A peine avions nous bouclé notre premier article sur le SIDA (cf le numéro 40 des Cahiers du féminisme ) que Le Pen déversait un tombereau de mensonges à « L’heure de vérité » du 6 mai et en appelait à la création de « sidatoriums », ni plus ni moins. Un mois après, le conseil général des Alpes-Maritimes s’engageait dans la mise en place d’un « registre des sujets séropositifs »...
Depuis, la liste n’en finit pas de s’allonger des Etats qui ont décidé de mettre en œuvre une politique coercitive (dépistage systématique et obligatoire, refoulement aux frontières, etc.). En France même, et cela malgré les orientations publiques du ministère de la Santé, des cas de tests à l’insu des personnes et de discriminations dans la vie quotidienne commencent à être révélés. Des médecins ont réagi rapidement contre de telles pratiques. Des syndicalistes l’ont fait récemment. Il était temps !
Et pourtant, l’agitation médiatique de ces dernières semaines pourrait donner l’illusion que les victimes du SIDA et les séropositifs, loin d’être tenus à l’écart, sont dorénavant admis et même « chouchoutés » par la société. Impression trompeuse, qui repose sans doute sur une réalité marginale, l’attitude des intellectuels et des artistes, assez bien informés, qui ont surmonté les réflexes de peur et de répulsion vis-à-vis des personnes infectées. Et encore !
Mais il faut imaginer ce qu’est la vie quotidienne de ces 2 523 personnes officiellement déclarés malades du SIDA en France (données du 15 octobre 1987), de ces milliers de personnes qui se savent séropositives (on estime de 150 000 à 300 000 leur nombre aujourd’hui en France) ou qui souffrent d’un ARC (infections et affections diverses liées au virus) pour comprendre que le combat politique et médical contre le SIDA ne fait que commencer. Ne serait-ce que parce que les populations les plus exposées vivent et meurent aujourd’hui dans les pays sous-développés où se concentrent tous les maux : malnutrition et carences alimentaires, absence totale d’hygiène (utilisation répétée dans les hôpitaux de seringues mal stérilisées), prostitution massive dans les métropoles (dans certaines villes d’Amérique centrale, les prostituées sont contaminées à 80 %), préjugés religieux qui font obstacle à la diffusion de préservatifs, polygamie et mutilations sexuelles, régimes le plus souvent militaires et corrompus pour lesquels la santé de la population est le dernier souci, etc. Dans ces pays d’Afrique centrale et de l’Ouest en particulier, on parle déjà de véritable hécatombe, de castastrophe humaine et économique. Environ 10 % de la population y serait déjà infectée !
Pour lutter contre le SIDA, il faut que la santé soit une priorité politique au même titre que l’alphabétisation ou la réforme agraire. Comment dépister, soigner, informer, mobiliser les populations sans inverser les priorités économiques et politiques ? Les tests, les médicaments et demain les vaccins, les traitements fabriqués par les firmes pharmaceutiques multinationales des pays occidentaux coûtent des fortunes colossales. Comment les payer lorsqu’on est endetté à mort et que la plus grande partie du budget est consacrée à l’achat d’armes, par exemple ?
Une atteinte aux droits démocratiques
En France même et dans les autres pays capitalistes développés, le SIDA est déjà un problème financier. Ainsi, en France, seules les personnes souffrant d’un SIDA déclaré, les femmes enceintes ayant une sérologie positive et les enfants nés de mère séropositive sont pris en charge à cent pour cent par la Sécurité sociale. En revanche, les personnes souffrant de « manifestations asymptomatiques » ne peuvent encore bénéficer de la prise en charge gratuite des deux bilans complets annuels (clinique et biologique) qui leur sont nécessaires. Quant à ceux qui ne
Déclaration universelle des droits des malades du SIDA et des séropositifs
1 . Au regard de la loi comme de la médecine, le SIDA est une affection comme les autres.
2. Les personnes atteintes par le virus sont protégées par la loi commune. Aucune loi d'exception ne pourra leur être appliquée.
3. Les soins aux personnes atteintes par le virus doivent être consentis sans aucune restriction, selon les lois de leurs pays.
4. Nul n’a le droit de restreindre la liberté ou les droits des personnes atteintes par le virus, quels que soient leur race, leur nationalité, leur sexe ou leur religion.
5. Toute référence à la maladie présente ou future faite sans le consentement de la personne atteinte par le virus doit être considérée comme fautive et sanctionnée dans le cadre du droit commun.
6. Toute action s’inspirant de motifs discriminatoires et tendant à refuser aux personnes porteuses de virus un emploi, un logement, une assurance ou à les en priver, à restreindre leur participation aux activités collectives, scolaires et militaires doit être sanctionnée.
7. Les transfusions sanguines et l'utilisation du matériel de prise de sang et d’injections devront offrir toutes les garanties possibles d’innocuité.
8. En aucun cas des examens de dépistage du virus ne doivent être pratiqués à l’insu de la personne.
9. Tous les examens de contrôle ou les dépistages qui s’avèrent nécessaires doivent être accomplis dans le respect de l’anonymat et couverts par le secret médical.
10. Le secret médical qui lie les médecins entre eux et chaque médecin à son patient doit être absolu notamment à l’égard des employeurs et services publics. Il ne doit connaître aucune exception, quelles que soient les exigences de la technologie médicale moderne. Les données recueillies par le médecin ne doivent servir qu’à des fins médicales. Tout manquement à cette déontologie devra être poursuivi et donner lieu à réparation.
sont pas couverts aujourd’hui par la Sécurité sociale, il leur reste à solliciter les compagnies d’assurance qui de plus en plus, on le sait, refusent de souscrire des contrats à des personnes qui ne présentent pas un certificat de séronégativité !
Mais en France, contrairement aux USA, ces problèmes financiers ne sont pas encore les plus graves. En revanche, on s’aperçoit qu’insidieusement, sous prétexte d’assurer la protection tantôt du personnel soignant, tantôt des « collègues de travail », des personnels des hôpitaux et des entreprises commencent à pratiquer ou envisagent de pratiquer des tests systématiques sur les patients ou les employés « suspectés » d’ètre infectés, à leur insu et sans même, bien souvent, leur en communiquer les résultats. Ainsi, lors de l’émission « Le monde en face » du 28 octobre dernier, on a pu voir des médecins ou des chirurgiens de cliniques privées ou d’hôpitaux à Chambord, Ivry, Tours, Lyon, Saint-Denis admettre et même défendre le principe de ces tests systématiques sur les patients hospitalisés en chirurgie ou en obstétrique. Cela est inadmissible. D’autant que ces atteintes aux droits démocratiques sont généralisées dans ces territoires ou départements d’Outre-Mer censés être français. Un médecin de Guyane française ne révéla-t-il pas, dans cette même émission, qu’à Kuru l’on procède à un fichage systématique des séropositifs et que ce fichier central est de fait largement divulgué ?
Médecins, chercheurs... et syndicalistes réagissent
Pour lutter contre de tels abus, on peut compter sur de nombreux médecins qui se sont constitués en association pour dénoncer les affirmations mensongères du Dr Bachelot, du Front national, et s’opposer à son projet de « sidatoriums ». Plus de cinq cents médecins ont déjà signé l’appel intitulé « SI-DA’venture, le Dr Bachelot n’était pas notre cher confrère », publié dans la presse le 14 octobre dernier. Au-delà, ces médecins se disent prêts à défendre une « conception humaniste de la médecine rejetant la xénophobie, les exclusions raciales et sociales » 1 . Parallèlement, au mois de juillet dernier, des médecins et des chercheurs créaient un comité Santé-libertés pour « dénoncer la manipulation autour du problème du SIDA : une stratégie de lutte basée sur de nouveaux ghettos ». L’objectif des personnalités à l’initiative de ce comité (J.-P. Es-cande, J.-C. Gluckman, M.-F. Kahn, P. Mil-liez et J. Testait) est d’assurer « la défense des libertés, singulièrement des droits des malades et des patients » :.
Toutes ces initiatives ont leur importance et sont les bienvenues. De même, il faut diffuser et defendre la « Déclaration universelle des droits des malades du SIDA et des séropositifs » rédigée à l’initiative de Médecins du monde et de l’association AIDES. Elle tombe à point. Mais tout ceci ne remplacera pas la vigilance et l’action de tous les personnels de santé, par le biais des syndicats
La contagion de... l'autoritarisme
RFA : possibilité de refouler un étranger présumé malade du SIDA ou séropositif. Depuis 1985, les étudiants boursiers du tiers monde sont obligés de passer un test de dépistage et quarante-cinq d’entre eux ont été expulsés.
BAVIERE : depuis mai 1987, test obligatoire pour les étrangers qui demandent un permis de séjour, sauf pour les immigrants en provenance de la CEE, de Suisse, d’Islande et des pays Scandinaves... Test obligatoire pour les candidats a la fonction publique et les personnes suspectées de porter le virus (les prostituées, les drogués et les personnes soupçonnées de l’être, les homosexuels semble-t-il). Les malades récalcitrants ne se soumettant pas aux recommandations des autorités pourront être soumis à un isolement forcé dans un etablissement spécialisé. Des personnes se sachant infectées qui auraient transmis le virus peuvent être poursuivies pour coups et blessures volontaires.
GRANDE-BRETAGNE : le juge peut ordonner l’examen médical d’une personne suspectée d’être atteinte du SIDA et ordonner l’hospitalisation d’office en cas de SIDA avéré. On avait aussi un moment envisagé la... mise en quarantaine des personnes séropositives.
SUEDE : un médecin a la possibilité de faire hospitaliser d’office un patient atteint du SIDA suspecté de ne pas se conformer aux précautions recommandées.
USA : il y a à la fois des dispositions fédérales et des décisions à l’échelle d’un Etat. Depuis la fin août, décision fédérale d’un test obligatoire pour les immigrants et les réfugiés permanents. Accès interdit aux séropositifs. Ces dispositions seront applicables à partir du 1er décembre prochain mais ne concerneront ni les touristes ni les malades venant se faire soigner aux USA. Les militaires et les diplomates en poste à l’étranger, les détenus des prisons fédérales ainsi que... les chômeurs en formation professionnelle devront également passer le test... En Floride, on dépiste systématiquement toute personne arrêtée ou condamnée pour prostitution. Dans le Wisconsin, une déclaration nominative et obligatoire pour toute personne seropositive ou atteinte du SIDA. Au Texas, depuis juin 1987, mise en quarantaine des porteurs du virus.
URSS: depuis août 1987, tout Soviétique ayant séjourné plus d’un mois à l’étranger, tout étranger ou apatride qui prétend résider en URSS peut être contraint à subir un test de dépistage. Les étrangers et les apatrides qui refuseraient de s’y soumettre pourraient être expulsés. Seuls les touristes, les hommes d’affaires et, parait-il, les diplomates pourront échapper au test. En revanche, les étudiants étrangers devront subir un test de dépistage obligatoire et présenter un certificat médical attestant qu’ils ne seront pas porteurs du virus. Ce dépistage est obligatoire également pour les toxicomanes, les homosexuels et les prostitués. Les personnes soupçonnées d 'être atteintes du SIDA qui se déroberaient peuvent être conduites de force à l’hôpital. Un délit de contamination volontaire est passible de cinq ans de prison et, s’il y a effectivement transmission, la peine peut atteindre huit ans. Les séropositifs et les malades du SIDA doivent s’engager par écrit à respecter l’abstinence pendant cinq ans. En cas d’infraction, ils risquent huit ans de prison.
La Hongrie et la Bulgarie ont également instauré un dépistage obligatoire.
INDE : test obligatoire pour les étudiants étrangers et les étrangers désirant séjourner plus d’un an dans tout le pays.
CHINE : Depuis août 1987, tests obligatoires pour les ouvriers et les marins ayant séjourné à l’etranger, pour les étrangers voulant séjourner plus d’un an en Chine. Les étudiants étrangers doivent soit subir un test, soit prouver qu'ils ne sont pas atteints. Un étranger qui tombe malade du SIDA en Chine est expulsé.
Ce tableau est évidemment incomplet. D’autres pays aussi différents que l’Autriche, Israël, l’Irak, la Thaïlande ont imposé des tests obligatoires et autres mesures de « protection ». Us ne seront pas les derniers, malheureusement, à prendre des dispositions aussi ruineuses qu’illusoires !
Un premier centre de dépistage
Fin juillet, Médecins du monde et l’association AIDES ont ouvert à Paris un premier centre de dépistage du SIDA, gratuit et anonyme. Il est ouvert tous les samedis, de 10 h à 14 h.
Pas besoin de rendez-vous ni d’ordonnance. Pas de liste d'attente. On ne demande ni nom ni adresse. On ne remplit aucun dossier. Seulement un questionnaire anonyme et confidentiel à fonction épidémiologique qui enregistre lage, le sexe, la catégorie socio-professionnelle, etc. Pas de fichage, donc, mais un numéro qui permet d’obtenir sur place les résultats au bout d’une semaine. Les tests, eux, sont analysés à la Pitié-Salpêtrière.
Une initiative exemplaire qui prend en défaut le ministère de la Santé, qui depuis des mois annonce l’ouverture dans chaque département d’un centre public de dépistage anonyme et gratuit.
Adresse du centre : 1 , rue du Jura, 75013 Paris. Tél : 43 36 43 24.
notamment. Nous n’avons malheureusement pas encore eu connaissance de leur point de vue sur la question.
En revanche, et pour la première fois semble-t-il, un syndicat parisien (le syndicat CFDT des services publics parisiens 3) a dénoncé publiquement (lors de la manifestation de la fonction publique le 15 octobre dernier) le licenciement par la mairie de Paris d’un maitre-nageur stagiaire, officiellement pour « inaptitude physique », en fait pour séropositivité. « Comme lui, dénoncé le tract, d’autres agents ont subi à leur insu (illégalité oblige) des examens sanguins identiques au cours d’une visite médicale ». Le syndicat a aidé l’intéressé à déposer un recours devant le tribunal administratif qui a désavoué la mairie de Paris. Mais l’affaire n’est pas terminée car la mairie saisit maintenant le Conseil d’Etat... D’autres cas sont déjà recensés. Il faut que partout, à l’exemple de cette section CFDT, les syndicats soient vigilants et agissent dès maintenant pour s’opposer à l’exclusion des malades et des séropositifs de leurs entreprises, qu’elles soient publiques ou privées. La France ne doit pas devenir la Bavière !
Dans ces conditions, on ne comprendrait pas que la question du SIDA ne fasse pas partie des thèmes politiques sur lesquels nous sommes en droit d’exiger des réponses claires et immédiates de tous les candidats à l’élection présidentielle. Sur la crise économique, le chômage, la Sécurité sociale, les immigrés, nous avons des réponses. Il en faut aussi sur le SIDA.
Claire Bataille
Pour en savoir davantage
Le SIDA en question, par F. Barré-Si noussi, de l’Institut Pasteur, J.-C. Chermann, également de l’Institut Pasteur, et W. Rosenbaum, de l’Assistance publique de Paris, édité chez Plon en juin 1987. La réputation des auteurs en garantit le sérieux et l’intérêt.
« Le SIDA, données et perspectives » in Problèmes politiques et sociaux n° 65, édité en août 1987 par la Documentation française. Un dossier dont le sommaire montre qu’il est très complet : « Définition et extension de la maladie », « Comment lutter ? », « Questions d’éthique (liberté individuelle et sécurité collective) », « Les médias en question ».
La Recherche n° 193, de novembre 1987, sur les vaccins du SIDA. Une dizaine de pages complexes mais néanmoins accessibles sur les recherches et expérimentations en cours.
Par ailleurs, le Planning familial vient de sortir un second dossier de presse qui reproduit une sélection d’articles très divers tirés de la presse jusqu’à la fin du mois d’octobre 1987. Un dossier complet et actualisé sur l’épidémiologie du SIDA, le SIDA chez la femme enceinte et l’enfant, les discriminations, les mesures législatives en France et à l’étranger. En vente pour 30 F au Centre de documentation, 4, square Saint-Irénée, 7501 1 Paris. Dommage que les photocopies soient de très médiocre qualité !
SIDA, les faits, l’espoir, sous la direction du professeur Luc Montagnier. Une nouvelle mise au point simple, illustrée et très complète, de l’Institut Pasteur. En vente, au prix de 30 F, dans les kiosques.
Notes
- l.Pour tout contact avec l’association SI-DA’venture, écrire au Dr Marc Espié, oncologie médicale, hôpital Saint-Louis, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75010 Paris ; ou téléphoner au Dr Hen-ninger ou Silberstein au 42 03 49 50.
- 2. Comité Santé-libertés : 15-21, rue de l’Ecole de Médecine, 75006 Paris.
- 3. Syndicat des services publics parisiens de la CFDT, 92, rue Saint-Denis, 75011 Paris. Tél : 42 36 77 80.