C’était la première fois que nous fêtions l’anniversaire des Cahiers du féminisme. Il est vrai que, dix ans d’existence pour une revue féministe, publiée qui plus est par une organisation, cela méritait plus qu’une banale réunion. Mais cette initiative représentait tout de même un certain pari, dans un contexte politique où il n’est pas de bon ton de se déclarer féministe et militant(e). Nos espoirs ne furent pas déçus. Un millier de personnes ont répondu à notre appel, attirées à la fois par le côté fiesta de la soirée et la table ronde sur « L’actualité du féminisme ».
C’est avec beaucoup d’intérêt mais aussi de frustration que jeunes et moins jeunes des deux sexes ont assisté et participé aux débats avec Catherine Lesterpt, du Planning familial, Christine Delphy, de Nouvelles Questions féministes , Maya Surduts, de la Maison des femmes de Paris, Chantal Rogerat, ex-rédactrice en chef d'Antoinette, Jeanne, militante LCR syndiquée à la CFDT, Christine, des JCR, et deux rédactrices des Cahiers du féminisme. Nous avons toutes et tous regretté bien sûr de ne pas aborder plus précisément les perspectives du mouvement féministe aujourd’hui ; mais il était inévitable que la réflexion sur les changements intervenus depuis plus de vingt ans dans la situation des femmes, ainsi que sur l’influence et les erreurs du mouvement féministe, alimentât l’essentiel des interventions des oratrices. Les militantes de la LCR, du Planning familial, de la Maison des femmes se connaissent bien et le dialogue entre nous n’est pas nouveau. Nous sommes plusieurs à suivre aussi, régulièrement, les débats du cercle Flora Tristan animé par Chantal Rogerat et d’autres membres de l’ancienne équipe d 'Antoinette. Mais c’était la première fois que toutes, et en particulier des militantes de la LCR et du courant féministe radical, nous nous retrouvions à la même table pour discuter dans un esprit de franchise et de solidarité. Comment expliquer qu’une de nos plus farouches adversaires politiques dans le mouvement des femmes des années soixante-dix ait déclaré, lors de ce débat, qu’elle ne voyait rien à reprocher à notre revue, si ce n’est une vision un peu « syndicaliste » du féminisme ? Comme l'a rappelé Christine Delphy elle-même, c’est l'évolution politique : au lendemain de Mai 68. la volonté de changer radicalement la société, l’idée de socialisme avaient un large écho dans la société. Pour les féministes, il s’agissait de lutter pour un bouleversement de société encore plus profond. Pour les féministes radicales, il fallait être « à la gauche de l’extrême gauche », cette demiere les ayant déçues et constituant même un véritable obstacle politique pour leur combat. Depuis, les forces progressistes et révolutionnaires ont connu plus d’un recul, notamment à la suite du coup de pouce donné par la gauche à l’idéologie libérale bourgeoise qui a déferlé sur la société et la victoire de la droite en mars 1986. Un sentiment d’urgence a donc saisi les militant(e)s qui veulent encore transformer la société. Il redevient possible et nécessaire pour des militantes féministes radicales de discuter avec les militantes de la LCR, organisation qualifiée par C. Delphy « d’ennemi privilégié », comme le reste de l’extrême gauche. Dans cette situation, bien des sectarismes sont tombés de part et d’autre.
Une confrontation nouvelle
C’est la première fois encore que nous entendions Chantal Rogerat déclarer publiquement que le mouvement féministe, malgré ses limites et son absence de structures représentatives, avait été suffisamment puissant pour entraîner dans la CGT, au sein même des instances dirigeantes, un débat sur le droit à la double appartenance au mouvement féministe et au mouvement syndical, droit qu’elle avait défendu avec d’autres. Enfin, et ce fut sans doute un des moments les plus animés de la discussion, Christine, des JCR, est revenue sur l’impact qu’a eu le mouvement féministe dans la jeunesse mais aussi ses limites : si le droit à la contraception et à l’avortement est un acquis pour toutes les jeunes femmes, par exemple, rares sont celles qui ont conscience que ceci est le résultat de luttes collectives et qu’il peut être remis en cause le cas échéant. Pour C. Delphy, c’est bien la preuve de la victoire de la classe dominante, qui a réussi, selon elle, à représenter ce qui était le résultat de luttes puissantes comme celui de l’évolution « naturelle » de la société, évacuant ainsi de la scène de l’histoire les actrices de ces luttes comme elle l’avait fait pour les générations de féministes précédentes. Pour Christine, des JCR, le bilan était beaucoup plus contradictoire, d’autant que la lutte des jeunes de l’hiver dernier a permis de réhabiliter la notion même de luttes et fait comprendre à un certain nombre de filles que leur place dans la politique reste à gagner.
Le débat s’est alors interrompu pour laisser place à la danse, sur la musique de groupes majoritairement féminins, Certains l’aiment chaud et Gaminogames. La fête s’est terminée à l’aube sur les rythmes colombiens du groupe Ado y sus ballenatos.
Cette confrontation entre courants féministes différents, entre générations différentes. qui s’est amorcée à l’occasion de cette fête ainsi qu’à celle organisée avec tout autant de succès par nos camarades de Toulouse. doit se poursuivre et s'élargir. L’enjeu est très important : il s'agit de redéfinir ce qui peut être à la base aujourd’hui d’un mouvement féministe unitaire, capable de s’adresser de manière offensive à la jeunesse et aux femmes les plus opprimées.
Josette Desbois