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Viol conjugal : Rompre le silence !

· Cahiers du féminisme, n° 43, hiver 1987 · p. 19-21 · 2 522 mots

Après trois ans de mariage, mon mari m ’a dit un jour que nous allions rester enfermés pendant tout un week-end et qu’il allait m’apprendre "à devenir une femme”, raconte Isabelle.

« Il m'a d’abord poussée violemment dans le lit et m ’a imposé de faire l’amour sans se préoccuper de mon propre désir. Pour éviter que les choses ne s’enveniment, je me suis laissée faire. Par la suite, j’ai bien tenté de lui expliquer qu’il aurait pu me demander mon avis, mais contrairement à ce que j’attendais, à savoir lui faire comprendre ce que je ressentais, il n’a rien voulu entendre et pour me faire taire, il m’a bâillonnée, m ’a retournée sur le lit, m ’a sodomisée et comme j’essayais de me débattre, m’a frappée violemment sur les fesses et sur les seins. Plus je pleurais et plus je le suppliais, moins je le reconnaissais : il était comme un fou.

« Il s’est alors absenté et j’ai voulu en profiter pour m’échapper. Mais il est revenu avec des légumes. Pas besoin de décrire ce qu’il me fit subir. Cela dura des heures. J’ai pensé mourir, me suicider. Je me suis évanouie et, à mon réveil, j’ai profité de son absence pour m ’enfuir. Je me suis réfugiée dans un hôpital pendant deux jours. »

« Un soir, après mon travail, je suis rentrée chez moi avec un peu de retard, raconte Monique. Mon mari m 'a aussitôt accusée de l’avoir trompé. Il m 'a dit que ce que j’avais fait ‘‘avec l’autre”, j’allais le faire immédiatement avec lui.

« J’ai essayé de lui dire que mon retard était dû aux transports en commun. Rien à faire. Il me proposa alors de boire un verre. Devant mon refus, il me gifla. J’acceptais d’en boire une gorgée — je déteste l’alcool — et à nouveau il me força à boire en me giflant. Chaque refus était ponctué d’une gifle. Je ne savais plus où j’en étais. Il arrachait mes vêtements, me frappait, m’insultait, me forçait à boire. Je me raccrochais à une seule idée, je ne céderai pas, il ne réussira pas à me faire l’amour. Mais malgré ma détermination, j’y suis ‘‘passée”. Il m’a violée. Ecœurée et en larmes, je me suis réfugiée sur le balcon. Il a alors tenté de me pousser par dessus la balustrade. Les voisins ont appelé les pompiers...

Les Cahiers du féminisme ont choisi de donner la parole à Geneviève Devèze sur la question du viol conjugal, un sujet qu’elle connaît bien en tant que responsable du foyer Louise Labé *, qui accueille les femmes battues à Paris.

Ce soir c'est non

Savez vous, que dans votre contrat de mariage, il est écrit « que vous êtes unis pour le meilleur et le pire !! » alors venez pas vous plaindre !!

« J’ai été hospitalisée.

J’ai su plus tard que mon mari avait prétendu que jetais alcoolique, que je voulais me suicider et qu 'il avait essayé ce jour-là de m’en empêcher... »

Ces deux témoignages ont été recueillis auprès de femmes hébergées au foyer Louise Labé, un foyer d’accueil et d’hébergement destiné aux femmes victimes de violences conjugales.

Isabelle et Monique nous ont parlé de ces faits non pas dès leur admission mais plusieurs mois après, comme s’il s’agissait de quelque chose d’inavouable. Elles n’ont pu en parler que lorsqu’elles ont eu la certitude que nous pouvions tout entendre sans pour autant les juger. Pour elles, les relations sexuelles violentes étaient encore plus culpabilisantes que le fait d’avoir été battues. Il s’agissait, dans leur cas, de violences en rapport avec le sexe, domaine on ne peut plus tabou. Leurs témoignages nous ont incité à prêter attention à tout ce que disent les femmes hébergées concernant leurs rapports sexuels avec leur partenaire. A notre grande surprise, il s’est avéré que la majorité d’entre elles ont été victimes de viol conjugal — un terme qu’elles emploient rarement, considérant que les relations sexuelles imposées font partie des obligations, des contraintes auxquelles une femme doit se soumettre pour « conserver » son mari.

Une série de facteurs psychologiques et sociaux empêche les femmes de prendre conscience que ce qu’elles subissent est un viol. L’idée que leur bonheur passe par le mariage joue un rôle non négligeable dans le phénomène du viol conjugal et freine leur résistance psychologique et physique. Cette « passivité » est produite par une certaine éducation qui modèle encore les individus selon le sexe. Simone de Beauvoir s’est penchée la première sur ce problème. Elle dit comment on apprend aux petites filles la passivité, comment on décourage agressivité et confiance en soi, comment l’énergie de l’enfant est retournée contre elle-même.

Des maris, eux aussi produits de l’éducation, exercent des pressions ou des menaces pour parvenir à leurs fins.

Certaines femmes se soumettent à la volonté de leur partenaire en raison de la pression sociale, parce qu’elles croient que c’est leur devoir de femme. Il s’agit là d’une contrainte sociale. D’autres cèdent en raison des menaces verbales et des humiliations subies. D’autres enfin acceptent sous la menace physique. Celle-ci peut aller de la menace voilée que la femme pourrait être frappée, si elle se refusait, jusqu’à la menace explicite qu’elle sera tuée si elle ne se soumet pas. Pour un certain nombre d’entre elles, le souvenir des coups précédemment reçus à assurer leur « coopération ». Il s’agit dans ces cas-là de contraintes psychologiques. Enfin, la dernière contrainte est d’ordre physique. Elle va du fait de tenir la femme jusqu’à la frapper, l’étrangler, l’attacher ou l’assommer pour l’obliger à avoir des rapports sexuels.

Beaucoup de femmes que nous avons interrogées disent n’avoir pas opposé une résistance acharnée aux assauts de leur mari. Il ne s’agit pas d’une acceptation de ces relations forcées mais, à l’inverse, d’une attitude de grande sagesse pour éviter le pire. Elles sont conscientes que la résistance physique ne leur serait d’aucune utilité car quoi qu’elles tenteraient, leur mari parviendrait à les soumettre à sa volonté. Quelles que soient la stature ou la force physique de celui-ci, les femmes ont intériorisé l’idée largement répandue de la supériorité masculine.

Toute leur éducation familiale, relayée par l’école, dans certains cas par la religion et, à l’âge adulte, par les idées reçues, la publicité, la pornographie, les médias, etc. les ont modelées pour qu’elles acceptent la relation aux hommes sur une base d’infériorité, au mieux de complémentarité, mais non sur une base d’égalité. De plus, certaines femmes sont culpabilisées par leur mari qui parvient à les convaincre que tout refus de relation sexuelle est la preuve de leur frigidité.

Quant à lui, quels que soient ses arguments, il est persuadé d’être dans son bon droit, le mariage lui ayant, croit-il, conféré un titre de propriété sur sa femme, ce qui l’autorise à exiger d’elle une disponibilité de tous les instants pour satisfaire ses besoins sexuels.

Les femmes ressentent ces rapports sexuels imposés comme un abus sexuel, mais très rarement comme un viol. Elles partagent les préjugés culturels et juridiques selon lesquels on ne saurait appeler viol ce type de rapport entre mari et femme, le viol, selon elles, étant un acte se produisant entre deux inconnus. Pourtant, il s’agit bien de viol. Et lorsque certaines femmes en prennent conscience et se décident à en parler, elles s’entendent répondre qu’il est sans doute moins traumatisant d’avoir des rapports sexuels même forcés avec quelqu’un qui, auparavant, a entretenu avec vous des relations sexuelles librement consenties, que d’être violée par un inconnu.

Mais les conséquences d’un viol conjugal n’en sont pas moins graves que celles d’un viol commis par un inconnu. Il s’agit, dans les deux cas, d’atteinte à l’intégrité physique et psychique de l’individu, engendrant des sentiments de peur, de honte, de culpabilité, de perte d’identité, les victimes se vivant, dès lors, comme objets et non plus comme sujets.

De plus, la femme doit faire le deuil de la relation d’amour et de confiance qu’elle avait établie avec son mari devenu son agresseur. Elle cohabite avec celui qui l’a violée. Elle a le sentiment qu’elle ne peut lui échapper, qu’il peut recommencer à tout instant, qu’elle ne peut le dénoncer ni à ses proches, ni à la police, parce que personne ne parle du viol conjugal, comme s’il n’existait pas, et que la loi elle-même ne le mentionne pas en tant que tel.

A priori, la définition pénale du viol -« tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte ou surprise » -devrait logiquement permettre aux femmes mariées victimes de relations sexuelles imposées, de dénoncer leur mari sous l’accusation de viol. Cependant, le système judiciaire français, comme toute la société, reste très imprégné de la notion traditionnelle de « devoir conjugal », c’est-à-dire de l’idée de la soumission sexuelle des femmes dans le cadre du mariage. En conséquence, même si une femme décide de porter plainte pour viol conjugal, sa plainte a peu de chances d’être prise en considération.

Toutefois, une femme contrainte par son époux à des pratiques sexuelles « contre nature » (utilisation d’objets, manuels pornographiques, sodomisa-tion, violences physiques, etc.) pourra entamer une procédure pour « attentat à la pudeur » ou pour violences, mais là encore la notion de viol sera difficile à faire reconnaître... (on pourrait aussi s’interroger sur les notions de relations sexuelles « normales » ou « contre nature », qualificatifs très sujets à controverse !). L’élément « contre nature » devient ici déterminant pour le dépôt d’une plainte, alors que la situation de contrainte dans laquelle se trouve la femme devrait être retenue en priorité.

En cas d’abus sexuels accompagnés de violence physiques, les femmes envisagent plus aisément de faire constater les coups par un médecin et éventuellement de déposer une plainte, sauf si les violences sont localisées, par exemple, sur le sexe, l’anus et les seins. Ce qui prouve qu’aujourd’hui encore, tout ce qui concerne la sexualité est un sujet tabou par excellence, tabou d’autant plus fort qu’il s’exerce au sein de la famille, à l’abri de toute intervention extérieure et presque entièrement soustrait au contrôle social. Le mari a la certitude d’être maître chez lui, hors la loi, puisque certain d’échapper à la dénonciation de sa femme qui ne nomme elle-même pas viol ces relations sexuelles imposées.

A l’évidence, le viol conjugal, comme le viol, est un crime caractérisé par un abus de pouvoir, en l’occurrence celui du mari sur sa femme. Il ne s’agit pas des conséquences d’un problème sexuel (frustrations irrépressibles), mais de l’expression de l’agressivité masculine engendrée par des sentiments d’insatisfaction ou de reconnaissance ressentis dans la vie quotidienne. Pour certains, il s’agit d’un défoulement et le fait de « posséder » sa femme constitue le seul moyen d’évacuer sa fureur, son hostilité, sa rancune et sa frustration. Pour d’autres, le viol conjugal, alors synonyme de puissance et de domination, est l’expression de la conquête, de l’autorité et du pouvoir. Enfin, pour d’autres encore, le viol conjugal peut être érotisé. Il devient pour l’homme un moyen agréable et excitant de libérer son agressivité. Ces hommes font payer à leur partenaire ce qu’ils ressentent comme étant une injustice. Ils ne peuvent organiser un système de défense face à la violence de leurs émotions et se laissent entraîner dans un processus de domination-destruction. Il s’agit de l’affirmation de soi par la négation de l’autre.

Non spécifiquement reconnu par la loi, protégé par le silence entourant la vie privée, tabou en raison de son contexte sexuel, ignoré par les médias, et présent depuis peu parmi les préoccupations du mouvement des femmes, le viol conjugal est une des conséquences de l’inégalité sociale entre les hommes et les femmes. De plus, il participe et même renforce ce mode de relation inégalitaire. D’où la nécessité, pour que ce problème sorte de la clandestinité et soit combattu efficacement, de faire en sorte qu’il puisse être jugé comme un crime, au même titre qu’un viol entre inconnus.

Même si beaucoup reste à accomplir, le combat des mouvements féministes a permis que le phénomène des femmes battues et celui du viol sortent du silence. Il reste à espérer qu’il ne faudra pas attendre une décennie pour que des réponses concrètes soient apportées au problème du viol conjugal.

Geneviève Devèze

Le secret pour protéger les femmes

Sous le titre douteux Catherine, femme battue et abattue de trois coups de fusil, Libération du 20 octobre dernier narrait avec moult détails la dramatique histoire d’une jeune femme froidement abattue par son mari devant la porte du foyer pour femmes battues de Montpellier, où elle était venue se réfugier peu de temps auparavant. Au-delà du fait divers et du « sensationnel » privilégié par Libé, un problème de fond est posé. C'est ce qu’expose Mariette Vidal, directrice du foyer, dans une lettre adressée le 23 octobre à Michèle Barzach qu'elle a bien voulu nous communiquer.

Madame, « Nous portons à votre connaissance le fait dramatique survenu au Centre d’hébergement pour femmes victimes de violences à Montpellier.

« Une jeune femme, Catherine L., vingt-neuf ans, mère de deux enfants (huit ans et quatre ans) était venue se réfugier au foyer depuis un mois et demi. Pour régulariser au mieux la situation familiale, Catherine avait décidé d’entreprendre une procédure en divorce. L’adresse du centre a donc été obligatoirement communiquée à son mari par la convocation de présentation à la conciliation.

« Le lundi 19 octobre 1987, alors qu’elle revenait de mener ses enfants à l’école, et devant la porte du centre, son mari qui s’était dissimulé à quelques mètres a tiré à bout portant. Catherine s’est immédiatement effondrée.

« De tels faits se sont déjà produits dans d’autres centres (Alès, Grenoble) accueillant dans les mêmes conditions des femmes avec leurs enfants.

« Le but de ces centres est d’abord de soustraire à la violence familiale (en général mari ou concubin) des femmes et leurs enfants qui n’auraient sans cela aucune autre échappatoire. Leurs protections sont dans un premier temps assurées par l’éloignement (personnes venant de régions diverses) et par l’anonymat et l’encadrement.

« Mais dès qu’une procédure judiciaire est entamée afin de régulariser la situation pour tous les membres de la famille, l’adresse de résidence de la femme et des enfants doit obligatoirement être communiquée au tribunal. Tous les intervenants de la procédure ont alors le droit de regard sur le dossier, et par voix de conséquence le conjoint est immédiatement informé.

« La femme et les enfants sont, à partir de là, sans aucune protection.

« En règle générale, cette formalité paraît normale et sans conséquence ; en revanche, dans les cas particuliers de violence que nous rencontrons journellement dans ces centres d’hébergement, cette expérience au moment de l’ouverture de la procédure est inconcevable.

« Face à ce problème, une longue reflexion a été menée au niveau régional et national à propos des textes sur les divorces. Des articles concernant le secret de l’adresse, l’accélération de la procédure et la demande de mise en place d’urgence d’un lieu neutre et protégé permettant l’exercice du droit de visite en toute sécurité, sont inclus dans un projet de loi déposé à la chancellerie en 1983. Un exemplaire est en votre possession.

« Nous attirons votre attention sur ce point aux conséquences quelquefois dramatiques.

« Nous vous demandons instamment d’intervenir, de votre place de ministre, afin que ce dossier puisse être rapidement examiné. (...) »

Notes

  1. * Foyer Louise Labé, 14 rue Mendelssohn, 75020 Paris, tél. 43 48 20 40.

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