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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

«Travail des femmes, pouvoir des hommes»

Cahiers du féminisme, n° 44, printemps 1988 · p. 32-33 · 1 462 mots

En débat « Travail des femmes, pouvoir des hommes »

Les éditions La Brèche viennent de publier « Travail des femmes , pouvoir des hommes », ouvrage coiiectif de recherche sur les origines de Ifoppression des femmes . Nous reproduisons ci-dessous quelques extraits de l'introduction.

A quoi bon revenir une fois de plus sur les origines de l’oppression des femmes ? Ce vieux débat n’est-il pas passé de mode ? Devenu sans intérêt ?

En 1949, Simone de Beauvoir exprimait déjà, dans son introduction au Deuxième Sexe, une gêne à parler « encore des femmes »... Le sujet est « irritant, et il n’est pas neuf », ajoutait-elle... Pourtant, aujourd’hui encore, les femmes occupent un territoire « a-histori-que ». Le discours dominant n’est-il pas invariablement le même de génération en génération : « La domination masculine a toujours été, c’est la forme d’inégalité la plus ancienne qui soit, elle tient à la Nature, à la biologie »... En ces temps de crise et de chômage, ce discours permet plus que jamais aux conservateurs et réactionnaires de tout type de réclamer le « retour au foyer » des mères et la limitation du droit à la contraception et à l’avortement. Faut-il donc se taire et ne pas réagir ?

Eh bien non ! Nous pensons que l’explication de l’inégalité des sexes, hier comme aujourd’hui, doit être recherchée dans des impératifs sociaux plutôt que dans des fatalités biologiques. D’autant que nous avons de bonnes raisons d’estimer que le patriarcat n’a pas existé de tous temps. Nous sommes partis de l’idée que les origines des premières formes de subordination des femmes ne devaient pas, comme c’est trop souvent le cas, être analysées à partir des seules capacités reproductives des femmes mais plutôt de leur rôle dans la production. Cette approche nous a conduits à réfléchir à l’hypothèse selon laquelle les origines de la domination masculine seraient liées à la lutte pour contrôler le travail des femmes, celles-ci ayant indéniablement joué un rôle productif central dans les premières communautés humaines.

Constatant que la domination masculine était absente de ces premières sociétés communautaires, nous en sommes venus à supposer qu’elle s’était développée avant l’apparition des premières formes de propriété privée, dans les sociétés de type lignager où les liens de parenté organisent la répartition du travail et l’appropriation des biens. Dans quelles circonstances, selon quels processus cela a-t-il pu advenir? En quoi l’émergence de l’Etat et des classes sociales est-elle liée à ces premières formes d’oppression des femmes ? En quoi les a-t-elle modifiées ? La domination masculine a-t-elle profité à tous les hommes, ou à quelques-uns d’entre eux seulement ? Telles sont les principales questions abordées dans ce livre.

Il est nécessaire de prévenir ici le lecteur que cet ouvrage résulte d’une démarche quelque peu originale... C’est en effet tout à la fois une œuvre collective, pluridisciplinaire, franco-américaine et utilisant la méthode d’analyse marxiste (ce qui n’est pas à la mode en ce moment, ni en France ni aux USA).

C’est aussi un ouvrage sans volonté dogmatique qui pose des questions, ouvre des discussions. (...)

Travail des femmes, pouvoir des hommes

Points de convergence

Le point de départ partagé par tous est que l’explication de l’inégalité des sexes doit être recherchée dans des impératifs sociaux plutôt que biologiques. Les facteurs biologiques ne commandent pas une invariable division du travail entre les sexes ; une division des tâches et des activités, quand elle se produit effectivement, ne constitue pas pour autant la condition nécessaire et suffisante de l’inégalité entre les sexes.

En deuxième lieu, et à la suite de leur rejet des interprétations biologiques des relations sociales hommes-femmes, les auteurs s’accordent à considérer que la subordination des femmes ne tire pas ses origines de capacités reproductives mais de leur rôle dans la production. Les femmes sont opprimées en tant que groupe social plutôt que groupe sexuel. Les femmes ayant indéniablement joué un rôle productif central dans les pre- mières communautés fondées sur la collecte, et la culture, les auteurs avancent l’idée que les sources de la domination masculine sont liées à la lutte pour contrôler le travail des femmes et ses produits. Le contrôle du pouvoir reproductif des femmes en a découlé. Il n’y a pas de raison démographique, dissociée de cette raison sociale, pour que les hommes se mettent à opprimer les femmes simplement parce qu’elles enfantent.

Un troisième point d’accord accompagne ce rejet par les auteurs d’un déterminisme biologique, en faveur d’explication mettant l’accent sur la production sociale. Ils pensent que la domination masculine était absente des premières sociétés communautaires, mais déjà présente dans les premières sociétés de classes (au sens classique du terme, par exemple les sociétés esclavagistes). Ils rejettent ainsi les analyses qui passent directement des sociétés communautaires aux systèmes de classes fondés sur la propriété individuelle sans identifier de formation sociale ou de mode de production transitoire. Bien que ne partageant pas les mêmes conceptions sur ces sociétés transitoires, les auteurs s’accordent sur le fait que les sociétés fondées sur une réelle propriété privée ont été précédées par d’autres formes d’organisation sociale reposant sur le développement de la propriété collective ou de groupe. Dans ces sociétés lignagères, les liens de parenté organisent la répartition du travail et l’appropriation des biens ; et c’est dans ces sociétés que la domination masculine s’est d’abord instaurée.

Il en résulte qu’il faut tenir compte de la dialectique des relations de parenté dans la définition des premières causes de l’inégalité entre les sexes. Bien que leurs reconstructions des processus impliqués divergent, les différents auteurs recherchent les origines de la domination masculine du côté de la montée de ces sociétés lignagères. Plus précisément, ils se retrouvent pour mettre en évidence l’importance cruciale des règles de résidence post-maritale dans l’analyse des relations entre sexes dans le cadre de ces sociétés. Ils soutiennent que la patri-localité — système dans lequel les femmes viennent habiter chez le groupe de parenté de leur mari après le mariage — a permis aux hommes d’utiliser et de s’approprier le travail et les produits des femmes. (...)

Points de divergence

La question de savoir jusqu’à quel degré la domination masculine a représenté une création consciente d’hommes souhaitant exploiter le travail féminin ou bien le résultat moins consciemment prévu de mécanismes sociaux dont la dynamique originelle ne se fondait pas sur l’oppression d’un sexe par l’autre a été longuement débattue, sans pouvoir être tranchée, entre certains d’entre nous.

Pour les uns, l’apparition d’une domination masculine, réalisée grâce au renversement de l’ancien système matri-local, inaugure un nouveau mode de production. Leur approche estime qu’il y a eu rupture décisive avec les premières sociétés égalitaires (qui tendaient à être matrilocales et matrilinéaires). Cette rupture a créé un nouveau mode de production reposant sur l’exploitation de la force de travail féminine (étant entendu qu’un certain nombre de tentatives furent probablement effectuées avant que le nouveau mode de production n’émerge avec toutes ses caractéristiques).

Les autres, par contraste, mettent l’accent sur le développement, depuis l’intérieur de la société communautaire, d’un nouveau mode de production fondé sur la propriété lignagère et la circulation de la force de travail au travers du mariage. D’après elles, la domination masculine se développe plus graduellement, après l’apparition du nouveau mode de production, ayant pour origine les dynamiques du travail, de la propriété et de l’échange dans les sociétés lignagères, matrilocales ou patrilocales.

Ces divergences ne seront vraisemblablement pas résolues de manière définitive. Les partisans de la première démarche peuvent s’appuyer sur la fréquence des mythes sur un renversement violent des femmes par les hommes, et suggérer que ces mythes représentent la mémoire historique de tels événements ; les partisans de la seconde mettent l’accent sur la variété des statuts féminins dans les sociétés lignagères et suggèrent qu’il s’agit d’un continuum évolutif. Certaines formes d’organisation sociale peuvent ainsi être analysées de façon différenciée : N. Chevillard et S. Leconte désignent les contradictions des sociétés matrilinéaires virilocales (où la descendance est reconnue de mère en fille mais où la résidence est située chez les membres de la famille maternelle du mari) comme autant de preuves de l’imposition forcée de la patrilocalité. De telles sociétés, affirment-ils, sont trop illogiques et contradictoires pour être apparues naturellement : « Ces complexités sont, nous le verrons, le signe que la patrilocalité n’évolue pas de son seul chef mais qu’elle intervient en tant que rupture radicale dans des sociétés qui ont dû auparavant se constituer sur la base de la matrilinéarité et de la matrilocalitè. »

A l’opposé, S. Coontz et P. Henderson considèrent que les contradictions des sociétés matrilinéaires virilocales témoignent de leur nature transitoire. Le passage à la virilocalité, soutiennent-elles, peut s’effectuer progressivement dans le cadre d’une société précédemment matrilinéaire et matrilocale, suscitant des conflits entre les tendances individualisantes de la résidence virilocale et les pratiques collectives des structures et de l’idéologie matrilinéaires. (...)

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