Plantu, Ça manque de femmes !. éd. La Découverte, 1986
La politique avec les yeux des femmes
DOSSIER
Comme à chaque élection, tout le monde aujourd’hui se souvient brusquement de l’existence des femmes. Et pour cause ! Ne représentent-elles pas plus de la moitié du corps électoral ? Et chacun de s’empresser autour de cette cible de choix : le gouvernement, par le biais de sa déléguée à la condition féminine, organise des assises sur « les femmes, an 2 000 » ; Barre, dans un dîner-débat de l’association des Femmes démocrates, porte un toast aux femmes « porteuses de valeurs d’avenir » tandis que le PS mène campagne avec ce slogan ô combien flatteur (!) : « Souvent les idées naissent des femmes »... Quant au PC, cette année, il organise pour le 8 mars une grande manifestation.
Tout cela rend encore plus évidente la quasi absence des femmes, en règle générale, de la vie politique. Le constat est accablant : dans aucune autre sphère d’activité l’exclusion n’est aussi manifeste, les progrès ne sont aussi limités. Là se trouve un des plus solides bastions masculins.
Cette exclusion indigne les femmes, elles le disent dans les sondages. Elles sont bien les seules à être indignées... La « démocratie » française a attendu 1944 (près d’un siècle après l’obtention du suffrage « universel » pour les hommes : 1848) pour accorder le droit de vote aux femmes, sans cesser pour autant d’être taxée de démocratie. De même, qui conteste à la « Représentation populaire » (traduisez : les députés et les sénateurs) son caractère « représentatif », quand 52 % de la population sont des femmes et que 94 % des députés sont des hommes, soit davantage qu’en 1945 ? Dans l’Europe des douze, seule la Grèce fait pire...
Cette sous-représentation des femmes se retrouve à tous les niveaux. Pas besoin de longs discours, les chiffres parlent d’eux-mêmes : 6,4 % de femmes à l’Assemblée nationale (37 femmes pour 540 hommes) ; 2,8 % au Sénat ; moins de 4 % parmi les conseillers généraux. La situation est un peu « moins pire » dans les conseils municipaux, où l’on trouve aujourd’hui 14 % de femmes. Ce taux, qui a presque doublé depuis 1977 (où il était de 8,4%) atteint même (!) 22,8 % dans les villes de plus de trente mille habitants. Mais on retombe à 3,9 % quand il s’agit de la fonction de maire (et il n’y a que cinq femmes maires de villes de plus de trente mille habitants).
C’est au Parlement européen que la proportion de femmes est la plus élevée : 21 %. Mais on sait que cette institution a peu de pouvoir véritable : est-ce un hasard ?...
La situation n’est guère plus brillante dans les partis politiques, à gauche comme à droite — avec cependant un léger « plus » pour le PC —, le RPR frisant quant à lui la caricature, avec 43 % d’adhérentes et 8 % de femmes au conseil politique (les pourcentages étant pour le PC respectivement de 36 % et
18 %). Cette confiscation du pouvoir au profit des hommes, dans les partis, se manifeste aussi clairement au moment des élections : peu de candidates présentées, et encore moins d’élues, car les « bonnes » circonscriptions sont en général réservées aux hommes.
Exclues, pas indifférentes
Dessin original de Clara Tahon
Dessin original de Clara Tahon
Que signifient ces chiffres ? Traduisent-ils un désintérêt pour la « chose publique » ? On sait qu’il n’en est rien : si, dans les années cinquante, 60 % des femmes déclaraient ne pas s’intéresser à la politique (contre 29 % chez les hommes) et si elles étaient beaucoup plus nombreuses qu’eux à s’abstenir d’aller voter, ces décalages se sont peu à peu effacés au cours des années soixante-dix pour faire place, surtout à partir de 1977, à des comportements électoraux assez voisins (le caractère plus conservateur du vote féminin étant dû aujourd’hui essentiellement au pourcentage important de vieilles dames dans la population féminine). Si les comportements électoraux ont ainsi évolué ce n’est pas, comme l’expliquent J. Mossuz-Lavau et M. Sineau dans une étude très fouillée* « parce que l’éternel féminin se serait mis au goût du jour, mais bien parce que la condition socio-économique des femmes a, elle aussi, profondément changé durant ces vingt dernières années » : élévation du niveau d’études et de qualification, entrée en force sur le marché du travail salarié. Toutes les analyses montrent bien le rôle primordial joué par le travail dans la politisation et la radicalisation des attitudes féminines (la différence dans les comportements électoraux est très sensible entre femmes actives et femmes au foyer n’ayant jamais travaillé : celles-ci s’affirment plus conservatrices, sur le plan électoral comme pour tout ce qui touche à la vie privée — avortement, contraception, libéralisation des mœurs, etc.
Ce simple constat permet de remettre à leur juste place toutes les théories sur une prétendue « indifférence » des femmes à la politique, que d’aucuns s’empressent d’avancer pour justifier leur marginalisation. Une toute récente enquête SOFRES-Joz/n de France, réalisée en décembre dernier, le confirme : 85 % des femmes désapprouvent l’idée que « la politique doit être plutôt l’affaire des hommes que des femmes ». Pourcentage qui atteint 91 % chez les 18-24 ans.
Alors pourquoi cette absence de la « scène » politique ? La première raison, évidente, c’est le poids du travail domestique et de l’éducation des enfants. Faut-il rappeler qu’en vingt ans, malgré l’augmentation importante du taux d’activité féminin, le fameux « partage des tâches », lui, n’a que fort peu évolué ? Et que même lorsqu’il y a un certain partage des tâches matérielles, la responsabilité du bon fonctionnement de la maison et de la famille continue à peser essentiellement sur les femmes — nous venons toutes au boulot avec le poids de la maison sur le dos »... Tout cela constitue des limites objectives non négligeables.
Mais le manque de temps n’est pas seul en cause. Comment expliquer en effet que les femmes, peu nombreuses dans les partis politiques, le soient beaucoup plus dans les associations (de quartier, de consommateurs, de parents d’élèves, etc.) ? Comment expliquer l’absence de différence notable, quant au partage des responsabilités dans les organisations politiques ou syndicales, entre les femmes qui ont des enfants et celles qui n’en ont pas ? Enfin, dans le sondage SOFRES-yot/rs de France déjà cité, à la question « Pourquoi y a-t-il si peu de femmes dans les partis politiques ? », 29 % seulement des femmes interrogées citent en premier l’obstacle « temps », alors qu’elles étaient 43 % à le faire il y a dix ans. 78 % d’entre elles, en revanche, estiment aujourd’hui que « les partis politiques sont dirigés par des hommes et ne s’intéressent pas aux sujets qui intéressent les femmes », ou que ces partis « ont des méthodes et un langage qui ne plaisent pas aux femmes ».
La politique, une « affaire d'hommes » ?
Ce que ces réponses mettent en cause, c’est bien l’image du pouvoir : l’une des raisons fondamentales de la quasi exclusion des femmes de la vie politique reste l’incapacité des sociétés actuelles à concevoir le pouvoir autrement qu’au masculin. « Le primat du phallus », comme disait Lacan avec son inimitable élégance, détermine les représentations du pouvoir.
A la différence de Lacan et de quelques autres, on peut s’autoriser à penser que cette situation ne résulte pas de la structure mentale primaire de l’être humain, mais a été quelque peu fabriquée. Le langage, qui comme on le sait est un des outils essentiels du pouvoir, est dans ce domaine largement révélateur, par cette « curiosité linguistique » qui fait passer « les hommes » pour « l’humanité », « les travailleurs » pour l’ensemble de la classe ouvrière, ou encore « les copains », voire « les mecs », pour l’ensemble des camarades tous sexes confondus ; révélateur également par sa réticence à enregistrer les changements : Madame le ministre, Madame le maire, Madame le directeur... De même l’histoire continue-t-elle encore trop souvent à être enseignée comme une histoire d’hommes uniquement — malgré tout l’apport des recherches féministes de ces dernières années. Or l’on sait l’importance des modèles d’identification proposés aux enfants dès le plus jeune âge !
« Et voilà pourquoi votre füle est muette »...
L’« indifférence » des femmes, leur « apolitisme », sont bien des constructions de l’idéologie dominante. Ce qui apparaît, en revanche, c’est un rapport différent à la politique. Ce que les femmes rejettent, ce n’est pas la politique, c’est une certaine forme de politique, la politique « politicienne », synonyme d’ambitions, de manœuvres, d’arrivisme -cette politique faite de conflits perpétuellement renouvelés entre barons, jeunes loups et cadets, dont la campagne électorale actuelle nous offre tous les jours le spectacle passionnant...
Mais la « capacité », la « compétence » politiques ne se mesurent pas seulement à la longueur ou à l’éloquence d’un discours et peuvent s’exprimer autrement qu’à la tribune d’un meeting.
Une autre pratique politique
Occuper des écoles pour obtenir des postes d’enseignants, militer pour la défense des consommateurs contre l’augmentation des prix, se battre contre la sélection à l’Université, n’est-ce pas aussi faire de la politique ? Et là, on l’a bien vu ces dernières années, les femmes sont aussi présentes que les hommes et n’hésitent pas à prendre des responsabili- tés. Significatif à cet égard, l’exemple des institutrices : largement majoritaires dans la profession, rares sont celles qui exercent des responsabilités au niveau syndical, dans le SNI (Syndicat national des intitu-teurs-FEN). Mais elles ont été nombreuses, l’an dernier, à s’investir à fond dans la lutte contre le décret Monory sur les maîtres-directeurs, et elles ont pris toute leur place dans les diverses coordinations, tant départementales que nationale, qui se sont mises en place à cette occasion.
Rappelons-nous également, dans les années soixante-dix, les grèves des ouvrières de Lip, de Cerisay, des Nouvelles galeries de Thionville, etc. : ces femmes manifestèrent une créativité dans les formes de lutte et une maîtrise dans la direction de leur action qui n’avaient rien à envier aux luttes masculines — et qui bousculaient au passage un autre mythe, celui de la « passivité » des travailleuses !
Ces quelques exemples, que l’on pourrait multiplier, posent le problème d’une autre conception de la politique, une politique qui ne soit pas coupée de la vie, des préoccupations quotidiennes, où l’on ne soit pas obligée de se dissocier, de militer en effaçant ce que l’on est, une politique enfin qui débouche sur des pratiques et des réalisations concrètes. Faire de la politique, pour les femmes, ce n’est pas seulement une démarche intellectuelle, c’est un engagement profond.
Le privé est politique
C’est cette démarche que le mouvement des femmes a traduite — et à laquelle il a donné sa légitimité — par cette affirmation hautement revendiquée : « le privé est politique ! ». Ce privé, où l’on avait voulu de tout temps enfermer les femmes, devenait désormais le point de départ d’une nouvelle représentation du monde : dans la rue, par milliers, dans les syndicats, dans les organisations politiques, les femmes affirmaient que la lutte pour la liberté de l’avortement ou contre le viol était tout aussi politique que la question des relations entre l’Etat et les citoyen(ne)s. En même temps, dans ce bouillonnement, s’affirmait une façon différente de faire de la politique, dont l’objectif n’était plus d’être « comme les hommes », d’« arriver à leur niveau », et qui laissait une beaucoup plus large part à la pratique sociale collective et à la volonté d’organisation démocratique. Autant dire que poussées jusqu’au bout, ces exigences posent le problème d’une transformation fondamentale de la société, dont les femmes ne seraient pas les seules bénéficiaires. La classe ouvrière, elle aussi exclue du jeu politique, aurait évidemment tout à gagner d’une telle subversion.
Aujourd’hui, ces débats ne sont hélas plus portés par un large mouvement social... Ils n’en restent pas moins toujours d’actualité. La recherche des moyens d’obtenir la parité dans le champ des décisions politiques ne peut se dissocier de la volonté de transformation radicale des conditions de vie et de travail des femmes. La réduction du temps de travail pour toutes et tous, le droit au travail et à l’autonomie financière, la socialisation maximale des tâches aujourd’hui définies comme « ménagères », la création d’équipements collectifs de qualité, ne sont pas des solutions définitives aux problèmes de l’exclusion des femmes de la politique. Mais ce sont autant de passages obligés vers l’égalité véritable. La sincérité des organisations politiques dans leur volonté de féminisation ne se mesure pas aux seules professions de foi ou aux éloges de la mixité qui fleurissent les jours de congrès, ni même aux dispositions qu’elles adoptent. Elle se mesure tout autant à leurs capacités à défendre concrètement et quel que soit l’air du temps ces revendications, peu conciliables avec la gestion de la crise ; à les porter au premier plan, et au bout du compte à tordre le cou à la conception traditionnelle, unisexuée et masculine de la classe ouvrière. Plus généralement, comment penser que l’intégration des femmes dans la vie politique, comme actrices, femmes politiques à part entière, puisse s’opérer de manière profonde et durable, sans que leurs exigences soient elles-mêmes portées au rang de problèmes politiques à traiter en tant que tels ?
La force collective des femmes
L’existence du mouvement des femmes, l’ampleur de la bataille pour le droit à l’avortement dans les années soixante-dix, ont somme toute plus aidé à la prise de conscience des organisations du mouvement ouvrier que bien des débats internes sur la mixité. Leur capacité à remettre en cause leur propre fonctionnement n’est ni spontanée ni linéaire. Elle dépend en grande partie de l’existence et de la vivacité de la force collective que constituent les femmes rassemblées autour de leurs objectifs communs. La définition d’un programme, d’une ligne et d’une pratique politique féministes ont tout autant à voir avec l’affirmation de cette force collective.
La question de la place des femmes dans les structures politiques ou syndicales, comme dans les mouvements sociaux, s’avère des plus complexes quand on sait qu’il ne s’agit pas d’un simple problème de nombre de femmes dans les diverses instances. Le pouvoir réel ne repose pas tant sur le titre attribué que sur le rôle effectif et reconnu dans la prise de décisions. Si le problème n’est pas posé à ce niveau par les femmes, il y a de fortes chances pour qu’elles restent cantonnées dans des fonctions aussi honorifiques que marginales de fait. Il serait naïf de penser que la bonne volonté et un brin de vigilance suffisent et que l’on peut se passer de la conviction et de la bataille des femmes elles-mêmes. Un bilan reste à faire des effets réels, concrets, et sans doute contradictoires, des diverses mesures adoptées ces dernières années par les partis, mouvements et syndicats pour féminiser leurs rangs et leurs directions. Il n’y a de toute évidence pas de recette miracle tant que nous sommes dans une société où le sexisme est roi et la division sexuelle du travail un rouage essentiel du fonctionnement social. Faire de la politique, c’est une transgression complète pour une femme. C’est d’une certaine manière oser sortir du champ domestique, prétendre rivaliser avec ceux à qui le pouvoir est destiné. Prendre place, oui, mais comment ? La réflexion est loin d’être achevée. Il s’agit certes de bousculer les comportements et contester une partie du pouvoir aux hommes. Il reste aussi à convaincre les femmes, à se convaincre de la validité d’une telle ambition. Ces dernières années, la réflexion féministe a simplement permis d’avancer quelques pistes. Nul ne peut prétendre imaginer à quoi ressemblerait le pouvoir partagé à tous les niveaux entre les hommes et les femmes, imaginer les bouleversements que cela suppose. Mais en refusant d’être les étemelles exclues du pouvoir, mère ou compagne des combattants, en contestant de plus en plus nombreuses la norme qui fait de la politique le lieu privilégié d’affirmation d’un certain type de pouvoir, celui des hommes, les femmes ont commencé à remuer des montagnes.
Anne-Marie Granger et Danièle Lacoste
femmes
Notes
- * Janine Mossuz-Lavau et Mariette Sineau, Enquête sur les et la politique en France , PUF, 1983.
- Dessin p. 9 : Plantu, Ça manque de femmes !. éd. La Découverte, 1986. P. 10 : dessins originaux de Clara Tahon