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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Viols par inceste, ces crimes invisibles

· Cahiers du féminisme, n° 43, hiver 1987 · p. 16-18 · 2 414 mots

Presque toujours, l’inceste a lieu dans le sens père-fille et prend naissance dans la violence. Partout dans le monde, des millions de pères, de grands-pères, de frères, d’oncles, de cousins, de beaux-pères, violent, battent et torturent des petites filles. Les viols des enfants se présentent avec toute l’horreur et la honte d’un vécu quotidien. Comment l’inimaginable devient-il possible ?

Commis à l’abri de la cellule familiale, ces crimes sont guidés par le mépris, l’autorité, la possessivité, l’abus de pouvoir, et quelquefois au nom de l’« amour » ou de la « tendresse ». La plupart des hommes croient qu’ils ont des droits sur toutes les femmes, et plus encore sur « leur » femme, sur « leur » fille. Quant à l’enfant, elle est face à ses parents dans un état de dépendance absolue, où la reconnaissance et l’amour sont indispensables. De ce fait, elle est plus que personne à la merci d’agressions physiques et sexuelles de la part de son père : des crimes invisibles dont personne ne parle.

En parlant de la possessivité, Eva Thomas 1 écrit : « Peut-être que vous ne pouvez comprendre, parce que vous aimez votre petite fille, comme mon père vous diriez : "Je ne voulais pas te faire de mal”, ou comme cet autre à la TV : "Si c’était à refaire, je recommencerais, c’était à moi à l’initier à l’amour, moi, le père, qui ne supporte pas qu’un autre homme y touche, la possède (...) ». Très souvent, le jeune âge des filles violées ne leur permet pas de comprendre ce qui se passe. Petit à petit, ou beaucoup plus tard, elles sauront que leur père les viole, qu’il fait cela parce qu’elles sont des femmes, qu’ils profitent de leur statut de père, de leur autorité pour les posséder, pour entretenir quotidiennement un climat de peur, de chantage et de culpabilité.

A ce sujet, Viviane Clarac 2 écrit : « A cinq ans, une enfant ne peut que parler "des monstres”. A dix ans, elle est devenue à ses propres yeux le monstre du monstre ». Elle écrit encore : « Et partout, les corps des femmes vendus et posés sur les murs, dans les journaux, dans les films. Tout ce qui l’entoure lui dit et dit encore aux femmes qu ’elles sont la cause de ce qui leur arrive. Partout on montre

99 % des violeurs d’enfant sont des hommes,

93 % des enfants victimes sont du sexe féminin. La moyenne d’âge des enfants victimes de viol par inceste se situe entre huit et douze ans. 72 % des agresseurs d’enfants sont leur père...

Ces chiffres parlent d’eux-mêmes, et montrent bien l’ampleur de ce problème dont on parle pourtant si rarement, tant le sujet reste encore tabou de nos jours : un crime répandu, qui touche tous les milieux sociaux mais reste le plus souvent impuni.

le corps des femmes de façon à passer le même message : le corps des femmes ne leur appartient pas, il appartient à celui qui le regarde et qui le prend. Il appartient à celui que le corps attire. Son père la regarde et la touche. Il vient la nuit quand elle dort. Ce corps l’attire. Un fardeau l’étouffe, invisible. »

Oui, cet étouffement est invisible, invisible leur humiliation, invisibles leurs peurs, invisible la souffrance ressentie. Alors les petites filles restent bâillonnées avec leur vérité, elle n’osent rien dire de peur de ne pas être crues, de peur de faire mal à la mère, de peur de montrer au grand jour que leur père a fait quelque chose de mal. Dénoncer celui qui est le garant de la famille, quelle honte ! Il vaut mieux se taire, et l’entourage se tait aussi. Il faut sauver la famille, l’honneur, et pour cela il faut étouffer les cris, la souffrance, l’angoisse. Mais aussi, au-delà de la peur de ne pas être crue, il y a ce sentiment que cela ne changera rien d’en parler. Et il est vrai que c’est souvent le cas. La plupart du temps, la mère se murera dans un silence honteux, ou dans le refus de croire sa fille, de voir ce qui se passe pourtant sous ses yeux. Ou alors elle tentera d’enterrer l’affaire : « tu ne peux pas en parler, ou porter plainte contre lui, c’est quand-même ton père ! »

Ainsi, lorsque l’enfant (ou l’adolescente) a enfin réussi la démarche d’en parler, c’est pour se rendre compte souvent que personne ne prend le relais de sa révolte, de son refus. Et ça, c’est terrible !

Ceci souligne l’importance d’être à l’écoute de l’enfant, de ne pas croire a priori qu’il ment, d’être capable de déchiffrer des signes tels que l’anorexie, l’agressivité, le mutisme, etc. En bref, de ne pas répondre par la méfiance ou l’aveuglement.

D’où l’importance de développer des structures d’accueil de l’enfance, de favoriser une éducation sexuelle où l’égalité dans la relation affective soit respectée. Il est aussi primordial que les enfants sachent que ce que leur fait subir leur père n’est pas « normal », il faut les sensibiliser au fait que leur corps leur appartient, qu’elles n’ont pas à se soumettre à n’importe quoi, qu’elles ont le droit de dire non. Parallèlement, il faut mener une campagne d’information et de formation des adultes.

Faut-il d’autre part, légiférer sur ce sujet ? Notons tout d’abord que le viol par inceste en tant que tel n’est pas inscrit au Code pénal. Or, il semble important qu’existe une traduction de ce problème dans la loi, qu’il y soit inscrit en tant que crime. Faut-il ensuite exiger ou non la prison pour les pères ? Ce débat rejoint celui qui existe sur le viol en général. Les avis sont partagés et le problème difficile à trancher ! Il y a, en revanche, une dimension supplémentaire en cas de viol par inceste, c’est celle d’une éventuelle déchéance paternelle. Parmi les femmes qui ont subi des viols par inceste, plusieurs pensent que cela répondrait mieux à la situation qu’une condamnation à la prison : le père s’est montré « indigne » de son statut de père, on lui ôte donc ce statut, ce qui est symboliquement très important.

Au-delà de l’exigence d’une reconnaissance sans restriction par la loi du viol par inceste, il semble difficile de figer des positions. Le plus important passe sans aucun doute par une éducation et une information totales de la population. Le jour où les enfants oseront parler, il y a fort à parier que le pourcentage de pères violeurs diminuera rapidement !

Le débat reste largement ouvert, chacune s’y inscrira en fonction de son histoire propre. Dans ce cadre, nous ayons interviewé une femme qui participe au groupe « viols par inceste ». Ce groupe est né à l’initiative du Collectif féministe contre le viol, qui s’est rendu compte de l’ampleur du problème à travers sa permanence téléphonique.

La situation qu’a vécue Maïté n’est pas identique à celles qui sont généralement décrites. Mais si les rapports dont elle nous parle peuvent paraître plus incidieux, plus sournois, elle les a vécus avec la même violence.

# Peux-tu nous parler de ce que tu as subi ?

Tout d’abord, je n’aime pas le terme « subi », je préfère dire « vécu ». On ne choisit évidemment pas cette situation, mais le mot « subi » fait pour moi réference à une idée de victime à vie, à un état de fait sur lequel tu n’as plus aucune prise. Par compte, on peut travailler sur le « vécu », en faire quelque chose, le dépasser.

Mon père avait avec moi des attouchements qui étaient loin d’être clairs, il m’embrassait sur la bouche, me massait le dos d’une certaine manière... Il me faisait des scènes de jalousie terribles, ne voulait pas que je sorte, que je parte en vacances sans lui, que j’aie des rapports privilégiés avec des copines ou des copains... Et cela a duré ainsi jusqu’à l’adolescence. Pendant longtemps, j’ai pensé que c’était normal, que c’était partout pareil. Mon entourage interprétait cela comme de « grandes preuves d’amour ». Ma mère ne me manifestait aucune marque de tendresse, alors moi, je jouais le jeu, heureuse de trouver là des marques d’attention. Et cela jusqu’à ce que j’éprouve un blocage, dans ma tête comme dans mon corps, jusqu’à ce que « ça me fasse non de l’intérieur ». Mais mon père n’en a tenu aucun compte, il a continué...

Lorsque j’ai commencé à prendre mes distances, vers l’adolescence, il m’a fait des crises énormes, insupportables. Ma mère entrait à fond dans son jeu : « va consoler ton père, il est malheureux... va l’embrasser... fais ça pour moi » ! Une fois, à dix-huit ans, j’ai décidé de partir quelques jours en vacances avec une copine. Mon père a failli me tuer, il me courait après dans les rues du village, il ne se maîtrisait plus. Cela m’a énormément marquée, j’ai commencé à ressentir le besoin concret de couper les ponts avec lui. Mais je n’ètais pas encore à même de le faire, cela m’a pris plusieurs années. En fait, ce n’est que l’an dernier que j’ai réussi à lui dire ce que j’avais sur le cœur. C’était pour moi indispensable. Il m’avait fait perdre toutes mes limites, il était nécessaire que je réussisse à me resituer, que je retrouve ces limites, celles de mon corps. Cela passait par la verbalisation, même si je savais que mon père serait incapable d’entendre, de comprendre.

Je lui ai dit par téléphone, car j’avais peur de lui physiquement, peur de ses réactions. Bien sûr, il n’a pas voulu comprendre. Mais j’ai décidé de ne plus avoir de contact avec lui. Je n’arrive pas encore très bien à faire la part des choses. Par exemple, je n’ai pas encore réussi à retourner dans le village de mes parents, car cela fait partie de « son » monde. Pourtant, il n’y a aucune raison que je me prive de ces lieux, qui sont aussi mon histoire, mes racines... Il faut du temps pour devenir maîtresse de son histoire !

• Comment a réagi ta famille ?

Ma mère a fait la politique de l’autruche pendant des années. Comme elle s’entendait mal avec mon père, cela l’arrangeait plutôt que je joue son jeu, cela évitait qu’il soit de mauvaise humeur !

J’en ai souvent parlé avec elle, mais elle refusait de comprendre, elle ne pouvait pas. Pour elle, jouer le jeu de mon père, cela fait partie de son éducation, elle est incapable d’agir autrement, cela remettrait trop de choses en cause. Là où je l’ai cherché elle, je l’ai trouvé lui. Aujourd’hui encore, elle est incapable d’établir avec moi une relation en dehors de lui. Je comprends son attitude, mais je n’arrive pas à l’accepter. Alors, cela me fait mal, mais je ne la vois quasiment plus.

Quant au reste de ma famille proche, ma grand-mère et ma tante maternelles, elle n’ont pas non plus compris et ont tenté de me culpabiliser. Cela n’a servi à rien que je leur dise. J’aimerais insister sur le fait que beaucoup de choses passent sous le concept de « tendresse », et que la plupart des gens entretiennent une confusion de la plus belle espèce sur « l’amour » paternel, sur les rôles respectifs de la fdle-femme-mère. Et cette confusion renforce encore la culpabilité que l’on a à mal vivre une situation. Du coup, j’ai tendance à prendre le contre-pied des choses. Par exemple, je suis toujours choquée lorsque des parents embrassent leur enfant sur la bouche. Pourtant, ce geste en soi n’est pas condamnable, c’est l’éventuelle arrière-pensée qui l’est. Mais la négation du problème par les gens, tout comme mon histoire, m’inclinent à faire le rapprochement entre les deux et à être toujours méfiante !

• Sais-tu s’il existe des initiatives de sensibilisation ?

Je sais que les femmes québécoises ont produit un très bon film qui s’appelle Mon corps est mon corps. Ce film s’adresse aux enfants et met en scène des enfants, dans différentes situations. Pour évoquer la façon dont ils réagissent au contact physique, on leur demande si « ça leur fait oui » ou si « ça leur fait non dans leur corps ». Je trouve que cela traduit bien ce que l’on peut ressentir.

Au Québec toujours, il y a un groupe de femmes qui passe dans les écoles et qui fait des sketches de marionnettes dans les classes. Quelques femmes restent dans la salle pour étudier les réactions des enfants, puis elles voient chacun individuellement. Ensuite, un adulte (professeur, institutrice...) s’engage personnellement à suivre les enfants, à étudier les différents signes qui apparaîtront éventuellement pour pouvoir y répondre.

Je crois que le film Mon corps est mon corps va passer en France dans les écoles de quelques départements pilotes, je trouve cela positif. Ce problème n’est que très rarement abordé, et il est du coup difficile pour la petite fille ou l’adolescente de réussir à en parler, ou de se rendre compte que cela ne change rien autour d’elle... J’en sais quelque chose !

Il faut, enfin, réussir à briser le mur de silence et d’incompréhension qui entoure ce sujet... et on aura déjà fait un grand pas en avant !

Louise Briceno Françoise Foucault

Quelques chiffres

Les données ci-dessous sont tirées d’une étude du Collectif féministe contre le viol, faite à partir des appels téléphoniques reçus entre septembre et novembre 1986. Sur 264 appels pour viols, 130 concernaient des viols par inceste. Notons cependant que cette période correspond au passage à la télévision d’une émission sur le sujet ainsi qu’à plusieurs articles parus dans différentes revues. Ce chiffre ne permet donc pas d’établir un pourcentage sur le nombre total de viols. Il indique simplement qu’il y a énormément de viols par inceste.

Sur ces 130 appels :

• 64,6 % proviennent des intéressées 24 % des mères, soeurs ou grand-mères

9 % d’amis, médecins, assistants sociaux.

• 90 cas d’inceste par le père sur sa fille

40 cas par le frère ou un cousin proche.

• 63,3 % des filles sont âgées de onze à vingt ans, dont plus des deux tiers ont de onze à quinze ans.

• 16 affaires sont arrivées à la connaissance de la justice (soit 12 %). La majorité des peines est donnée avec du sursis. Un cas déclaré où la mère a retiré sa plainte, un où le juge n’a pas cru l’enfant, trois classés sans suite car les pères sont haut placés.

Notes

  1. 1 . Eva Thomas -. le Viol du silence, éd. Aubier, 1986.
  2. 2. Viviane Clarac et Nicole Bonnin : De la haine à la colère : viols par inceste, éd. Ano-nimes, Poitiers, 1985.

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