Grandes dames de la littérature
Marguerite Yourcenar, une femme « Qu'est-ce qui nous empêche de dire devant chaque personne rencontrée, surtout quand son ignorance ou sa suffisance ou sa méchanceté nous blessent : “Salut, toi qui mourras un jour, et mourras peut-être un peu plus sage que tu ne te montres en ce moment. ” Ainsi Zénon espérait mourir un peu moins sot qu'il n'était né. »
Marguerite Yourcenar
Mais qui est Marguerite Yourcenar ? Quel chemin a-t-elle parcouru pour devenir cette vieille dame à la fois majestueuse et malicieuse qu’elle était à la fin de sa vie, seule femme à entrer (en 1980) à l’Académie française, alors qu’elle vivait à des milliers de kilomètres de Paris, finalement ne mit guère les pieds sous la Coupole et semblait s’en moquer ?
Elle était déjà très célèbre, et pourtant la vente de ses livres se multiplie vertigineusement depuis sa mort survenue le 17 décembre 1987, à l’hôpital de l’île des Monts-déserts (le nom seul fait rêver !), au large des Etats-Unis, dans cette île où elle possédait une maison en bois, bucolique et champêtre à souhait, qui semblait pleine de charme.
Que représente cette femme pour nous ?
Et d’abord, pourquoi donc parler d’elle, comme si sa mort justement, ou son appartenance à une institution aussi critique que l’Académie française, alors que son sexe était féminin, pouvaient justifier d’écrire ces lignes ? N’est-ce pas en réalité quelque peu ridicule ?
Un vase bleu
J’avoue que je ne le crois pas et je veux oser dire la part de séduction du personnage, au-delà de l’œuvre. Car au fond c’est ainsi, même si on peut le regretter : oui, on peut aimer un écrivain sans avoir lu ses livres — encore que parfois on se promette de lire ses livres « un jour » —, comme on peut aimer un jardin sans connaître la demeure qui constitue son centre, comme on peut aimer quelqu’un en ne sachant que très vaguement ce qu’il fait.
Alors, qu’importe, les livres de Marguerite Yourcenar sont là, à portée de main, et l’intérêt que l’on éprouve pour elle est entier. Oui, qui est-elle cette jeune fille qui avec sa première paie (venant d’un éditeur), s’offre un superbe vase bleu du prix total de son premier salaire qu’elle dépense ainsi intégralement?
Certes, il est exact qu’elle n’eut jamais — sauf pendant la guerre — besoin de travailler, et que le souci d’économiser ou simplement de « faire attention » ne la préoccupait pas. Mais plutôt que de lui tenir rigueur de ce privilège qui, de toute façon, ne change rien à nos vies, je préfère voir dans ce geste quelque chose de beau, de pur, d’entier, quelque chose qui lui ressemble (ou ressemble à l’image qu’elle donnait d’elle).
Changer une liasse de billets de banque qui viennent de vous être donnés pour ce vase bleu qu’elle déclarait avoir gardé toute sa vie, a ce rien de hauteur, de dignité, de magie et de détachement — qui, paraît-il, la faisait croire à certains hautaine, et qui fait toute sa personnalité.
D’autant que Marguerite Yourcenar avait des positions très claires sur le travail. Elle disait à Matthieu Galey dans le livre les Yeux ouverts (édition le Centurion et Livre de poche) qui retrace leurs entretiens : « Ce que je considère comme une forme de servitude, c’est le malheureux, qu’il soit payé cent cinquante mille dollars par an comme directeur ou dix mille comme employé, qui tremble à l’idée de quitter sa fabrique, bien quelle soit empoisonnée par la pollution, ou quelle produise des objets dangereux ou stupidement inutiles, parce qu 'il a peur de perdre ses bénéfices ou sa retraite. Cela, c’est l’esclavage. »
Le reflet d'aujourd'hui posé sur hier
Elle ajoutait : « J’ai du respect pour les hippies. Ils tâchent de rejeter beaucoup de choses, qu 'on leur a imposées et qui sont fausses et nuisibles comme la passion de croire qu’on est parce qu’on possède. Acheter, acheter, acheter... Je me
Marguerite Yourcenar par Bérénice Cleeve, 1984 (le Monde)
suis fait une philosophie, si ion peut employer ce mot solennel, selon laquelle je n ' achète jamais rien sans me demander si au fond je ne pourrais pas m ’en passer. Pourquoi ajouter à l'encombrement du monde ? »
Bien sûr, j’en connais qui ricaneront, car cette philosophie du détachement leur semblera un luxe bien inaccessible dont, en tout état de cause, quand on peut en profiter, on ne peut, on ne doit pas se vanter. Question de décence. Et pourtant, Marguerite Yourcenar nous touche là où nous souffrons justement des ornements inutiles, qu’ils soient de style ou de parole. Effacée derrière le classicisme de ses personnages jamais contemporains, ou effacée derrière les écrivains qu’elle eut à cœur de traduire (Virginia Woolf, Henry James, mais aussi les poètes grecs), elle fut celle qui déclara lors de son discours de réception à l’Académie française (à soixante-dix-sept ans ! ) vouloir « s ’effacer derrière le troupeau de femmes qu ’elle sentait dans son ombre » (et qu’on s’entende bien : le mot de « troupeau » n’était en rien pour elle péjoratif).
L’effacement de Marguerite Yourcenar, c’est aussi celui d’une femme derrière le temps. (Voir le titre superbe, énigmatique et si « parlant » de son essai : le Temps, ce grand sculpteur, paru chez Gallimard en 1983.)
Sa façon d’habiter l’histoire le montre. Sa sagesse, sa lucidité le prouvent : pour elle, le temps peut se parcourir comme l’espace — n’oublions pas qu’elle fut toute sa vie une infatiguable voyageuse —, mais ne peut s’apprivoiser. « Ne tombons ni dans l’erreur du naïf qu’assombrissent les massacres et la torture judiciaire, et qui se félicite de vivre au XXe siècle ; ni dans celle de l’amateur de romans historiques qui jouit sans risque des beaux crimes et des beaux scandales d’autrefois ; n ’envions pas surtout la stabilité du passé. Eteignons même le jeu des projecteurs qui met sur les murs et sur les toits des vieilles demeures une poésie qui n ’est pas sans beauté, mais qui n ’est que le reflet d’aujourd’hui posé sur hier, et donne aux choses un éclairage qu elles n’avaient pas » (Inventaire ).
Bref pas question de se laisser aller à la nostalgie et à de vains regrets, mais pas question non plus pour elle de craindre la mort. Est-ce parce qu’elle ne cultivait pas le passé qu’elle se montrait aussi forte devant la mort ? Elle répétait comme Jakob Bôhme : « Où va l’âme après la mort ? Il n ’est pas nécessaire quelle aille nulle part », et comme Chang-Tzu : « Est-ce que je dépends du corps ? Quand il vient, je viens, quand il s’en va, je m’en vais ? »
Marguerite Yourcenar avait préparé sa mort. Une tombe l’attendait, là où elle l’avait choisie, dans le cimetière des Monts-Déserts, une tombe toute proche de celle de son amie Grace Frick, disparue bien des années plus tôt et avec qui elle avait longtemps vécu. Ses cendres ont été déposées, comme elle l’avait demandé, dans un panier qu’elle aimait, recouvert d’un de ses châles. La mort était pour ce grand écrivain « un incident individuel ».
« Je crois que je vais pouvoir me mettre à construire. »
De cette mort, de la mort de Marguerite Yourcenar, nous avons été un peu éclairés. C’est qu’en découvrant un peu mieux cette femme, au moment paradoxal où elle quittait la terre, un pan de lumière, comme lors de chaque nouvelle rencontre, nous a été donné. Comment ne pas être bouleversé par cette lointaine inconnue quand elle dit dans l’Œuvre au noir (qui, mis en scène par le cinéaste Delvaux, sortira au printemps 1988 sur les écrans): « On ne bâtit un bonheur que sur un fondement de désespoir. Je crois que je vais pouvoir me mettre à construire. » Construire, n’est-ce pas ce qui hante les femmes ? A cela, Marguerite Crayencour (puisque c’est son vrai nom), répondit par l’écriture, par l’engagement (pour l’avortement, en particulier), par sa façon à elle d’écouter les choses. Ainsi dans un très émouvant article paru lors de sa mort, l’écrivain Hector Biancotti raconte-t-il qu’elle s’était mise à « écouter les pierres ». Du reste, un essai posthume et très attendu doit bientôt paraître, qui s’intitule : L ‘homme qui aimait les pierres.
On ne peut oublier Marguerite Yourcenar. Elle est là, tout près de nous, comme quelqu’un à qui on doit beaucoup, et qui a encore tant à nous donner.
Sophie Gouskett
Œuvres disponibles en poche (Folio, Gallimard)
drien -, L’Œuvre au noir ; Souvenirs pieux -, et un recueil de poèmes (poésie Gallimard) : Fleuve profond, sombre rivière.