause d’erreur et, comme toutes les méthodes naturelles (Ogino), c’est une méthode trop peu efficace.

Les spermicides seuls sont mieux acceptés car moins contraignants, mais l’efficacité en est nettement moins grande ; ils semblent parfaits après quarante ans, quand la fertilité chute ; ils le sont beaucoup moins chez les femmes plus jeunes et particulièrement chez les mineures qui se retrouvent fréquemment enceintes avec ce procédé parce qu’on leur a déconseillé la pilule ! Chez une adolescente qui désire débuter sa vie sexuelle, en dehors de quelques cas d’exception, la méthode la plus adaptée est la contraception orale.

Une méthode d’avenir : le RU 486

Le professeur Baulieu, brillant chercheur français en endocrinologie, vient d’annoncer la découverte d’une nouvelle substance, le RU 486, ayant la vertu d’interrompre une grossesse, qu’elle soit de quelques jours, ce qui est le cas lors de la fin du cycle si un ovule a été fécondé, ou de quelques semaines. Il s’agit d’une anti-hormone, plus précisément d’une antiprogestérone. La progestérone est l’hormone que secrète l’ovaire après l’ovulation et qui induit au niveau de la muqueuse utérine les conditons nécessaires à l’installation de l’ovule fécondé. (...) La fausse progestérone bloque le mécanisme nécessaire à la survie de l’œuf, décollant la muqueuse utérine : c’est la survenue de règles semblables aux règles habituelles. (...)

Les voilà enfin venues, ces pilules « pour faire venir les règles » que demandaient inlassablement aux médecins les femmes quand elles constataient un retard de règles. Ce mythe a eu la vie si dure qu’il est devenu réalité. Cette nouvelle pilule, qui ne sera disponible que dans trois ou quatre ans, a sur la pilule classique l’avantage d’agir très rapidement ; la durée réduite de sa prise, son utilisation après coup la rendront particulièrement acceptable par beaucoup de femmes. Enfin, on peut penser que, grâce à cette méthode, l’avortement chirurgical tendra à disparaître.

Il faut agir à tous les niveaux possibles pour que les conditions de l’expérimentation et de la mise en circulation de la prochaine pilule se fassent dans des conditions radicalement différentes de la pilule classique de Pincus.

Mais, en attendant cette deuxième étape de la contraception de masse, il faut renforcer la propagande et la diffusion de toutes les méthodes contraceptives, et dans tous les milieux.

Officiellement, la population mondiale vient de franchir le cap des cinq milliards : une nouvelle occasion pour les hommes politiques occidentaux d’enfourcher le thème du « déclin du vieux monde civilisé » face à la << démographie galopante » du tiers monde. On connaît ce que cachent ces discours : d’un côté une politique d’incitation de plus en plus vive au troisième, voire quatrième enfant ; de l’autre, une limitation forcée des naissances, qui peut aller jusqu’à la violence. Les deux articles suivants, écrits en 1979, montrent bien les deux faces de cette politique qui dans tous les cas est une remise en cause du droit des femmes à disposer de leur corps. Aujourd’hui, ces discours s’accompagnent d’une propagante ouvertement raciste particulièrement dangereuse.

La politique nataliste contre les femmes, numéro 9, avril-mai 1979

(...) Le phénomène de baisse de la natalité avec le modèle de la famille de deux ou au maximum trois enfants est ancien et irréversible (il a commencé plus tôt en France que dans les autres pays européens mais a été ensuite observé dans tous les pays développés) ; il numéro 9 s’explique par l’urbanisation, l’aspiration à la promotion avril-mai 1979 sociale, l’affaiblissement du sentiment religieux.

La Première Guerre mondiale a entraîné la perte par la France de près de 8 % de sa population (les morts, les disparus et le déficit des naissances dû à la guerre). Une sévère politique nataliste fut mise en œuvre après cette guerre pour repeupler la France : vote de la célèbre loi de 1920 sur l’avortement et de la loi interdisant tout propagande en matière de contraception ; retour massif et obligatoire des femmes au foyer après qu’elles aient remplacé les hommes dans les usines quand ceux-ci étaient au front.

Cette politique fut d’une inefficacité remarquable : la baisse de la natalité et de la fécondité fut continue entre les deux guerres, accentuée par les effets de la crise économique de 1931-1936, et ceci malgré les appels au secours des gouvernements inquiets d’une France qui se dépeuplait face à l’ennemi allemand qui croissait en nombre. Au long de cette période, la population n’assurait plus son renouvellement, mais ce phénomène a été compensé par une immigration importante et par la baisse de la mortalité. Aussi, en 1939 est promulgué le Code de la famille, qui met en place un système nataliste. (...) Ces mesures ont été accentuées par le gouvernement de Vichy dont la devise est : « Travail, Famille, Patrie ».

Mais le « boom démographique » n’a lieu qu’après la Deuxième Guerre mondiale de 1946 à 1964. Il coïcide avec une période de reprise économique et de politique nataliste s’intégrant dans une politique sociale globale mise en place à la Libération : le quotient familial en matière de fisc ; l’intégration des prestations familialres dans le système général de la Sécurité sociale ; le relèvement du taux des allocations ; la création de nouvelles prestations (en 1946, le transfert en faveur des familles atteignait 22 % du PNB ; en 1976 ; 5,9 %).

Dès les années cinquante, les allocations familiales régressent par rapport aux salaires. Mais la natalité reste en hausse pour atteindre un maximum en 1964. A cette date, une baisse brutale du nombre des naissances est constatée non seulement en France mais dans l’ensemble des pays européens, baisse qui s’accélère après 1972 en France. Cette stagnation démographique est indéniable et le taux de remplacement des générations n’est même plus atteint (il faut un taux de descendance finale de 2,1 enfants par femme, alors que ce taux est évalué actuellement à 1,8), même si le phénomène est dramatisé par les adeptes d’une politique nataliste à outrance.

Aussi, dès 1967, le gouvernement français relance-t-il une politique nataliste dont l’inefficacité notoire est illustrée par la chute continue de la courbe des naissances, notamment depuis que la crise économique fait sentir ses effets sur le niveau de vie des travailleurs.

Alors ? Faut-il penser avec Giscard quV une société qui n’est plus capable d’assurer le remplacement des générations, c’est-à-dire dont l’effectif diminue, est une société condamnée s'! Et doit-on prôner un politique nataliste « de gauche », comme tendrait à le faire le PC ?

Les dessous douteux de l’inquiétude nataliste

Notons d’abord l’attitude ouvertement raciste de nos pamphlétaires natalistes (...): ainsi Pierre Chaunu met l’Occident face à ses « responsabilités » : « Le reflux démographique désordonné du quart riche responsable de la planète constitue la menace la plus grave, la plus tangible qui risque de compromettre des siècles d’accumulation, d’efforts et de progrès. » On voit là pointer le nez des visées militaristes et impérialistes de la propagande nataliste. Mais ces voix, quoiqu’elles fassent beaucoup de bruit, ne sont pas exactement le discours officiel. (...)

Deux discours se superposent en permanence : un discours libéral qui tient compte de l’évolution des mœurs, des nouvelles sensibilités « féministes » ; l’autre, « rétrograde », celui tenu par Debré, mais aussi par Boulin (ministre du Travail) ou le mensuel Parents, qui prennent ouvertement parti pour le retour des femmes au foyer, le salaire maternel, une remise en cause de la libéralisation de l’avortement et la contraception, etc.

Contradictions réelles ou division des tâches? Les deux probablement. Mais dans les faits, ce que l’on peut constater, c’est qu’une propagande nataliste combinée avec le chômage, le développement du temps de travail à temps partiel, les atteintes aux équipements collectifs et les incitations concrètes, tels le rallongement du congé maternité, le remboursement du traitement de la stérilité à 100 %, etc., ne peuvent avoir qu’un résultat : restreindre les possibilités de choix des femmes *.

Les véritables causes de la dénatalité

Or, il s’avère que, s’il y a en France quasi-coïncidence entre la baisse de la fécondité (réamorcée en 1964 après le boom de l’après-guerre mais qui était déjà ancienne comme on l’a vu) et la possibilité enfin donnée aux femmes de contrôler leur maternité (c’est en 1967 que la loi Neuwirth autorisa la contraception pour les femmes majeures, mais ce n’est que dans les années soixante-dix que les moyens contraceptifs féminins se répandent dans toute la population), il n’y a pas relation de cause à effet comme en témoigne la dénatalité de l’entre-deux guerres.

De même, la libéralisation de l’avortement incriminée par les natalistes n’est pour rien dans la baisse de la natalité car il est reconnu que les avortements clandestins se comptaient en centaines de milliers avant la loi Veil et que celle-ci n’a pas permis de les supprimer totalement puisqu’elle ne garantit pas la liberté totale de l’avortement.

Ainsi, les politiques natalistes répressives, de contrainte, sont totalement inefficaces car elles sont inacceptables pour les femmes qui refusent de s’y plier, parfois au risque de leur vie (avortement) ou en sacrifiant leur plaisir. Quant aux politique natalistes d’incitation, elles ne sont efficaces que quand elles sont assumées jusqu’au bout, et donc coûtent cher. Actuellement, le gouvernement français n’est pas prêt à assumer leur coût de façon cohérente. (...)

Quand les places en crèche n’existent que dans la proportion d’une pour cinquante-sept enfants, et à quel prix, quand les fournitures scolaires restent largement aux frais des familles, quand les écoles ferment et que les classes sont de plus en plus surchargées, quand les logements sont si difficiles à trouver et si chers, quand les parents cumulent des semaines de travail de plus de quarante heures, des temps de transport épuisants, des tâches ménagères écrasantes ; quand les enfants doivent supporter un monde où rien n’est fait pour eux, ni l’espace urbain (les terrains vagues comme terrains de jeux, les cloisons d’immeubles en carton : « Fais pas de bruit, les voisins vont gueuler. ») ni l’école, lieu de dressage, un monde où ils n’existent que comme consommateurs et téléspectateurs : comment s’étonner de ce que les femmes n’aient pas pour principal désir de « repeupler la France » ?

Le véritable droit de choisir

Dans ces conditions, il est juste de constater que le droit de choisir n’est pas pleinement donné aux femmes actuellement et que ce régime est pleinement responsable de la dénatalité qu’il dénonce par ailleurs. Le droit de choisir librement sa maternité que nous revendiquons, c’est, outre la contraception et l’avortement libres et gratuits pour toutes les femmes sans exception, la possibilité pour les femmes qui veulent des enfants de les avoir sans sacrifier leur niveau de vie, leur travail ou leur liberté.

Or ce n’est pas le cas actuellement. (...) Le choix de l’enfant représente un sacrifice matériel pour un investissement affectif que les femmes sont poürtant plus nombreuses qu’autrefois à souhaiter. Ce sacrifice est inadmissible, de même qu’est inadmissible le sacrifice de la vie sociale des femmes à travers un retour imposé au foyer, même agrémenté d’un salaire maternel comme hameçon.

Contre le salaire maternel

Si des femmes envisagent la perspective du salaire maternel avec envie, c’est qu’elles connaissent la difficulté actuelle de concilier l’éducation des enfants et le travail professionnel pour un salaire de misère et — sacrifice pour sacrifice — peuvent préférer qu’on les paie au foyer pour éviter la double journée de travail, en sacrifiant leur vie sociale.

Actuellement, c’est l’unique « solution » qu’envisagent des femmes car le gouvernement en fait luire le mirage sans se décider à faire le pas, vu le coût de cette mesure. Cette solution est autant une impasse que toutes les « facilités » accordées aux femmes pour leur permettre d’aménager la double journée et qui ont pu séduire un temps, mais dont les travailleuses découvrent ensuite les pièges : mi-temps, mercredi libre non payé, horaires variables, congé parental non rémunéré d’une durée de deux ans. « Facilités » qui n’ont pour fonction que de masquer le chômage et qui permettent de reconduire en douceur les femmes au foyer pour dégager le marché du travail, et ce sans rien débourser, solutions qui divisent travailleuses et travailleurs en faisant des femmes des salariées de seconde zone qui ont des « faveurs », mais ne peuvent être considérées comme travailleuses à part entière, « solutions » qui continuent comme au xixe siècle à considérer le salaire de la femme comme un salaire d’appoint et non comme la rémunération de son travail.

Le salaire maternel pour les femmes de trois enfants, proposé par certains pour réduire la baisse de la natalité, n’est pas le moyen d’une véritable liberté de choix entre une activité professionnelle et l’éducation des enfants au foyer ; il est le moyen de l’exclusion des femmes du monde du travail, de leur marginalisation sociale ; il est la justification du chômage, des semaines de travail de plus de quarante heures pour les « actifs », du refus de prendre en charge socialement l’éducation des enfants.

Nous refusons les objectifs natalistes

Pour nous, et quel que soit l’état démographique du pays, nous refusons que des objectifs natalistes (ou de dénatalité) soient assignés impérativement à la société. Une France de quarante-six millions de Français en 2025 (résultat des calculs de l’INED dans l’hypothèse de fécondité la plus basse : 1 ,4 enfant de descendance finale par femme) ne nous alarme pas.

La procréation est affaire de choix individuel de la femme ou du couple et rien en pourra faire revenir en arrière après la révolution contraceptive qui a donné aux femmes les moyens de dissocier sexualité et procréation. Nous dénions même à une société socialiste le droit d’imposer à ses membres le nombre d’enfants qu’ils doivent faire. L’économie doit s’adapter aux résultats démographiques, produits par l’addition des choix individuels (on peut espérer qu’une société socialiste où l’avenir ne sera pas embrumé d’angoisses, de peur du chômage, de la guerre, de l’ennui éprouvera le besoin de se prolonger sans intervention dirigiste).

Dès aujourd’hui, pour que le libre choix de la maternité soit possible, nous devons exiger avant tout une baisse massive du temps de travail qui permette aux femmes et aux hommes d’élever leurs enfants quand ils en désirent sans se couper du monde du travail. Nous refusons toute politique nataliste et en termes économiques (primes aux naissances des troisième et quatrième enfants, mesures favorisant les familles nombreuses) et en terme idéologiques (valorisation de la femme mère). Nous exigeons pour chaque enfant, dès le premier, une aide de l’Etat pour couvrir les dépenses qu’il crée dans la famille, y compris pour les immigré(e)s évidemment.

De même, les moyens de prise en charge sociale des enfants doivent être démultipliés : crèches, maternelles, écoles aux effectifs allégés, gratuité des fournitures scolaires, équipements collectifs pour la jeunesse, espaces verts, etc.

Et pourquoi faut-il, pour vivre avec des enfants, faire ses enfants ? Aujourd’hui, seuls les parents, les enseignantes, les éducateurs et éducatrices, les employées de crèche peuvent vivre avec des jeunes enfants ! En revanche, ils doivent en avoir la charge en permanence. Une nouvelle fois, l’organisation de la vie sociale fondée sur le cloisonnement des cellules familiales et la défense de la propriété sont en cause. Ne peut-on imaginer, dans une société organisée pour la satisfaction des besoins de tous et toutes et non pour le profit de quelques-uns, un mode de vie collectif où pourraient se développer des relations multiples entre la communauté des enfants et celle des adultes sans que cela s’opère sur le mode de l’abandon dans une collectivité anonyme ou de la propriété exclusive ?

Impérialisme et contrôle natal, numéro 8, fév.-mars 1979

(...) En 1972 déjà, une étude du Population Council (un des groupes nord-américains qui finance des programmes de contrôle natal) montrait que cinquante-neuf pays, représentant 87 % de la population totale des pays sous-développés, étaient l’objet de programmes officiels de numéro 8 contrôle natal. C’est, on le voit, tout à fait considérable.

fév.-mars 1979

L’interdiction faite aux pauvres de procréer

famille, héritée des modes de production précapitalistes, avec ses ascendants, collatéraux et nombreux enfants. La planification des naissances ne sert donc pas à lutter contre l’oppression patriarcale, elle est utilisée pour « normaliser » le patriarcat dans les pays semi-coloniaux.

La liste des institutions diverses impliquées dans les programmes de contrôle natal est étonnamment longue. L’argent, lui, vient toujours des grandes banques impérialistes, quand ce n’est pas du gouvernement des USA lui-mème ou des institutions de l’ONU. Les fondations Ford et Rockefeller, en particulier, sont de grandes pourvoyeuses de fonds. (...)

C’est ainsi que les gouvernements impérialistes (en premier lieu celui des USA), les trusts multinationaux et les bourgeoisies nationales des pays sous-développés se sont alliés pour mettre en place une énorme machine à stériliser les femmes les plus déshéritées et opprimées de la terre. Mais pourquoi donc dépenser tant de dollars ?

Faux prétextes et vraies raisons

Qu’est-ce qui caractérise ces programmes ? Leur critère d’application est prétendument la « surpopulation » ; en fait, c’est avant tout la « pauvreté ». Comment expliquer sinon la stérilisation massive de femmes noires, portoricaines et chicanas aux USA qui sont, que l’on sache, un pays ni surpeuplé ni sous-développé ? Comment expliquer que la Bolivie qui est peu peuplée soit un terrain d’intervention des institutions nord-américaines pour le planning familial ? (...)

C’est que, en fait, la politique impérialiste en matière de contrôle natal tend à être une véritable interdiction faite aux pauvres de procréer, interdiction au caractère raciste incontestable.

La seconde caractéristique de cette politique, c’est qu’elle s’exerce en général par la contrainte et le mensonge. Le gouvernement n’a pas seulement distribué gratuitement des préservatifs, retardé l’âge légal du mariage, donné des primes aux médecins et infirmières pour chaque candidate) supplémentaire à la stérilisation, il a aussi supprimé les congés de maternité pour les mères ouvrières « ayant trop d’enfants », menacé les villages peu réceptifs aux campagnes de stérilisation de ne réaliser ni adduction d’eau ni construction de routes. (...)

Il ressort de tout cela qu’il n’y a jamais de véritable choix pour les femmes : celles-ci sont généralement laissées dans l’ignorance en ce qui concerne l’existence de diverses méthodes de contraception et leurs conséquences. De nombreuses enquêtes montrent que bien des femmes stérilisées l’ont été sans savoir que cela était définitif et qu’elles auraient pu adopter d’autres solutions.

La transformation des femmes des pays sous-développés en cobayes pour l’expérimentation de nouveaux stérilets, pilules, contraceptifs injectables, etc. est aussi un des aspects des programmes impérialistes de contrôle natal, comme l’a révélé le scandale découvert au Guatemala en 1974 : pour tester une nouvelle méthode de stérilisation, douze femmes avaient subi une injection de paraformaldéhyde dans les trompes, puis trois jours plus tard l’ablation chirurgicale de l’utérus et des trompes, pour un but purement expérimental. Les fonds pour cette « expérience », quatre-vingt mille dollars, avaient été fournis parle Population Council. C’est un exemple parmi bien d’autres.

Quant à la propagande idéologique qui accompagne les « actions » de planification, le moins qu’on puisse dire c’est qu’elles n’ont rien à voir avec la libération des femmes. Très révélatrice est la campagne du gouvernement mexicain « pour une paternité responsable » dont le slogan principal est : « La famille petite vit mieux ». Loin de mettre l’accent sur la liberté que pourrait donner aux femmes la contraception, elle vise à un renforcement de la famille. La famille nucléaire bourgeoise est présentée comme modèle idéal en opposition soit au concubinage, très répandu par exemple dans la région des Caraïbes, soit à la traditionnelle grande

Avec plus ou moins de finesse ou de cynisme, les partisans du contrôle natal nous expliquent que c’est là un des moyens de lutter contre la faim et pour la paix dans le monde. La paix dont il s’agit ici, c’est bien sûr le maintien du statu quo international. (...) Réduire le taux de natalité de populations susceptibles de se révolter contre la misère, la surexploitation et la répression, tel est un des buts, à peine voilé, des programmes de contrôle natal.

En ce qui concerne la lutte contre la faim et la malnutrition, les arguments sont plus sophistiqués et leur caractère humanitaire plus trompeur. La stérilisation forcée serait un acte humanitaire. En fait, cette théorie qui attribue à la « surpopulation » la responsabilité du sous-dèveloppe-ment est tout à fait fausse. La malnutrition sévit en Bolivie (cinq habitants au km2) et en Inde (cent soixante-douze habitants au km2) mais bien entendu pas en Hollande dont la densité de population est de trois cent vingt-six habitants au km2. De même, si l’on compare les différents pays asiatiques, qui ont tous à des degrés divers des densités de population très élevées, on constate que certains ont résolu le problème de l’alimentation de manière satisfaisante alors que cela reste catastrophique pour les autres. Il n’y a donc pas de corrélation mécanique entre densité de population et pauvreté. La première n’est pas la cause de la seconde. Alors ? Les pays pauvres le seraient-ils faute de ressources naturelles ? C’est certes un élément à prendre en compte et il est évident par exemple que, en tout état de cause, les pays du Sahel auront plus de mal à assurer leur développement que le Mexique ou le Brésil. Mais, et c’est là le phénomène essentiel, la progression relativement importante du PNB par tête d’habitant de ces deux pays, au cours des quinze dernières années, s’est traduite par une aggravation des conditions de vie des couches les plus pauvres de la population. (...)

Ce qui montre bien qu’un accroissement de la production ne peut résoudre les problèmes liés au sous-développement s’il n’est pas accompagné d’un changement profond dans la répartition des richesses, de l’abolition du système d’exploitation et de recherche du profit maximum, en deux mots, d’une révolution socialiste. Le seul responsable de la famine et de la malnutrition, c’est le système économico-social des pays semi-coloniaux et leur dépendance vis-à-vis de l’impérialisme.

Quand au niveau élevé du taux de natalité dans ces pays, c’est une conséquence et non une cause du sous-développement. Il faut comprendre que plus la misère est grande, plus paradoxalement les enfants sont une nécessité : la famille nombreuse est une structure de défense, de survie, dans des sociétés qui ne connaissent ni assistance publique, ni sécurité sociale, ni allocation chômage, ni retraite...

C’est le développement économique et social qui entraîne une baisse de la natalité et non l’inverse. Aussi ne faut-il pas s’étonner de l’échec des programmes impérialistes de contrôle natal.

Pourquoi les objectifs n’ont-ils pas été atteints ?

Malgré les énormes moyens mis en œuvre pour obliger les femmes à réduire leur maternités, les résultats obtenus sont en général très en deçà de ceux espérés. (...)

Il faut se garder d’interprétations sommaires, qu’elles soient de « gauche » (un certain populisme idéaliste qui assimile le relus du planning familial à la résistance anti-impérialiste) ou de « droite » (une condescendance apitoyée ou méprisante qui invoque l’arriération des mentalités). En fait, plusieurs éléments sont à prendre en compte :

-le sentiment « anti-américain » (ou même tout simplement « antiblanc ») est certainement un des éléments de l’hostilité des populations à l’égard des spécialistes en blouse blanche venus leur prêcher les bienfaits de la stérilité : hommes et femmes craignent de se voir priver de leur seule richesse, leurs enfants, et de se voir imposer une morale profondément étrangère à la leur.

-mais ce n’est pas uniquement, loin s’en faut, la révolte anti-impérialiste qui explique l’échec des programmes de contrôle natal : c’est aussi le poids des valeurs traditionnelles les plus réactionnaires, des tabous et des préjugés. Autrement dit, c’est l’oppression des femmes elle-même (avec ses particularités asiatiques, africaines ou latino-américaines) qui est en partie responsable des échecs de la contraception. Comment des petites filles niées, méprisées, battues, cloîtrées pourraient-elles devenir des femmes désireuses et capables de contrôler leur propre corps, alors que la seule valorisation sociale qu’elles peuvent espérer leur vient de leurs nombreuses maternités, ? Quant aux hommes, il n’acceptent pas de voir remettre en cause leur « honneur » de mâle progéniteur et leur domination absolue sur les femmes. C’est ainsi que, en Amérique latine, il est fréquent qu’une femme sortant d’une consultation de planning faminial soit sur le champ battue et violée par son compagnon ;

-cela dit, les facteurs idéologiques ne suffisent pas à expliquer le taux très élevé de la natalité dans les couches les plus pauvres de la population. Il faut reprendre ici l’idée déjà avancée précédemment, à savoir : ce sont les conditions économiques et sociales elles mêmes qui font que les familles pauvres sont amenées à avoir beaucoup d’enfants. Des enfants qui n’ont rien à voir avec ceux des pays capitalistes avancés, non seulement parce qu’ils souffrent de malnutrition mais aussi parce que, dès quatre ou cinq ans, ils contribuent au revenu familial (mendicité et menus travaux dans les villes, et à la campagne assistance aux aînés dans les travaux agricoles).

La famille du nomade africain, du paysan indien, du mineur péruvien ou du chômeur mexicain est bien différente de la famille nucléaire bourgeoise des pays industrialisés. C’est encore généralement une famille étendue qui reste totalement ou partiellement une unité de production et assure la survie et la défense de ses membres face à la carence ou à l’absence de services sociaux étatiques. Dans ce cadre-là, répétons-le, les enfants sont une nécessité, ce qui explique l’échec des gouvernements qui ont voulu réduire le taux de natalité sans résoudre auparavant ou en même temps les problèmes posés par le sous-développe-ment ;

-il ne faudrait pas déduire de tout cela que les femmes les plus déshéritées aspirent à un nombre indéfini d’enfants. Si elles n’ont ni les mêmes critères ni les mêmes possibilités de « choisir » que nous, femmes des pays capitalistes avancés, elles sont néanmoins accablées par leurs grossesses répétées et souhaitent, en tout cas à partir d’un certain moment, les limiter. En témoigne le nombre élevé des avortements. En Amérique latine en particulier où l’avortement est interdit (on évalue à plus de deux millions le nombre d’avortements clandestins au Mexique), cela entraîne la mort de centaines de milliers de femmes chaque année. C’est à rajouter au bilan lamentable des politiques démographiques appliquées par l’impérialisme et les bourgeoisies nationales dans les pays semi-coloniaux. La contradiction entre le rejet de méthodes contraceptives imposées de force et le recours à l’avortement n’est qu’apparente : ce sont les deux conséquences d’un système qui ne donne aux « damné(e)s de la terre » ni le droit de choisir ni même la possibilité de vivre correctement.

Le sens d’une campagne

Etant donné l’existence du contrôle natal « obligatoire » dans de nombreux pays sous-développés, tous les abus et les scandales auquel il a donné lieu, quel peut être le sens dans ces pays-là du mot d’ordre de « contraception libre et gratuite » ? Même question en ce qui concerne l’avortement. En effet, ou bien les politiques de contrôle natal ont entraîné la légalisation de l’avortement (comme en Inde) ou bien elles l’ont rejeté (comme en Amérique latine), mais dans ce dernier cas, et bien que de très nombreuses femmes y aient recours, l’avortement reste un sujet tabou, un acte criminel aux yeux des larges masses, à cause du poids écrasant de la religion. Certains courants de la gauche populiste ou réformiste, en Amérique latine en particulier, ont répondu à ces questions de façon simpliste en prétendant qu’il faut rejeter toute politique de contrôle natal « qui ne peut que servir l’impérialisme ». Dans le pire des cas, ils rejettent le droit à l’avortement, dans le meilleur des cas, ils disent que cette revendication n’est pas d’« actualité », parce que non comprise des masses.

Ces positions sont bien entendu inacceptables. La politique criminelle de l’impérialisme n’enlève rien au fait que la possibilité de limiter les naissances soit un progrès de l’humanité et doive être un droit pour toutes les femmes. L’introduction massive de la contraception dans les pays sous-développés est tout à fait nécessaire. Il ne faut pas non plus rejeter en bloc et en soi toute politique étatique en matière de natalité : c’est l’analyse cas par cas des méthodes et des objectifs de ces politiques qui doit permettre d’en juger.

Face à l’agression physique et morale que pratique dans ce domaine, contre les femmes, l’impérialisme américain, la campagne « Pour le droit de choisir » constitue une première riposte internationale importante. Dans les pays à « natalité planifiée », elle doit être nuancée en fonction des spécificités mêmes de la situation.

Le droit à l’avortement et à la contraception libres et gratuits pour toutes va de pair avec :

-le refus de la stérilisation forcé, bien sûr, mais aussi de toute forme de contraception imposée par la contrainte et dans l’ignorance ;

-la demande d’une véritable information et éducation sexuelle, qui permettent aux femmes de choisir elles-mêmes la méthode qui leur convient ;

-la condamnation la plus énergique de toute forme de violence sexuelle, en particulier du viol.

Mais s’il est déjà vrai dans les pays capitalistes avancés que ces revendications ne peuvent être isolées du programme général de la lutte pour la libération des femmes, c’est encore plus vrai dans les pays coloniaux et semi-coloniaux où la misère et l’oppression effroyables qui accablent la grande majorité des femmes rendent totalement illusoire une quelconque conquête partielle sur le seul problème du contrôle des naissances. C’est pourquoi la lutte sur ce terrain est étroitement liée au combat général contre toutes les formes d’exploitation, d’oppression et de répression produites par l’impérialisme. Dans le monde colonial et semi-colonial comme ailleurs, et sans doute plus qu’ailleurs, libération des femmes et révolution socialiste ont des destins inséparables.

En juillet 1979, la révolution nicaraguayenne renversait la dictature de Somoza. Nous avons tout de suite rendu compte de ce formidable soulèvement et du rôle fondamental qu’y ont joué les femmes. Dès 1977, elles avaient créé leur propre organisation, AMPRONAC, qui après la victoire est devenue l’Association des femmes nicaraguayennes Luisa Amanda Espinosa (AMNLAE). Malgré les difficultés engendrées par la guerre permanente menée par les contras (avec l’appui direct des Etats-Unis) et malgré le maintien des préjugés machistes, les femmes ont marqué des points : elles ont obtenu par exemple, après une mobilisation de plusieurs mois, le droit de faire leur service militaire ; elles ont créé des coopératives agricoles de femmes. En ce qui concerne l’avortement, sujet complètement tabou jusqu’à récemment, les choses commencent à bouger: en 1981, une loi a autorisé l’avortement thérapeutique et aujourd’hui toute mesure de répression contre les femmes qui avortent clandestinement est « gelée ». Mais l’oppression des femmes est toujours une réalité, les violences conjugales notamment sont très courantes.

Nicaragua : Les femmes dans la révolution, numéro 11, oct.-nov. 1979

Le Nicaragua est un petit pays d’Amérique centrale de deux millions et demi d’habitants que la dictature héréditaire des Somoza et l’impérialisme américain ont maintenu dans un état de sous-développement extrême, aux conséquences dramatiques pour l’immense majorité de la popula-numéro 1 1 tion. (...)

oct.-nov. 1979

Les femmes face à la misère et à la répression

times du machisme. Un machisme qui imprègne la vie quotidienne, les coutumes, les sentiments et les actes de violence envers les femmes. Le poids écrasant de la religion catholique contribue, bien sûr, à perpétuer des tabous et des préjugés dont les femmes sont les premières victimes.

Couronnant le tout, la répression atroce qui a caractérisé les cinq dernières années de la dictature, si elle n’a épargné personne, a touché les femmes de façon particulièrement cruelle. Des familles entières ont disparu. Quand les hommes étaient arrêtés ou assassinés, les femmes et les enfants restaient dans la misère la plus noire et étaient bien souvent, eux aussi, torturés. Les viols de femmes par la Garde nationale se comptaient par milliers. Les assassinats d’enfants étaient monnaie courante. Somoza est responsable de la mort de quarante mille de ses concitoyens.

C’est ainsi que la misère et la répression ont été à l’origine de la mobilisation des femmes nicaraguayennes contre la dictature, pour un avenir meilleur.

Cahiers du féminisme

Ampronac

Plus de la moitié de la population est féminine et le nombre des enfants est très élevé puisque 60 % des

Nicaraguayen ne )s ont moins de vingt ans. Dans les classes exploitées, la condition des femmes est encore plus dure que celle des hommes.

La pénétration de l’agro-indus-trie dans les campagnes a non seulement ruiné et prolétarisé la paysannerie mais aussi déstructuré la famille paysanne traditionnelle. Dépossédés de leurs terres, hommes et femmes sont devenus un prolétariat agricole itinérant et misérable, travaillant de façon temporaire dans les grandes plantations de coton, de café et de canne à sucre. Ou encore, poussées par la faim et le chômage, des familles entières partent vers les centres urbains grossir les bidonvilles. Là, ce sont les femmes, aidées des enfants, qui trouvent en général de quoi faire survivre la famille : travaux ménagers, vente ambulante, etc. Quoi qu’il en soit, c’est toujours le déracinement, l’instabilité et la misère. D’où le nombre très élevé de femmes abandonnées avec leurs enfants, d’où l’importance de l’alcoolisme. Dans tous les cas, les femmes sont obligées en tout ou en partie de subvenir aux besoins de la famille. Cela veut dire huit à douze heures de travail par jour pour des salaires dérisoires et sans la moindre prestation sociale. (...)

A cette surexploitation économique se combine, comme dans toutes les sociétés à caractère patriarcal, une oppression idéologique visant à maintenir les femmes dans un statut d’infériorité, les rèlèguant tantôt au seul rôle de mère, tantôt à celui d’objet sexuel. Comme toutes les femmes latino-américaines, les Nicaraguayennes sont vie-

C’est en septembre 1977 que, à l’initiative commune de militantes sandinistes et de femmes de la bourgeoisie d’opposition, une soixantaine en tout, est créée l’Asocia-ciôn de Mujeres ante la Problematica Nacional (AMPRONAC, Association de femmes face à la problèmatique nationale) qui, grâce au statut social de certaines de ses fondatrices et à son nom discret et énigmatique, put agir au grand jour. La presse et la télévision rendront compte régulièrement des activités d’AMPRONAC. (...)

AMPRONAC a joué un rôle décisif dans la lutte pour les droits démocratiques. Le gouvernement ayant été obligé de lever la censure sur la presse suite à un rapport accablant d’Amnesty International, l’organisation profite de cette petite marge de manœuvre pour lancer dans tout le pays une campagne de dénonciation sans précédent, s’adressant aux femmes des classes les plus pauvres (...) En janvier 1978, P. J. Chamorro, journaliste bourgeois d’opposition, est assassiné par la Garde nationale. AMPRONAC participe activement aux manifestations et à la grève générale qui suivirent. Elle est à l’initiative de l’occupation du siège de l’ONU par les familles des disparus et des prisonniers politiques. Elle organise le soutien. (...)

Les trois mois qui ont suivi ont été marqués par l’extension des mobilisations contre la dictature, auxquelles Somoza a répondu par une escalade dans la répression. L’organisation des femmes est traversée par un débat de fond qui s’appuie sur le bilan de six mois d’expérience. La division grandit entre les militantes et sympathisantes sandinistes et les femmes de la bourgeoisie d’oppsition. Les premières veulent faire d’AMPRONAC une véritable organisation de masse implantée dans les couches populaires, sur un programme de revendications démocratiques, alors que les secondes se contenteraient bien de n etre qu’un collectif de personnalités dénonçant les abus du système mais sans vraiment le remettre en cause. C’est la combativité des masses, des femmes en particulier, qui permit au courant sandiniste de l’emporter, ce qui provoqua le départ de certaines fondatrices. Les visites aux ministères et les lettres-pétitions avaient définitivement laissé la place aux meetings, occupations et manifestations.

AMPRONAC célèbre le 8 mars 1978 en organisant une Semaine de la femme nicaraguayenne. Un appel est lancé qui précise les revendications de l’association .-halte à la répression ; liberté d’organisation ; liberté pour les prisonniers politiques ; châtiment des coupables de crimes ; halte à la hausse du coût de la vie ; abrogation de toutes les lois discriminatoires envers les femmes ; à travail égal salaire égal ; halte à la commercialisation de la femme.

Avril, mai juin sont des mois d’activité intense sur divers cas de répression et avec la participation à la « marche de la faim » organisée par l’Association des travailleurs agricoles (ATC) et sauvagement réprimée. Des comités de base d’AMPRONAC se multiplient dans les villes de province. (...) Le congrès national d’AMPRONAC se tient un an après sa naissance en septembre 1978.

C’est au même moment qu’a lieu la première insurrection. (...) AMPRONAC, qui avait activement participé aux combats, subit comme les autres organisations populaires une répression atroce et est en partie démantelée. (...) Sous l’influence des militantes sandinistes, décision est prise de s’intégrer davantage encore au « mouvement populaire » : AMPRONAC adhère au Mouvement du peuple uni (MPU), dirigé par le Front ; les femmes participent aux comités de quartier. Par la mise en place de dispensaires clandestins, l’accumulation de médicaments et de matériel nécessaire à la confection de cocktails Molotov et de bombes de contact, AMPRONAC est directement impliquée dans la préparation de l’insurrection finale qui provoquera la chute de Somoza en juillet 1979.

Les femmes dans la guerre et l’insurrection

La participation des femmes, surtout des jeunes, à la lutte armée a été exceptionnelle, si on la compare à toutes les révolutions précédentes.

Bien sûr, on est encore loin des 50 % de femmes dans les rangs des combattants, mais comme dans ce domaine on part de zéro (et qu’on y est resté, ou presque, de par le monde), il faut considérer comme une avance assez extraordinaire le caractère réellement mixte de l’armée sandi-niste et des milices. (...) Cela dit, la proportion des femmes a été beaucoup plus importante dans les milices populaires, formées dans les quartiers au moment de l’insurrection, que dans les guérillas à proprement parler. (...)

Bien entendu, la question se pose de savoir si les femmes aujourd’hui, après la victoire, continueront d’assumer des tâches de défense armée. A cela, Gloria, qui fait partie de la direction d’AMPRONAC, répond : « Maintenant, l’armée se transforme en une armée permanente, ce qui pose un certain nombre de problèmes objectifs. Il serait difficile pour une femme d’ètre dans l’armée et d’avoir une famille. Mais je pense que le plus important est que les femmes se sentent concernées par cette question et aient une opinion sur l’armée, qu’elles participent à l’élaboration des décisions concernant ce problème. (...) »

Les femmes dans la reconstruction nationale

Le Nicaragua au lendemain de la victoire est un pays en profonde détresse sur le plan économique : 1,5 % de la population est morte, il y a cent mille blessés, quarante mille orphelins, un millions de personnes nécessitant une aide alimentaire, sur un total de deux millions et demi. La sous-nutrition des enfants est dramatique ainsi que les risques d’épidémies. Hôpitaux et dispensaires déjà très insuffisants ont été partiellement détruits. L’agriculture et l’industrie ont été dévastées par la guerre civile, la spéculation et les vols perpétrés par Somoza et ses partisans. La dette extérieure est extrêmement élevée et l’aide étrangère tout à fait insuffisante. De plus, la contre-révolution est toujours menaçante : les cinq milles gardes nationaux qui se sont réfugiés, souvent avec leurs armes, au Guatelama, au Hondura et au Salvador préparent l’heure de leur revanche.

Le nouveau pouvoir révolutionnaire doit donc impérativement remettre en marche le plus vite possible la production industrielle et agricole afin d’éviter la famine.

C’est à une femme, Lea Guido, cadre du Front sandi-niste, fondatrice et dirigeante d’AMPRONAC, qu’a été confié le ministère du Bien-être social, un ministère qui évidemment n’avait jamais existé sous la dictature. Elle conçoit son action en liaison directe avec les activités des comités de quartier (les comités de défense sandinistes), et des organisations de masse, en particulier AMPRONAC. Elle affirme que l’ensemble des services sociaux doivent passer sous le contrôle effectif des travailleuses et travailleurs organisés. Dans l’immédiat, il a fallu trouver et répartir l’aide alimentaire, s’occuper des orphelins, venir en aide aux chômeurs. Une série de mesures sont en chantier qui devraient améliorer considérablement le sort des femmes et des enfants.

C’est dans ce nouveau contexte que Gloria situe les activités actuelles d’AMPRONAC : « Nous avons créé un comité de travail social dont la tâche sera de réaliser différents projets de promotion sociale de la femme, d’intégrer les femmes aux différentes sphères de ces activités, la santé, l’éducation, la formation technique, etc. Cette commission discutera aussi des besoins objectifs qui sont ceux des femmes pour qu ’elles puissent prendre une part plus active aux différentes activités sociales : création de crèches, de laveries publiques, pour citer les plus importants de ces besoins. (...) »

Mais pour tous ces programmes, les moyens matériels font cruellement défaut. « Nous n’avons rien », répète plusieurs fois Gloria. Aussi, quand elle ajoute : « Nous voulons aussi mettre en place de petits ateliers pour les femmes, pour qu’elles puissent y travailler, v acquérir une formation. Nous voulons mettre en place des ateliers de couture pour les femmes, par exemple d’artisanat, des ateliers où les femmes puissent produire quelque chose. », nous devons comprendre cela à la lumière de la réalité nicaraguayenne (sans pour autant cacher que ce type d’insertion des femmes dans la production a un caractère ambigu).

Mais le plus important c’est que l’organisation des femmes soit partie prenante de la révolution en marche, de manière active, autonome, en liaison directe avec les autres organisations de travailleurs.

(...) Les dirigeantes d’AMPRONAC, dans leurs déclarations à la presse, prennent souvent soin de se démarquer des féministes. Il y a là pour une part un problème de vocabulaire : le sens du mot « féminisme » a été caricaturé en Amérique latine encore plus qu’ailleurs, ce qui rend son usage difficile.

Rejet du féminisme ?

Mais il y a aussi un problème de fond : AMPRONAC ne remet jamais en cause la place imposée aux femmes au sein de la famille, considère que c’est en tant qu’épouses, mères, filles, soeurs que les femmes sont concernées par la lutte, et ne critique pas directement la religion catholique.

Le mot « machisme » n’apparaît pas une seule fois dans les soixante-dix pages de la brochure, la question du contrôle des naissances non plus.

AMPROMAC a pour but de faire participer la masse des femems aux luttes du peuple nicaraguayen en mettant davantage l’accent sur les revendications générales que sur les spécificités (limitées aux domaines économique et juridique). Cela s’explique par des conditions objectives qui n’ont rien à voir avec celles que nous connaissons dans les pays capitalistes avancés : le degre d’exploitation, de misère et de repression des masses est tel que la priorité donnée au renversement de la dictature apparaît comme une evidence, induisant que les problèmes de la liberation des femmes se poseront après.

Par ailleurs, la famille n'a pas connu la même evolution que dans les sociétés hautement industrialisées. Elle reste très souvent la condition de la survie pour ses membres, et les femmes, on l’a vu, bien qu’opprimées, y jouent un rôle fondamental, ce qui pose la question de l’oppression patriarcale en termes complexes.

Enfin, l’emprise de la religion est si forte que c’est un pari intenable que de vouloir organiser la masse des femmes en s’en prenant directement au mythe de la Vierge Marie...

Tout cela, les militantes du Front sandiniste l’ont compris, et il serait mal venu de leur reprocher les limites programmatiques d’AMPRONAC quant à la liberation des femmes. Elles ont agi dans des conditions très dures avec une lucidité, une ténacité et un courage hors pairs pour mobiliser les femmes les plus déshéritées. Elles ont réussi, sans jamais transiger sur une question cle : la nécessité de l'organisation indépendante des femmes...

A partir de là, c’est dans la pratique, dans le vécu quotidien de la révolution, que le débat sur la liberation des femmes a progresse et progressera. Le chemin parcouru, on l’a vu, est extraordinaire, mais on est encore loin du but.

L’attitude des femmes les plus conscientes et les plus engagées sera bien sûr decisive. Mais il ne faut jamais oublier que. en dernière analyse, la liberation des femmes depend de l'évolution du processus révolutionnaire dans son ensemble : les femmes seraient les premières victimes de la contre-révolution.

Salvador Marianella assassinée, numéro 24, av.-mai 1983

En ces tout derniers jours de l’annee 1979, San Salvador vit dans la tourmente. (...) Dans son modeste local de Yavenida Espana, la Commission des droits de l’homme du Salvador n’a plus assez de bras pour secourir les blessés. accueillir les familles paysannes terrorisées par les bandes numéro 24 fascistes d’ORDEN. plus assez de voix pour dénoncer les av.-mai 1983 mjne crimes qu’on lui rapporte des quatre coins du pays.

C’est là que j’ai connu Marianella Garcia Villas, la présidente de la commission.

Marianella tient à jour la longue liste de ces cadavres horriblement mutilés que l’on retrouve au bord des routes ou même, pour mieux frapper l’imagination sans doute, sur un trottoir de la plaza Libertad, en plein centre-ville. Elle s’efforce, sur chaque cas de répression, de disparition, d’assassinat, de réunir les témoignages qui permettront — une fois sur mille -d’éviter le pire ou, tout au moins, d’identifier le cadavre, de le rendre à ses proches. (...) Pendant plusieurs mois encore, malgré les menaces de plus en plus directes, maigre l’assassinat de plusieurs de ses proches et le plasticage répété du local de Yavenida Espana, Marianella poursuit son combat, avant de devoir quitter son pays. C’est ainsi que nous l’avons revue quelques temps après, à Paris. Elle était venue en Europe, en avocat d'un peuple martyr, defendre le droit de son pays à vivre libre, débarrasse de toute oppression, de toute exploitation.

Marianella est morte, sauvagement torturée et assassinée. La nouvelle est tombée sur les télex, ce jeudi 17 mars 1983. « Morte dans un affrontement ». ont clamé ses tortionnaires pour camoufler leur crime de sang-froid. Elle était revenue parmi ces paysans démunis de la campagne salvadorienne auxquels elle avait consacré toute sa force et son courage, revenue partager leur misère et leur espoir.

Cette mort, elle l’envisageait sans détour. A Hélène qui l’avait rencontrée il y a trois ans pour les Cahiers du féminisme , elle confiait -.« Je suis en permanence sous la menace des groupes d'extrême droite qui m'ont fait savoir qu'un tribunal antisubversif m'avait condamnée à mort et que l'exécution de la sentence était proche. Mais malgré les intimidations et les risques, qui sont très importants pour tous les militants, nous continuerons à lutter pour la libération de notre peuple. »

Féministe, révolutionnaire, Marianella l’était au plus profond d’elle-mème. C’est ce visage, et non son corps mutilé par l’acharnement de ses bourreaux, c’est ce visage de courage et de détermination qui rendra demain la révolution victorieuse.

Nous reproduisons ci-dessous des extraits de l’interview de deux Marocaines qui avaient participé en 1981, à Tunis, à un colloque sur la situation des femmes au Maghreb. Des modifications de détail ont pu intervenir entre-temps. Mais, dans l’ensemble, la situation décrite ici reste d’une affligeante actualité. La montée des mouvements intégristes, ces dernières années, a encore aggravé le sort des femmes. Malgré tout, nous savons que dans ces différents pays des petits noyaux de femmes, qui se réclament souvent du féminisme, ne se résignent pas à la soumission qu’on veut leur imposer.

Femmes maghrébines : Éternelles mineures, numéro 16, été 1981

pratique, c’est le droit musulman qui est appliqué. Au Maroc, le Code du statut personnel adopté en 1956 est basé sur le droit islamique : répudiation, polygamie, nécessité de l’autorisation du père pour se marier, de celle du mari pour travailler, etc.

numéro 16 été 1981

• J’aimerais que vous reveniez sur ce qui fait la spécificité de l’oppression des femmes dans les pays maghrébins.

Naima — Dans les sociétés régies par l’islam, la femme est l’éternelle mineure, elle est toujours sous la tutelle du père ou du mari, de fait elle n’a aucun droit.

Au Maroc par exemple, encore actuellement, toutes les filles ne vont pas à l’école, d’où elles sont retirées assez rapidement. Les femmes n’ont pas le droit de sortir, pas le droit de se marier avec qui elles veulent. L’éducation vise à les marier le plus tôt possible. La plupart des femmes ne travaillent pas, sauf si la famille a vraiment besoin de ce salaire, mais alors c’est dans des secteurs spécifiques, où le travail est sous-payé. On peut dire que, dans ces pays, le patriarcat est une réalité qu’on peut constater tous les jours, dans les rues, dans les maisons, et qui concerne les femmes de toutes les catégories sociales.

Latifa — Dans nos pays, la famille est vraiment le lieu où se noue l’oppression des femmes. Cette famille patriarcale avait toutefois une base économique, surtout dans les campagnes : la production s’organisait autour d’elle, avec un patrimoine commun. Avec l’extension du système capitaliste, elle est partiellement détruite, en tant qu’unité économique. Mais la structure patriarcale est maintenue grâce à la législation de la famille, qui est basée sur le droit musulman.

De plus, il y a le poids de l’idéologie dominante, qui fait référence à l’islam, et qui est encore très fort — même en Tunisie qui a pourtant un statut un peu particulier dans le Maghreb, à cause des réformes qui y ont été adoptées au lendemain de l’indépendance : le Code du statut personnel est assez libéral, il interdit la polygamie, la répudiation, autorise le divorce judiciaire, etc. Cela donne à la Tunisie une image assez avancée par rapport aux autres pays du Maghreb mais, en fait, la réalité est différente, les mentalités restent très influencées par l’islam : cela se voit dans l’application du Code, par exemple dans les divorces, où les juges continuent d’arbitrer surtout en fonction du droit islamique. Ce qui a présidé à l’élaboration de ce Code en 1956, c’est la volonté du pouvoir d’intégrer les femmes à la production, et non un réel souci de les libérer.

En Algérie, il y a eu plusieurs projets de Code de la famille, mais aucun n’a été adopté *. Dans la

Naima — Ce poids de l’islam, sorte de religion d’Etat, explique que là où les femmes commencent à se regrouper et à parler de leur oppression — comme en Tunisie ou en Algérie —, elles posent tout de suite ce problème du statut et du Code de la famille. En Algérie, elles réclament un Code du statut personnel qui soit indépendant de l’islam, car l’absence de code signifie l’arbitraire le plus total, des juges comme des autorités. En Tunisie, les féministes dénoncent le caractère formel de ces réformes, qui ne correspondent pas du tout à la réalité, et dont l’aspect libéral est parfois contredit par d’autres textes : le Code du travail, par exemple, dit que la femme doit avoir l’autorisation du mari pour travailler. Et le Code du statut personnel affirme toujours que « la femme doit obéissance à son mari »...

Au Maroc, les choses sont encore plus nettes, c’est le Code de la famille tout entier qui est à remettre en cause.

• Et en ce qui concerne l’avortement et la contraception, quelle est la situation ?

Latifa — Dans ce domaine également, la Tunisie est un peu en avance : l’avortement et la contraception sont libres et gratuits. Mais les féministes expliquent que les centres de planning ne correspondent pas aux besoins des femmes, c’est une politique d’Etat, de planification autoritaire : ainsi, au lieu d’informer les femmes sur la contraception, on les pousse, et au besoin par des incitations financières, à se faire ligaturer les trompes.

Au Maroc, l’avortement est interdit, c’est un crime : la femme qui avorte, le médecin et tout témoin risquent trois ans de prison. Seul l’avortement thérapeutique est autorisé. Alors, bien sûr, l’avortement clandestin est très répandu, et il y aussi les médecins privés qui acceptent de faire des avortements dans leur cabinet, pour des sommes très élevées (1 500 F alors que le SMIG est à moins de 500 F).

Au Maroc comme en Tunisie, l’information sur la contraception est une information d’Etat, dirigée vers les familles, car la sexualité est bien sûr interdite en dehors du mariage. C’est une planification familiale qui est faite en fonction des besoins économiques du pays, et pas au nom du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes. (...)

* Depuis, un texte largement inspiré du droit islamique a été adopté en 1982.

L’article ci-dessous a été écrit quelques mois après le coup d’Etat de Jaruzelski en Pologne, en décembre 1981. Depuis, malgré quelques libérations, la répression continue de sévir durement contre les militants de Solidarnosc qui poursuivent leur combat. De plus, la situation économique n’a cessé de se détériorer, la pénurie devient dramatique. Dans ces conditions, on imagine facilement que tous les obstacles rencontrés par les femmes pour participer à la vie politique se sont encore démultipliés.

(...) « Quel est le rôle des femmes dans la vie du syndicat » ? Cette question me valut souvent un regard étonné de la part des militants à qui je la posais, parfois accompagné d’un froncement de sourcils soulignant son caractère incongru. Mais la numéro 1 9 plupart me répondirent avec assurance : « Pas de mars-avril1 982 problème, il n’y a pas de différence avec les hommes. » Que les femmes aient été presque aussi nombreuses que les hommes dans Solidarité, les chiffres sont là pour l’attester. Mais qu’elles aient joué le même rôle qu’eux dans la vie quotidienne du syndicat, c’est beaucoup plus douteux. Le nombre de femmes dans les directions syndicales restait très faible dès qu’on dépassait le niveau de la commission syndicale d’entreprise. (...) Les femmes présentes au congrès ne représentaient que 6 % des délégués.

Rien de très nouveau pour qui connaît la réalité de ces problèmes dans le mouvement ouvrier occidental. Il faut cependant souligner que les contraintes matérielles pesant traditionnellement sur les femmes — ménages, enfants, etc. — sont décuplées en Pologne où faire les courses implique des heures de queue pour obtenir le moindre morceau de viande, et même pour obtenir des choses aussi élémentaires que le pain, le lait ou le beurre (...).

Une double ou une triple journée de travail

La situation des femmes est d’autant plus difficile que la répartition des tâches ménagères au sein du couple n’est pas chose très répandue. Au mieux, l’homme aide sa femme en faisant une partie des courses, mais l’essentiel du travail domestique repose sur les épaules de la femme qui, le plus souvent, accepte encore cet état de fait comme normal, même lorsqu’elle travaille. Or, l’impossibilité de trouver sur le marché les aliments et les biens de consommation les plus élémentaires complique singulièrement sa tâche. « Quand on ne trouve plus de fromage blanc au magasin, on est bien obligé de le faire soi-même », me dit une amie pour qui l’absence de ce mets traditionnel sur la table familiale était impensable. De même, moins il y a de viande et moins elle est de bonne qualité, plus il faut cuisiner pour préparer un repas (...).

Les statistiques polonaises — outre qu’elles sont mensongères, la plupart du temps — occultent un phénomène massif touchant les femmes aussi bien que les hommes : le travail au noir permettant d’arrondir les fins de mois, les heures supplémentaires — 3,4, parfois jusqu’à 6 heures — que l’on fait en sortant de son travail « officiel ». Phénomène que chacun connaît plus ou moins en Pologne mais dont on ne parle guère, ce phénomène pesant avant tout sur les couches salariées les plus basses. Pour les femmes en particulier, il s’agit d’un fardeau d’autant plus lourd qu’il vient s’ajouter aux difficultés de la vie quotidienne évoquées plus haut.

Une telle situation ne pouvait que faire obstacle à une activité régulière de la masse des femmes dans le syndicat (...). Ce qui est plus étonnant, en revanche, c’est que l’extraordinaire mouvement social que fut Solidarité n’ait pas plus rapidement suscité une prise de conscience chez les femmes elles-mêmes quant à la nécessité de lutter pour changer cet ordre des choses.

Les ouvrières du textile à la pointe du combat

Pourtant, les femmes ont joué un rôle clé dans ce mouvement à plus d’une reprise. Alors que la plupart des militants de Solidarité s’accordaient à dire que la grève n’était pas une solution pour sortir de la crise, la détermination des ouvrières de Lodz menaçant d’entrer en grève malgré tout pour protester contre la dégradation de l’approvisionnement amena la direction de cette région à appuyer la proposition faite par une déléguée d’organiser une marche de la faim des femmes, le 30 juillet 1 98 1 , au terme de toute une semaine de mobilisation. C’étaient les premières manifestations de rue depuis les grèves d’août 1 980, 50 000 femmes défilèrent derrière une banderole où l’on pouvait lire : « Affamés de tous les pays, unissez-vous ! » Nul doute que l’ampleur de la mobilisation pesa pour beaucoup dans les mesures prises par la suite par la direction régionale. Celle-ci engagea en effet un processus de contrôle sur le système de rationnement et sur la distribution de l’alimentation qui devait révéler toute l’incapacité des autorités locales et faire apparaître Solidarité comme un véritable contre-pouvoir à l’échelle régionale.

De leur côté, les ouvrières du textile de Zyrardow furent parmi les premières à reprendre à leur compte l’idée de grève active lancée dès l’été dernier par la direction de Lodz. Devant la menace que représentaient ces femmes refusant de céder au chantage de la bureaucratie et s’affirmant prêtes à reprendre leur usine en main pour exercer un contrôle direct sur la production comme sur la distribution, le pouvoir finit par reculer. La détermination de ces travailleuses fut sans aucun doute un élément de réflexion important pour la direction de Solidarité à Varsovie.

Enfin, les femmes devaient jouer un rôle déterminant dans le mouvement Solidarité-famille, né le printemps dernier à Lublin et qui se définissait comme un mouvement social d’entraide ayant pour but de permettre des échanges entre les familles et de lutter contre l’atomisation de la vie sociale favorisée par l’architecture des grands ensembles. Autour de permanences qui se mettaient en place dans les quartiers, on assista en effet en quelques mois à la naissance de regroupements dont les membres -"des femmes en majorité — exprimaient leur besoin de sortir de leur isolement : organisation de banques de vêtements, de jouets ou de matériel scolaire pour venir en aide à ceux qui ne pouvaient trouver ailleurs ce dont ils avaient besoin. Loin d’avoir un caractère philanthropique, ce mouvement entraînant une remise en cause des rapports sociaux traditionnels représentait un tremplin pour de nombreuses femmes restées inactives jusque-là. Lors de réunions de quartier auxquelles je pus assister, certaines d’entre elles commençaient d’ailleurs à protester contre la prédominance des hommes dans la direction du mouvement alors qu’elles en étaient la colonne vertébrale.

Le poids de l’idéologie traditionnelle

Dans l’ensemble cependant, on ne saurait dire que les problèmes spécifiques des femmes firent l’objet de débats approfondis au sein de Solidarité (...). Ou lorsque ce fût le cas, comme pour l’avortement, ce furent en général les positions les plus réactionnaires qui s’exprimèrent dans la presse syndicale, insistant sur le « droit à la vie » du fœtus ou s’en prenant aux étudiantes « qui n’hésitent pas à se demander si elles vont ou non interrompre leur grossesse ».

Les dirigeants du mouvement Solidarité-famille de Lublin, pour radicaux qu’ils se soient montrés dans une série de domaines, étaient eux aussi opposés à l’avortement. Alors même qu’ils menaient une action décidée et extrêmement positive pour venir en aide aux mères célibataires — très souvent rejetées par leur propre milieu — en les soutenant matériellement et en leur donnant la possibilité de poursuivre leur travail, ils n’en trouvaient pas moins naturel d’essayer de les convaincre qu’il serait préférable, si elles n’avaient pas l’intention de se marier, de remettre leur enfant à un couple « mieux à même de répondre aux besoins de l’enfant »...

Ces contradictions en disent long sur le poids de l’idéologie traditionnelle et la manière dont celle-ci influait sur le comportement des hommes vis-à-vis des femmes, y compris parmi les militants les plus conscients. La lenteur de l’évolution des rapports sociaux sur ce point ne peut s’expliquer qu’en tenant compte à la fois du poids de l’Eglise catholique dans l’éducation (avec tout ce que cela signifie quant au rôle de la femme dans la famille et dans la société) et des profondes déformations idéologiques, héritage de trente-cinq ans de stalinisme. Elles seules permettent de comprendre pourquoi les pires aspects de la société de consommation ont un impact aussi grand en Pologne, le « modèle » occidental apparaissant à beaucoup comme une manière — combien déformée — de lutter contre la culture stéréotypée prônée par l’éducation officielle. (...)

Le manifeste des féministes de Varsovie n’a guère eu d’écho au-delà de milieux universitaires très restreints et on ne peut pas dire qu’en seize mois d’un combat qui a pourtant profondément bouleversé d’autres aspects de la vie sociale, et contrairement à ce qu’on était en droit d’espérer, une lutte consciente pour la libération des femmes ait véritablement commencé.

Mais les femmes n’ont pas dit leur dernier mot. Lors de l’assaut des forces de l’ordre contre les usines occupées au lendemain de la proclamation de l’état de guerre, on sait qu’en de nombreux cas, les femmes furent battues et violentées par la Zomo, les troupes spéciales de la milice. Or, on vient d’apprendre que certaines d’entre elles ont signé une protestation contre les viols perpétrés en diverses occasions par les miliciens. Et on a entendu parler de manifestations de femmes à Lodz, au moment de la hausse des prix, début février.

S’il est vrai que la majorité de ceux qui sont aujourd’hui internés, condamnés ou recherchés sont des hommes — ce qui renvoie à la place attribuée aux femmes dans le direction du mouvement — il n’en reste pas moins que celles-ci ont un rôle particulier à jouer pour permettre à Solidarité de se réorganiser dans la clandestinité et de préserver son unité.

Voici l’article que nous avions publié en hommage à Simone de Beauvoir au lendemain de sa mort, en avril 1986.

Simone de Beauvoir : Une grande intellectuelle, numéro 36, été 1986

A l’heure où les plus hautes autorités de l’Etat font des obsèques nationales à un marchand d’avions, où la presse titre sur la mort du « génie » (c’est de numéro 36 Dassault qu’il s’agit), Beauvoir et Jean Genêt dispa-été 1986 raissent dans la quasi-indifférence médiatique. Si le silence est pesant sur Genêt, il flotte sur la mort de Beauvoir comme un parfum de haine. A le bien lire, le communiqué de Chirac ne contient pas un mot d’hommage : Beauvoir est la dernière des écrivains engagés (à gauche, à droite, on fait de l’art pur), et sa mort marque la fin d’une époque. Constat sociologique, dénué de la révérence hypocrite qu’il est d’usage d’accorder aux morts. (...)

Etait-elle, comme on nous le répète, une philosophe besogneuse qui aurait croupi dans une classe terminale de province, sans la rencontre de Sartre ? Etait-elle une romancière peu douée, tout juste bonne à faire débiter par ses personnages les sentences de l’existentialisme ? Etait-elle une militante de signatures, toujours prompte à se tromper de bonnes causes et à cautionner les totalitarismes ?

Les intellectuelles suscitent toujours autant l’aversion. Bas bleus ou femmes savantes, on leur dénie la créativité, l’originalité et la force. La littérature féminine est tolérée sur les marges : romans psychologiques, autobiographiques. Et encore, vaut-il mieux être morte depuis longtemps (...) Quand la femme auteur prétend quitter la sensibilité pour l’intellectualité, c’est une hystérique ou un tâcheron.

La force des idées

Pourtant, Beauvoir fut avant tout une grande intellectuelle. Elle n’innova guère dans le domaine de l’écriture. Son style est net, vigoureux, précis ; c’est du beau et bon français, tel que nous le légua le xvir siècle, et c’est déjà beaucoup.

En politique, il lui arriva de faire des choix que l’on peut juger contestables. (...) Sartre et elle manquèrent de jugement à propos du stalinisme. Ce n’est pas en fermant les yeux qu’on sauve Billancourt du désespoir. Elle, qui n’eut jamais la moindre indulgence pour le colonialisme, en avait pour Israël, pays qu’elle aimait pour sa démocratie et la liberté de ton de ses intellectuels, sans toujours voir le revers des apparences flatteuses. (...)

Mais, pour l’essentiel, elle fut toujours là où il fallait être : contre le colonialisme et ses guerres à une époque où une signature au bas d’un texte valait à son auteur une bombe sur son palier ; contre la France bourgeoise qui ne la « récupéra » jamais ; contre l’impérialisme américain en Indochine et en Amérique latine -, contre le patriarcat.

Elle n’avait guère d’affinité pour le trotskysme, mais chaque fois que notre organisation connut la répression, elle prit sa défense. Les dix dernières années ne l’avaient pas changée. Elle n’avait pas vendu dans les médias des soupirs de stalinienne repentie ; elle n’avait pas découvert Dieu ni la libre entreprise. La rigueur intellectuelle et le féminisme ancrent à gauche.

Soi et les autres

Intellectuelle, Beauvoir le fut à travers ses romans. Ceux-ci sont la rencontre de quelques idées forces avec une sensibilité issue de ses expériences personnelles. (...) Chez Beauvoir, l’autobiographie est toujours proche, l’écriture paraissant chargée d’exorciser les moments les plus douloureux : mort de la mère (Une mort si douce), disparition de Sartre {la Cérémonie des adieux). Le cycle autobiographique proprement dit est sans doute l’aspect le plus remarquable de l’œuvre littéraire. Les Mémoires d’une jeune fille rangée ont été lues par des générations entières de jeunes lycéennes rangées qui puisaient, dans l’identification, une force supplémentaire pour s’affanchir des familles. Sans doute les adolescentes actuelles, nées avec la pilule et la libération des mœurs, sont-elles infiniment plus éloignées de l’élève modèle du cours Désir que les filles du baby-boom, mais la volonté de vivre en refusant un destin tracé d’avance est, à notre époque de résignation sur fond de crise, un puissant stimulant.

Racontant sa vie, se racontant, Beauvoir restitue une époque : celle du début du siècle, qui l’a vu naître, les années trente telles que les milieux intellectuels passablement aveuglés ont pu les vivre, la guerre enfin. Les voyages, qui accompagnèrent la célébrité, donnèrent lieu à d’assez remarquables « reportages » : l’URSS de Khrouchtchev, la Chine avant la Révolution culturelle, l’Egypte de Nasser... Beauvoir est une bonne journaliste qui sait regarder et oublie parfois de se regarder.

« On ne naît pas femme, on le devient » (Kierkegaard)

Le Deuxième Sexe est-il l’œuvre maîtresse ? Sans aucun doute du point de vue de l’influence exercée. Il fait partie de ces livres qui sont des actes et qui, d’autres s’en étant emparés, deviennent une force matérielle. Il fut pourtant rejeté par toutes les familles de pensée de l’époque. Insulte aux ouvrières, disait Jeannette Vermeersh ; insulte au mâle latin, disait Camus, défenseur des droits de l’homme pour dissertation de baccalauréat. De nos jours encore, la vertueuse Evelyne Sullerot lui reproche de négliger l’instinct maternel.

Il y a un an, la télévision consacrait un cycle d’émissions destinées à illustrer les thèmes du Deuxième Sexe. Nous écrivions alors (Cahiers du féminisme n° 30) : « Le livre est d'abord une démystification de la “Femme”. L’image patiemment construite depuis le xviir siècle de la petite fille déjà maternelle, de la jeune fille en quête de protection masculine, de la mère accomplissant son destin, avec son envers, la mégère bornée, traîtresse, soumise à la matière, vole en éclats. Beauvoir a su montrer que la “Femme” est une création culturelle quand tous les penseurs de l’époque du xixe siècle, tributaires de l’idéologie biologisante, invoquaient la nature. Analysant la condition féminine de l’intérieur, elle montre les ravages causés par l’obligation de se couler dans le moule (mais aussi la résistance sourde ou violente des dominées. On n’opprime jamais autant qu'on le croit. Démystification parce qu ’elle rejette un à un les grands mythes fondateurs de l’oppression. On y trouve l’infériorité intellectuelle native des femmes : à l’époque, le poids du cerveau et l’absence des femmes à des postes de responsabilité avaient grand succès ; on s'est depuis reconverti sur les fonctions des hémisphères cérébraux. On y trouve la passivité sexuelle des femmes (articles de foi de la psychanalyse) qui voisine avec les tirades, souvent d’origine religieuse, sur leur lubricité. On y trouve l'instinct maternel dont Beauvoir, s ’appuyant sur ses observations et sur la littérature féminine, nie l'existence ; on sait, depuis que l’on a pris la peine d’étudier l'évolution de la famille, que des périodes de l’histoire ignoraient totalement le sentiment maternel.

« Lucide, l’ouvrage ne dessine pas un monde manichéen d’oppresseurs confrontés à de sympathiques victimes. La dialectique du maître et de l’esclave ne s’exerce jamais aussi bien qu’entre hommes et femmes, condamnés à coexister. A travers l’itinéraire qui mène la petite file à la matrone dominatrice (sur les autres femmes) de certaines civilisations, transparaît la part de lâcheté, la part de consentement moyennant des avantages mineurs, et la faculté de se faire un piédestal de l'oppression elle-même. Offrant de la réalité féminine une vision globale, Beauvoir ne se borne pas à l’analyse de l’existence des femmes telle qu’elle est objectivement et telle que celles-ci la ressentent. L’ouvrage est aussi une étude du regard des hommes sur l’univers féminin. Parmi les pages les plus célèbres, on trouve l’étude de ce mélange de mépris et de terreur qu ’éprouvent la plupart des hommes face au monde des femmes. Sentiments qu’ils conjurent par une revendication de supériorité (l’extraordinaire florilège misogyne légué par l’histoire) ou par l’exaltation de la “Femme” qui est pour tes femmes la forme la plus subtile de l’aliénation.

« Sans doute, une partie de l’analyse descriptive de Beauvoir est-elle aujourd’hui dépassée. En trente-cinq ans, la condition des femmes a été profondément transformée. Les progrès de l’instruction dans des écoles mixtes, la banalisation de la situation ont changé la vie des petites filles et des adolescentès. La salarisation des femmes, l’accès à la contraception ont donné aux femmes une indépendance impensable en 1949. Celles d’entre nous qui se reconnaissent — avec terreur — dans le portrait de l’adolescente dressé par Beauvoir constatent — avec satisfaction — qu ’elles ne sont pas la femme de trente ou quarante ans du Deuxième Sexe. Entre-temps, le féminisme... »

Beauvoir a participé à la plupart des combats du mouvement des femmes. Ce sont les féministes qui, pour l’essentiel, l’accompagnèrent aù cimetière -de Montparnasse en ce très froid et très sinistre printemps 1986.

Notes

  1. * Nous ne contestons pas le bien-fondé de l’allongement à seize semaines du congé maternité ni le remboursement à 100 % des soins de la stérilité, mais quand l’avortement n’est toujours pas remboursé ou qu’il n’y a aucun crédit pour développer les crèches collectives, etc. ces mesures ont une signification évidente !
  2. * Cet entretien a ete publie dans le numéro I2 (mars-avril 1 980) des Cahiers du féminisme.

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