En mai-juin 1 968 , quatre cents travailleuses de Ford entrent en grève. Elles revendiquent la même grille de salaires que les ouvriers qualifiés. Cette grève sera l'étincelle qui met le feu à la plaine. En effet, autour de cette grève se construira un mouvement qui préfigure le type de mouvement féministe qu'on allait voir se développer en Grande-Bretagne.
Le gouvernement a envoyé la seule femme ministre, Barbara Castle, prendre le thé avec les grévistes et promettre de faire quelque chose. La grève dure trois semaines. Le résultat est une victoire mitigée avec une augmentation de la grille de salaires des femmes. Le résultat final sera l’« Equal Pay Act ». Adoptée en 1970, cette loi ne rentrera en vigueur qu’en 1975 et aujourd’hui, treize ans plus tard, le salaire moyen des femmes est toujours inférieur de 30 % à celui des hommes ! Et en 1984 le même atelier de travailleuses de Ford est de nouveau entré en grève pour revendiquer l’équivalence de leur travail avec le travail qualifié fait par les hommes.
A travail égal, salaire égal
Quelques responsables syndicaux impliqués dans la grève de 1968 ont vu là un thème qui pourrait mobiliser un large soutien. Une réunion publique organisée en octobre 1968 attire plus de deux cents personnes, en majorité des militantes syndicalistes. C’est alors que se crée le Comité national pour l’action unitaire pour les droits de femmes (NJACCWER). Une grande partie des femmes qui vont créer les premiers groupes femmes se sont rencontrées au sein du NJACCWER. Le mécontentement face à la structure bureaucratique de cette organisation — où une petite direction formée de responsables syndicaux prend toutes les décisions sans consulter les groupes locaux — et l’exemple américain vont donner à ces groupes leur forme spécifique : pas de « leaders », de bureaucratie, etc. Cependant, les groupes se sont mobilisés pour la seule initiative de masse organisée par le NJACCWER, une manifestation pour l’égalité des salaires des femmes à Londres, le 18 mai 1969.
Le deuxième mouvement des femmes en Grande-Bretagne a donc commencé à vraiment exister à la fin des années soixante, cinquante ans après l’aboutissement du mouvement des suffragettes. En 1969, il y avait déjà des groupes femmes dans la plupart des grandes villes. Ils rassemblaient surtout des femmes de l’intelligentsia de gauche, souvent mariées, avec des enfants.
Dès le début, le mouvement fut influencé à la fois par le mouvement étudiant révolutionnaire en Europe et par les théories féministes américaines fondées sur une critique du type de radicalisation dit « masculine ». En Grande-Bretagne des intellectuelles commençaient à se pencher sur le sujet, mais en partant d’un point de vue marxiste ou socialiste, comme Juliet Mitchell le fit dans un article très important « La plus longue des révolutions » (New Left Review, 1966).
L'oppression en question
Sheila Rowbotham, très connue pour ses études sur la situation des femmes aujourd’hui et dans l’histoire, expliquait à la revue Socialist Review en 1978 comment elle était devenue féministe à l’époque : « Il y avait l’effet du mouvement noir et des idées politiques qui commençaient à parler de la vie quotidienne et de l’identité individuelle. Il y avait une réflexion sur ma situation individuelle qui n ’était pas celle d’un ouvrier dans l’industrie, et qui ne semblait pas rentrer dans le modèle marxiste, centré sur les ouvriers. »
« L’effet du mouvement étudiant a eu pour conséquence que, pour la première fois, beaucoup de femmes se radicalisaient et même si je n ’étais pas dans ce mouvement, il facilitait la vision de la situation qui était la nôtre, celle de toutes les femmes. »
« Le mouvement étudiant s'opposait à la hiérarchie traditionnelle, mais en pratique, avec ses grandes assemblées générales, il était toujours très difficile pour les femmes d’y participer sur un pied d’égalité. C’était également difficile pour certains hommes, mais pour presque toutes les femmes, cela ne fait pas de doute. »
« Lors des occupations de facs on voyait bien la situation des femmes et des hommes à la maison. Bien que les femmes soient dites “ égales ”, les hommes proposaient souvent quelles s’occupent des tâches ménagères, provoquant ainsi de nombreux antagonismes (...) »
« Il n’y avait pas simplement une tradition de reconnaissance des droits des femmes venant du mouvement syndical, il y avait aussi des choses qui bougeaient dans les couches moyennes avec le développement des crèches parentales, les associations pour les droits des homosexuels. Ce changement dans le climat des couches moyennes était un apport important. »
OOSSIEER « Il semblait que n ’importe quoi pouvait arriver à cette époque. Au début des années soixante, il semblait que rien ne changerait jamais aux Etats-Unis, et puis, d’un coup, on entendait parler des émeutes des Noirs, des sit-ins des étudiants. Et il y avait Mai 68 en France. On disait que les travailleurs ne pouvaient rien faire et, tout d’un coup, on voyait dans un pays capitaliste avancé que les travailleurs pouvaient faire beaucoup de choses. »
La première conférence nationale du mouvement des femmes s’est tenue à Oxford en 1970, plus ou moins par hasard. Un groupe de féministes historiennes avaient décidé d’organiser un séminaire sur l’histoire des femmes, qui s’est transformé en une conférence nationale sur la libération des femmes. Plus de cinq cents femmes sont venues. Les conférences annuelles du mouvement allaient continuer jusqu’en 1978.
Voilà une autre spécificité du mouvement en Grande-Bretagne. Bien qu’une polémique existât dès le début entre les féministes radicales et les féministes socialistes, au début du mouvement on se disait « féministe » tout court. Il y avait l’idée de sisterhood, l’idée que toutes les femmes sont sœurs et que l’expérience commune de l’oppression des femmes — Blanche ou Noire, ouvrière ou employée — unifierait toutes les femmes. Cette position se traduisait par la tentative de créer un mouvement national, informel, fédéral, dont le groupe local serait l’unité de base, et par l’accent mis sur le fait que le mouvement féministe était un mouvement large où chaque courant avait sa place.
Féminisme et socialisme
A cause de l’histoire spécifique du mouvement ouvrier britannique, les rapports du mouvement féministe avec les organisations de la classe ouvrière ont pris une forme particulière. Le mouvement féministe a toujours cherché à tisser des liens et à exercer une influence féministe sur les syndicats. Après NJACCWER, il y a eu d’autres campagnes regroupant à la fois des femmes syndicalistes, qui commençaient à s’organiser dans les commissions syndicales, et les groupes féministes. Par exemple, la campagne de soutien aux femmes des services de nettoyage de nuit, la Working Women’s Charter Campaign, autour de la Charte des femmes travailleuses adoptée par l’union régionale de Londres en 1975, et le soutien du mouvement féministe à beaucoup de luttes de travailleuses.
L’exemple le plus récent en est la campagne sur l’avortement avec le soutien des syndicats et la manifestation organisée par le TUC sur ce thème en 1979. Les rapports des femmes avec la gauche et le mouvement ouvrier ont été néanmoins parfois ambigus. Rosalind Delmar (autre féministe de renom) en fit l’expérience à sa première réunion femmes en 1968, organisée après un sit-in étudiant à la London School of Economics : « Un syndicaliste est venu pour nous dire ce qu’il fallait faire. Nous lui avons dit de partir, personne n’allait l’écouter. La gauche étudiante a toujours eu tendance à être déférente par rapport aux ouvriers parce qu’on les croyait stratégiquement plus importants que tous les autres, certainement plus important que les femmes. Jetais très impressionnée par ce que nous avons fait. »
Le mouvement féministe britannique des années soixante-dix a d’abord été connu comme « le mouvement pour la libération des femmes ». Le mot « libération » résumait deux idées : la libération sexuelle dont tout le monde parlait dans les années soixante, et l’inspiration que la gauche radicale occidentale et particulièrement les étudiants et la jeunesse en général, trouvaient dans les luttes de libération des peuples du tiers monde, surtout les Vietnamiens.
Par les conditions qui présidèrent à sa naissance, le mouvement des femmes britannique était très lié aux idées du socialisme. Ainsi, bien que les adversaires du mouvement le qualifient de « petit-bourgeois », les féministes elles-mêmes étaient résolument contre le réformisme ouvrier et le « féminisme bourgeois ».
Au début des années soixante-dix, le parti travailliste ne semblait pas un choix évident pour la nouvelle génération de révolutionnaires qui trouvaient les groupes d’extrême-gauche plus conformes à leurs idées. Les féministes britanniques n’ont pas été confrontées à un parti communiste de masse comme en Italie ou en France. Mais le Parti communiste britannique a réussi dans le milieu des années soixante-dix à recruter un certain nombre de féministes.
Certains prétendent que ce « gauchisme » (si on le compare avec la tonalité d’une partie du mouvement aux Etats-Unis), explique que le féminisme britannique n’a pas pu pénétrer dans V establishment, et fut facilement marginalisé. Il est vrai que dans les premières années, il y eut peu d’intérêt pour la progression des femmes dans les institutions politiques existantes ou dans le monde des affaires.
Mais, depuis la fin des années soixante-dix, avec le développement d’une gauche au sein du Parti travailliste et l’échec du mouvement féministe unifié de 1970 à 1978, de nombreuses femmes de l’aile féministe-socialiste du mouvement sont entrées dans le Parti travailliste, espérant y trouver une force sociale plus adéquate à leur lutte, pour essayer de transformer la politique du parti et la représentation des femmes en son sein.
Le mouvement féministe a perdu sa forme principale de groupes femmes dans chaque ville. Mais il y a toujours des groupes agissant sur des thèmes spécifiques (comme les femmes battues), des femmes organisées au sein du Parti travailliste et des syndicats et, phénomène des années quatre-vingt, des femmes de la classe ouvrière qui s’organisent en tant que femmes, comme par exemple les femmes de mineurs. La combinaison de ces forces rendra possible l’apparition d’une force féministe sur la scène politique en Grande-Bretagne plus importante encore que ce que nous avons vu après 1968.
Philomena O’Malley