A Carmaux, les femmes de mineurs en lutte « Entre le 1er septembre 1986 et le 1er septembre 1987, les effectifs des Charbonnages ont été réduits de 5 225 personnes. Ces réductions devraient se poursuivre à ce rythme d’ici 1991. » Voilà ce que déclarait le PDG des Charbonnages, M Pache en octobre 1987. A Carmaux, soixante employés de la Mine sont encore directement visés, et en lutte. Us s'opposent au plan social qui pousse les mineurs hors de leur région, ou vers des emplois précaires ou sous-payés. Parmi eux, quatorze mineurs de fond ont occupé le puits, à 230 m sous terre, pendant 52 jours, en octobre et novembre derniers.
Les femmes de ces mineurs ont elles aussi activement participé à la lutte ; nous les avons rencontrées un mois après le début de l'occupation
52 jours au fond pour rien ?
Mercredi 2 décembre, les jeunes mineurs qui occupaient le fond du puits de mine depuis le 12 octobre sont remontés. Ils n’étaient plus que cinq sur les quatorze qui avaient commencé cette action contre le plan social de la direction. L’objectif de ce plan social était la suppression de la moitié de l’effectif (environ 800 personnes). Plus de 300 anciens ont déjà été placés en « congé charbonnier de fin de carrière » (une variante de la retraite anticipée à 45 ans !) et plus de 300 jeunes ont quitté la Houillère pour occuper des emplois locaux ou des emplois à EDF ce qui correspond à de fortes pertes de salaire pour les premiers et à une mobilité forcée pour les autres. Au 3 1 juillet 1 987, il restait une soixantaine de jeunes « sans solution » ; c’est parmi eux que la grève a démarré.
Le site de Carmaux n’en était pas à sa première lutte contre les menaces de fermeture : début 1987, les mineurs avaient conduit une grève de 43 jours. L’occupation du fond dans des conditions difficiles (mauvais éclairage, air vicié, humidité) ajoutée à la grève de la faim pendant une semaine a suscité du respect parmi les mineurs et la population mais n’a jamais pu servir de point d’appui à l’élargissement du conflit : un débrayage de 400 mineurs le 29 octobre et une manifestation de 800 personnes le 3 novembre ont été les seules actions de masse. Là où une grève de 43 jours à deux mille avait échoué, il était difficile d’aboutir à quelques dizaines, même avec une grève dure. L’extension de la lutte, la préparation d’une action de masse unitaire et nationale était la seule réponse adaptée contre une direction qui applique son plan progressivement ; les organisations syndicales n’ont pas eu cette volonté.
En décembre, les mineurs qui ont occupé le fond, ont été placés en « congé individuel d’adaptation professionnelle » c’est-à-dire « dispensés de venir travailler » et recevant 65 % de leur salaire pour une période de un an. En fait, après une semaine de mise à pied, il leur a été proposé une dernière réintégration. Une « ultime proposition d’emploi local » leur sera faite avant le 3 1 mars. La direction, préparant les futures restructurations, cherche en fait à démontrer que le plan social ne laisse personne sans travail à moins de l’avoir vraiment voulu. Mais les emplois proposés restent d’une grande précarité.
Tiré de la Lettre de Rouge — Bulletin des militants LCR du Tarn.
Leurs maris au fond, ces femmes ont ressenti, peut-être plus que d’autres, la nécessité d’agir elles-mêmes. « On ne peut pas faire autrement que de se mettre dans la lutte nous aussi. » « Du moment que mon mari allait occuper le fond, je n 'aurais pas pu attendre que ça passe, sans rien faire. » « Je n 'allais pas rester à la maison à faire du tricot. »
Les quatorze mineurs sont aujourd’hui remontés ; pourtant, ce dont leurs femmes nous ont parlé, les raisons de leur lutte, le blocage de la direction, n’a malheureusement pas évolué et ils/ elles continuent à se heurter aux mêmes murs. Interrogées sur les raisons de leur lutte, ces femmes ont parlé du plan social et des propositions qui sont faites à leurs compagnons : « il est proposé à tous ceux qui ont moins de dix ans d’ancienneté, un emploi EDF: il faut partir, faire un stage d’un an ; s'ils font l’affaire, ils sont titularisés, sinon la porte. S’ils refusent cet emploi EDF, on leur propose des emplois locaux (souvent sous-payés, avec quelles garanties d’avenir?). S’ils refusent encore, alors c'est pendant un an un congé d’adaptation professionnelle, c’est-à-dire 65 % du salaire, et au bout d’un an, la porte, le chômage. »
« Mon mari, on lui a proposé un emploi de peintre à Puygouzon... à 4 000 F par mois. Ce n est que des petits boulots comme cela et sans avenir, parce que le patron peut par exemple vous prendre six mois, un an et puis après ? Et puis partir, c’est laisser une maison, la famille et tout, l’attachement à Carmaux parce qu’on y a toujours vécu... »
Pour ces femmes, il y a d’autres solutions possibles ; la Houillère emploie des entreprises sous-traitantes, en particulier à la Découverte 1 : « C’est un gâchis financier pour la Houillère ; il y a des emplois qui peuvent être maintenus à la Houillère — je ne dis pas créés — et donnés à nos maris. » Quand nous les avons recontrées, leurs maris étaient donc enfermés au fond de la mine -, ils avaient, pendant une semaine, rompu tout contact avec l’extérieur et refusé toute nourriture. Ce moyen d’action particulièrement dur et « isolant » était à leurs yeux justifié par l’attitude d’une direction qui refusait toujours toute négociation du plan social. Les femmes ont donc essayé de forcer ces portes fermées. « On essaie d’avoir des négociations avec la direction, mais c’est une direction-fantôme. Quinze jours après le début du conflit, on a retenu deux ingénieurs au bureau central et un médiateur a été nommé. Ce médiateur a entendu les deux parties et l’affaire est passée en commission. Mais en fait, on se retrouve à la case départ parce qu ’ils ne veulent pas revenir sur le plan social, ils refusent la discussion, Us ne prennent pas leurs responsabilités. Après cette action, nous sommes allées voir le préfet. Nous avions rendez-vous le vendredi, mais c’était la semaine où nous n ’avions plus de contact avec le fond, alors nous ayons décidé d’avancer le rendez-vous car cela faisait un jour de plus et c’est dur. Nous sommes donc allées à la préfecture, et nous avons demandé à ce que le préfet nous reçoive ; on nous a répondu qu 'il était en train de régler des affaires techniques, alors que nous on venait pour une situation humanitaire. Cela nous a mis les nerfs en boules, on a voulu rester, occuper aussi longtemps qu ’on ne verrait pas le préfet. L ’huissier a fait trois fois la demande au préfet, la troisième fois le préfet a répondu : ‘ Evacuez-les !” On a un peu résisté, on a été bousculées, on a été prises par les vestons et dehors. On est quand même sorties, qu’est-ce que vous vouliez qu ’on fasse, on était neuf nanas. Ensuite, nous nous sommes revues et on a décidé : puisque c ’est le gouvernement qui bloque, il faut frapper à cette porte. On a prévenu le syndicat 2 qui a été d’accord : démarche à Paris, à Matignon. Comme on ne pouvait pas toutes y monter, nous sommes allées à deux en délégation avec deux représentants du syndicat. On a eu une entrevue avec un conseiller technique à qui on a exposé la situation. Evidemment, il n’a rien répondu sinon qu'il transmettrait à M Chirac... et pas de nouvelles. »
Parallèlement à toutes ces démarches, les femmes de mineurs ont essayé de populariser, de leur côté, la lutte : pétition, manifestation... Nous leur avons demandé comment elles étaient organisées : « On ne décide pas huit jours à l’avance, on décide disons quand ça vient, quand on a une idée, on se réunit, on en parle, si on trouve que c 'est bon, on en parle au syndicat, s’ils sont d’accord, on la met à exécution... »
« On a essayé de faire appel aux autres femmes pour quelles viennent se joindre à nous, mais elles sont restées un peu... C’est pas évident, elles se sentent moins concernées que nous. Et puis il y a aussi les maris qui empêchent : " c’est mon affaire, c’est pas la tienne”. Il y a aussi des contraintes dans le couple ! »
Vous, vos maris ne vous ont jamais dit ça ? « Non, au contraire. Dans cette situation, cela leur fait du bien de savoir qu’on est là, qu’on les remplace. S’ils sont au fond, nous on est en haut. On est un mur et nos racines sont au fond... »
Mais ce n’est pas la première fois que les femmes de mineurs s’organisent : « A la dernière grève1 , on était quelques femmes à avoir suivi le mouvement. On avait fait aussi un loto de solidarité. Ce n ’était pas pareil. Le problème c ’est qu 'on ne se connaissait pas... Cela aura toujours eu ça de bon... » Pour la plupart d’entre elles, ces femmes n’ont pas de travail salarié. Une d’elles avait pris un congé-maladie et se sentait très isolée dans son travail par rapport à cette lutte. Toutes ont connu des moments difficiles, en particulier avec les entants. « Le mien, il a quatre ans, je ne peux pas lui expliquer que son père est au fond, il ne comprendrait pas. L’idée, l’absence, il l’a acceptée mais il est quand même perturbé, un mois c’est long. Il a eu un passage où il ne voulait plus lui parler au téléphone. Et puis c ’est des caprices pour un oui, pour un non. Nous on est déjà sur les nerfs, cela fait souvent des étincelles ; et puis, en même temps, je m ’en veux, il n’y est pour rien, le pauvre... »
« Enfin, on assume... »
Claude et Colette correspondantes Toulouse
Notes
- 1 . La Découverte est une mine à ciel ouvert. Celle de Carmaux a été ouverte en 1986.
- 2. La CGT.
- 3. Début 1987, le site de Carmaux a été paralysé par une grève massive (deux mille mineurs pendant quarante-trois jours.