Anne Tristan , journaliste, a vécu six mois parmi les militants du Front national de Marseille. Elle s’était fait passer pour Anne G., dactylo au chômage ; elle résidait dans les quartiers nord de la ville, le Sarcelles local .
Son livre Au Front paru chez Gallimard est un remarquable témoignage sur les militants de base de l’organisation lepéniste, leurs motivations, leur cadre de vie, leur manière de faire de la politique. Nous avons souhaité qu’elle nous parie des femmes dans le Front national, et de l’idéologie du Front national par rapport aux femmes. Nous la remercions d’avoir bien voulu répondre à nos questions.
• Toute l’équipe des Cahiers du féminisme a beaucoup apprécié votre livre et a aussi beaucoup admiré le courage nécessaire pour mener une telle expérience.
La première question porte sur les femmes dans le Front national. Celui-ci a des élues femmes, le livre montre l’existence de nombreuses sympathisantes. Pourtant, dans les sondages d’opinion, les femmes sont plus négatives à l’égard du FN que les hommes. Comment est-on une femme proche du FN ?
Les femmes ne viennent pas au Front sur des motivations « féminines ». Elles sont d’ailleurs très peu à militer régulièrement. Sur les quartiers nord, j’étais la seule avec une fille « atypique », pas encore mariée à vingt-quatre ans et qui a un statut d’homme. Les autres se bornent à l’action au coup par coup, notamment à la participation aux manifestations.
Leurs motivations sont générales ; elles mettent surtout en avant le problème de l’insécurité. Pas plus que les hommes, mais sous d’autres formes. La peur du viol, la nuit, revient souvent alors que les hommes évoquent davantage la délinquance économique. Les femmes véhiculent tous les fantasmes liés à la domination sexuelle et à leur propre fragilité. Cela tient à leur situation particulière ; le moins que l’on puisse dire est que sur le quartier, les femmes ne sont pas « libérées ». Les hommes ont un discours de protecteurs : ils conseillent à « leurs » femmes (épouses, filles, secrétaires...) de ne jamais sortir avec des Arabes, de ne pas rentrer seules la nuit.
En outre, les femmes paraissent plus actives, plus acharnées dans les manifs que les hommes. Cela tient à leur plus faible politisation, dans un contexte où toute le monde est peu politisé. Les femmes n’ont ni préoccupation tactique ni souci de respectabilité. Le Pen libère leurs rancœurs et leurs peurs, et elles hurlent dans la rue plus facilement que les hommes.
• Peut-on dresser une typologie des femmes au FN ? A côté des femmes de milieu populaire, n’y a-t-il pas aussi des femmes notables ?
Oui. Celles-là s’investissent de manière très « féminine », parce que leur mari est au Front. Elles se réunissent autour d’un bulletin édité par le Cercle national des femmes en Europe créé par une députée du Front, Martine Lehi-deux, et elles débatent des thèmes soulevés dans le bulletin (ex. : les enfants et la drogue, l’avortement). Ce sont des femmes à statut social élevé sur la ville, qui se font peur toutes seules et peuvent drainer des amies RPR ou UDF. L’une des plus actives est une assistante sociale, femme de notable, qui a l’état d’esprit d’une dame d’œuvres et une bonne conscience en fer. Elle incarne les « services » fournis par le Front : aide au logement, au travail, assistance psychologique.
En fait, on voit, au FN, des femmes de toutes les catégories sociales qui se côtoient mais, bien sûr, ne se mélangent jamais.
• Est-ce qu’on perçoit un discours cohérent des gens du Front sur les femmes, du type de l’anti-féminisme militant de la droite américaine ?
Non. Il n’y a pas de discours cohérent, ni de réflexion globale sur la place des femmes dans la société. C’est le registre machiste le plus traditionnel qui est utilisé. Ainsi, c’est une évidence que la femme est à la maison. Dans les quartiers populaires, les femmes mariées ne militent pas.
Toutefois, dans ces mêmes quartiers, on n’entend pas de discours sur les femmes voleuses d’emploi, ne serait-ce que parce que les femmes ne trouvent pas de boulot. Au nord de Marseille, les transports en commun sont rares et mal commodes, le mari prend l’unique voiture du couple ; les femmes ne peuvent pas se déplacer pour aller travailler.
Les jeunes hommes sont ceux qui prennent le plus au sérieux l’idéologie traditionnaliste du Front. Cela les plonge dans des contradictions qui leur rendent parfois la vie insupportable : obligation d’épouser, faute de recourir à 1WG (il faut repeupler la France), une fille qu’ils se mettent à détester, ou encore vie en concubinage mal assumée, la fille ne voulant pas se marier et le garçon se sentant en contradiction avec ses valeurs.
• L’hostilité à l’avortement est très forte ?
Cela revient souvent, en effet, plus d’ailleurs au centre ville (plus bourgeois) que dans les quartiers populaires. C’est lié à l’imagerie sur la prolifération des Arabes et la disparition des Blancs.
Mais de manière générale, je suis en train de réfléchir que les femmes sont absentes dans le discours du Front.
• C’est un univers de mecs ?
Tout à fait. Même les femmes qui militent adoptent une vision du monde masculine.
Quant à l’image que les hommes ont des femmes, outre le devoir de rester au foyer, il y a impératif de séduction. La femmes doit être élégante, « femme-femme » et roucoulante. Les jeunes femmes se conforment tout à fait à cette image dans les fêtes qui sont organisées.
Il n’y a en fait que trois modes d’insertion des femmes dans le Front : la combattante, type Jeanne d’Arc, issue des milieux populaires, qui a de la violence et du bagout ; la secrétaire ; la dame d’œuvres qui appartient, elle, à la bourgeoisie.
• Les femmes du Front sont-elles solidaires entre elles ?
Non. Les femmes m’ont regardée comme une rivale : je partageais la vie des hommes à la permanence, et je sais que des bruits peu aimables ont circulé sur mon compte. Les jeunes ont fait des approches sur un mode assez malsain de complicité/concurrence autour des garçons à séduire.
Les souvenirs me revenant, je suis frappée par le fait que les femmes parlent encore moins politique que les hommes. Les sujets dominants sont les enfants, la cuisine et surtout les maladies. Dans l’univers des femmes du FN, qui est le monde stressant des ouvrières, des vendeuses de supermarchés, rien n’est gai et tout fait mal. On a les jambes lourdes, on se plaint du manque de sommeil, la pilule fait mal, les rapports sexuels font mal... Même les plus jeunes « somatisent » une existence difficile.
• La thèse principale de votre livre est que le Front national se construit dans les espaces laissés vacants par la gauche. L’expérience marseillaise est-elle très significative de ce phénomène ?
Tout à fait. Pour une série de raisons qui tiennent à la situation politique, à la crise du capitalisme, la gauche s’est désengagée des quartiers populaires. Sur les quartiers nord de Marseille, le PS et le PC avaient jusqu’à une date assez récente, des réseaux de solidarité très forts. Une grève des dockers, il y a six ans, remuait le quartier. La même grève, aujourd’hui, c’est l’indifférence. Les missions ouvrières catholiques ont aussi disparu. Il existait des associations de locataires. Celles-ci sont moribondes, les gens tirant un bilan critique des expériences de grèves des loyers, jugées peu crédibles.
Le Front remplit ce vide en offrant un lieu de convivialité. Des liens se nouent, durent -, c’est l’ébauche d’une contre-société. Le fait de pouvoir clamer ses rancœurs, s’exprimer avec violence et sans risques à côté d’autres qui font de même est senti comme une libération.
• Comment voyez-vous l’avenir du FN ?
Le FN s’homogénéise de jour en jour. Il a toujours un problème de cadres intermédiaires, mais certains militants de base deviennent capables de se présenter aux municipales, se transforment progressivement en petits cadres. Une bonne moitié serait prête à passer à l’action violente. Si le FN obtenait aux futures législatives un score correct mais n’avait pas de députés en raison du scrutin majoritaire, les frustrations seraient très aiguës et alors...
• Dernière question : le fait d’être une fille vous a-t-il rendu l’insertion dans le FN plus facile ou plus difficile ?
Mes copains hommes me disent que c’était plus facile pour une femme... C’est vrai que j’ai moins éveillé de méfiance au début : une femme est une quantité négligeable. Cela m’a aussi permis de rester silencieuse dans les situations les plus difficilement assuma-bles, sans que cela passe pour un désaccord. Mais un homme aurait pu, en jouant les taciturnes, s’intégrer sans problèmes. Aujourd’hui, évidemment, la section du quartier nord est devenue plus méfiante... et j’ai rejoint, dans l’imaginaire de ses militants, le monde particulièrement haï des journalistes et des intellectuels.
Propos recueillis par Frédérique Vinteuil.