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Souvenirs de lycéennes : Mythes ou réalités

· Cahiers du féminisme, n° 45, été 1988 · p. 30-32 · 2 360 mots

Entretien avec Catherine, Danièle.

Nous avons rencontré Danièle et Catherine , toutes deux lycéennes en 1968, l'une au lycée Lamartine (9 e) l'autre à La Fontaine (16 e). La première est aujourd'hui institutrice, la seconde travaille dans la publicité. Leur vécu et leurs analyses des événements de 68 sont très différents, pour ne pas dire opposés.

Danièle était en classe de première au moment des événements, Catherine en seconde ; leurs lycées étaient non mixtes comme la majorité des établissements à l’époque.

♦ Quelle était la situation dans les lycées avant 1968 ?

Catherine — Le règlement intérieur était très strict. Nous portions des blouses différentes selon les semaines, nous contestions en ne portant pas la blouse adéquate, ce qui nous valait des heures de colle. Les bas et les sacs à main étaient interdits avant la troisième. Nous devions avoir les cheveux tirés par des rubans de couleurs non vives. En terminale, les filles étaient autorisées à porter leurs livres sous le bras, le cartable n’était plus obligatoire. Le maquillage était proscrit, sinon nous passions au lavabo ; le pantalon était permis du 15 décembre au 15 janvier seulement. C’était une guerre d’escarmouche incessante entre les élèves et les profs (uniquement des femmes). On nous préparait à être de futures mères et épouses, notamment par les cours d’enseignement ménager.

Danièle — Lamartine était un lycée très fermé où la discipline était aussi très stricte. Il y avait un contrôle permanent sur les filles, avec un aspect paternaliste. Le travail dans les cours était mâché, nous avions très peu d’autonomie, nous subissions des cours magistraux. L’encadrement était tel qu’il n’y avait aucun espace dans le travail scolaire pour que s’inscrive une contestation ou pour se forger une opinion critique par rapport aux cours. Ce qui explique à mon avis l’explosion de 68 : nous ne voulions plus être des têtes à bourrer mais des individus pensants et reconnus comme tels.

♦ Comment vous êtes-vous inscrites dans ce mouvement de 68 ?

Catherine — J’étais en contact avec des gens du MRAP au moment des manifestations sur le Viêt-nam, auxquelles j’ai participé au début de 1966. J’ai entendu des mots d’ordre differents, tels que « FLN vaincra » au lieu de « Paix au Viêt-nam » et je suis allée au grand meeting de fondation du comité Viêt-nam national. Des comités Viêt-nam lycéens ont été créés, c’est là que j’ai pris contact. Nous tenions nos réunions dans les cafés près du lycée, et les surveillantes nous pourchassaient jusque-là. Pour moi, c’était une continuation des guerres d’escarmouche que nous menions dans le lycée. Nous étions nombreuses à participer au comité Viêt-nam. J’allais aux coordinations des comités lycéens de Paris-banlieue ; c’était un lieu mixte, ce qui est important compte tenu du contexte de l’époque. J’ai rencontré dans cette activité des militants dont l’investissement politique était différent du mien. J’ai commencé à discerner des regroupements, que j’ai vu plutôt comme des regroupements affinitaires au début et seulement après comme politiques. Il y avait des sensibilités communes et c’est ainsi que je me suis retrouvée à l’AMR (Alliance marxiste révolutionnaire).

Danièle — Etre dans un lycée non mixte change les rapports aux choses, les relations entre les filles et les garçons dans la pratique militante, dans la mesure où nous étions obligées de nous débrouiller toutes seules. Au lycée de garçons Decourt proche du nôtre, il y avait une forte mobilisation en solidarité pour le Viêt-nam. A Lamartine nous avions également un comité très actif. A l’époque je ne faisais pas de politique mais je regardais cela avec sympathie. Ce n’était pas possible d’être pour l’ordre établi. D?abord parce que j’étais juive, et parce que dans mon quartier (vers Belleville, non loin de la place du colonel Fabien), la référence c’était le PC, il y avait de fortes traditions de solidarité liées à l’activité du PC. Je me suis politisée et radicalisée pendant les événements, j’ai vraiment le sentiment d’être une enfant de Mai. Dans mon lycée un petit groupe animait des activités politiques autour du Viêt-nam, de Cuba. Je ne cherchais pas à savoir qui dirigeait, j’ai su après que c’était la JCR, que j’ai d’ailleurs intégrée en décembre 1968.

♦ Qu’est-ce qui vous a le plus marquées en 1968 ?

Catherine — Je ne suis pas certaine de l’importance politique qu’on attribue aujourd’hui à ces événements. Ce qui s’est passé c’est la manifestation d’une classe d’âge qui ne supportait plus, avec l’allongement de la scolarité, des règles établies

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Ill pour des gosses de treize ans et non pour des gens de dix-huit ans. Pour moi, la particularité de 68 dans les lycées touchait à la vie quotidienne. Je ne vois pas de rupture en 68 mais plutôt après, nos provocations de potache devenaient des motifs de revendications que je qualifierais de syndicales, mais nous avions perdu notre humour.

Danièle — Cela va peut-être paraître anachronique, mais ce qui m’a le plus marquée, ce ne sont pas seulement les manifs ni la révolte étudiante, mais le fait qu’on ait imposé aux profs des débats, y compris philosophiques. Les profs discutaient avec nous d’égale à égale, c’est ce renversement des rapports hiérarchiques qui m’a marquée. On avait le droit à la parole. Je me souviens que les militantes politiques diffusaient Politzer, auteur pourtant bien « carré », mais on y trouvait une manière de contester le verbiage fumeux des profs de philo. On découvrait Freud, Marx, Hegel, et aussi un mode de pensée, des références philosophiques, historiques, complètement différents. On lisait beaucoup, on fonctionnait en assemblée générale, on contestait le contenu des cours, on prenait enfin la parole, c’était fondamental pour moi. On n’était pas des sujets dépendant des événements extérieurs ou de la révolte des étudiants à laquelle on se ralliait, mais on prenait le pouvoir à l’intérieur du lycée. On repensait le monde et on contestait la manière dont on nous l’avait présenté. Tout d’un coup on avait d’autres réferences, qui nous liaient au mouvement communiste. D’ailleurs j’ai retrouvé dans les autres mouvements sociaux que j’ai vécus plus tard cette rupture avec la norme quotidienne et toutes ses pesanteurs. En 68, on s’est mis à raisonner : est-ce que la nature humaine existe, est-ce que les gens vivent de manière prédéterminée, est-ce que les choses peuvent changer ou pas, est-ce qu’il y a inéxorablement des bons, des méchants, des forts et des faibles ? Est-ce que la vie sociale peut modifier la nature humaine ? On ne se posait pas le problème de notre devenir, mais dans notre activité de lycéennes on transformait l’ordre social et on ne pouvait que mettre cela en rapport avec ce qui se passait ailleurs, chez les étudiants, chez les ouvriers.

Je ne crois pas qu’on mythifiait. Je ne pensais pas en termes de révolution, j’étais prise au quotidien par cette explosion. Le carcan institutionnel volait en éclats. La modification des rapports profs/ élèves fut une révélation pour des jeunes qui avaient toujours été mis en tutelle. On avait changé notre réalité ; mais se donner les bases d’une réorganisation à l’échelle de la société, c’était un autre problème. Pour cela on se référait à l’histoire. On voyait les choses commencer à bouger dans les usines, puis on s’est aperçu que petit à petit tout rentrait dans l’ordre. On a ressenti cela comme une trahison par rapport à nous, nous étions terriblement déçus des syndicats et des partis de gauche traditionnels. Nous, on continuait à se mobiliser dans les bahuts, alors que dans le monde du travail ce n’était plus vrai. C’était une réalité qu’on ne connaissait pas, d’où notre impatience. Tout ceci explique mon engagement politique après 68.

♦ Comment fonctionnaient les comités d’action lycéens (CAL) ?

Catherine — Je pense que les CAL furent un mouvement loupé. D’abord à cause de la fluidité du milieu et aussi parce que les grands frères, officiels ou masqués, n’ont laissé aucune latitude au mouvement lycéen pour être lui-même. Je considère qu’il y avait un iatus entre les gens organisés et les autres.

Danièle — Les CAL avaient une triple fonction : préparer les assemblées générales, assurer la liaison avec le mouvement étudiant et avec les syndicats enseignants. Les CAL étaient très ouverts. Pour moi c’était une instance naturelle, il était normal qu’on se répartisse le travail. Il n’y avait pas d’autres structures sur le lycée, c’était efficace pour l’action et pour l’information. Je n’ai jamais cru que les choses se faisaient spontanément, j’ai toujours pensé qu’il était nécessaire d’avoir un Heu pour organiser les choses.

Mais à la rentrée, la mobiüsation dans les lycées n’était plus possible comme en mai et juin, donc se posait le problème du devenir des CAL. Les forces organisées avaient des positions différentes. La JCR me semblait la plus cohérente. Une structure de lutte ne peut être maintenue artificieUement quand la lutte décroît, c’est comme les comités de grève dans les entreprises. Il ne pouvait pas y avoir mutation automatique des CAL en un mouvement de jeunesse à gauche. La JCR proposait aux gens radicaüsés de se poütiser, de s’engager durablement pour œuvrer à l’émergence d’un tel mouvement de jeunesse. L’enjeu était de poser les jalons pour la construction d’un mouvement futur.

♦ Quelle était la place des filles en 68 ?

Catherine — PersonneHement, je n’ai participé à aucune élaboration. J’assurais principalement des tâches matérieUes : tirage de tracts à la ronéo, vente des journaux. Mais dans mon organisation, je n’ai jamais été confrontée à des manifestations de sexisme grossier. Le discours des féministes après 68 n’avait aucun sens pour moi, on était insérées dans un discours lutte de classes. Ce n’est que plus tard que je me suis investie dans le mouvement féministe et que j’ai participé à la Revue d’en face jusqu’en 1981.

Danièle — Etant dans un lycée non mixte, nous avions pris conscience de notre existence, nous entrions en poütique par nos propres forces. A Lamartine nous fonctionnions de manière autonome. On préparait les exposés entre nous. On était battantes. Je ne sortais pas le soir et n’allais pas aux AG de coordination parisienne. J’étais donc en dehors des centraüsateurs, mais à l’époque peu m’importait que ce soit des hommes. Je prenais ce qui m’intéressait dans les comptes rendus que nous faisaient les copines qui allaient aux AG. Sur le lycée c’étaient les filles qui animaient. C’étaient des filles de quafité : quand je suis allée à des AG, je me suis aperçue du respect que les garçons avaient pour ces filles. Elles avaient du punch, elles ont beaucoup assuré face à radministration. Il est vrai qu’en 68, des filles se sont radicafisées par copains interposés, c’était une autre impücation. Certaines filles me donnaient l’impression de ne pas avoir un engagement en profondeur, ce n’était pas dans les tripes, elles avaient des discours fumeux et par la suite elles ont décroché assez vite. Par réaction certaines se sont radicafisées dans le mouvement féministe. Mais avec une radicalisation très « anti-mecs ». Il y a eu rejet de la politique via la politique des hommes, à cause même de leur mode d’entrée dans la politique.

J’ai mis plus de temps que d’autres à m’investir dans le mouvement féministe, je militais pour moi, je ne voyais pas pourquoi il fallait réagir contre les mecs. En revanche, le discours féministe sur l’inégalité dans une organisation politique entre les hommes et les femmes m’a beaucoup parlé après.

♦ Quel bilan politique et personnel tirez-vous de 68?

Catherine — Je ne renie pas ce que j’ai fait mais je regrette de n’avoir pas compris plus vite certaines choses. En 1968, on a tenu un discours plaqué sur le réel. Cela peut paraître pessimiste, mais tout ce qu’on disait me semble avoir perdu beaucoup de pertinence aujourd’hui, peut-être parce que je suis une « planquée » maintenant. Je n’ai aucun engagement militant depuis sept ans. En fait notre révolte était d’ordre moral et nous avons fonctionné sur la croyance et la certitude. Je crois que nous avions un complexe de survivant : nous n’avions pas vécu la guerre c’est pourquoi nous reprenions des discours figés pour jeter un pont avec une histoire passée.

Danièle — Moi, au contraire, j’ai le sentiment d’avoir vécu une intense période de réflexion intellectuelle et culturelle. Les études prenaient leur cohérence parce qu’elles nous servaient dans la vie sociale et politique. L’autosatifaction de certains « anciens » de 68, qui consiste à dénigrer la jeunesse d’aujourd’hui, vient peut-être de ce rapport à l’intellectualisme. Je pense que le discours « vieux combattant » du style : nous c’était autre chose — induit par un livre comme Génération de Hamon et Rotman — se situe dans la pure tradition des « antagonismes » de générations. En ce sens, ce discours est totalement conformiste et n’a rien de révolutionnaire.

Le mouvement de décembre 1986 a reflété d’autres modes de radicalisation, d’autres formes d’expression que les nôtres. Nous, nous étions dans la sphère du futur sans voir que la réalité sociale ne suivait pas forcément. Les jeunes de 1986 étaient plus ancrés dans la réalité sociale avec ses valeurs traditionnelles, le racisme, l’individualisme... leur explosion a répondu à cette réalité-là.

Il y a des moments de 68 que j’ai retrouvés dans les mobilisations de ma profession : cette rupture avec le quotidien qui bouleverse les rapports entre les gens, le rapport au travail, à la hiérarchie, etc. Les barrières tombent, tout est permis, tout est possible. On retrouve le débat sur la nature humaine. Le gens changent quand ils sont dans d’autres conditions de vie. Rien n’est inéluctable, la transformation est possible.

Moi, je n’ai pas perdu l’espoir dans la révolution. On peut vivre autrement, avoir d’autres valeurs, à condition que l’on soit maître du jeu et qu’on organise nous-mêmes cette transformation. Ce qui reste de 68 au plus profond de moi-même, c’est la conscience que c’est à nous de décider, de prendre la parole, de créer autre chose ; la vie c’est nous qui devons la contrôler. J’ai toujours trouvé heureuse ma rencontre avec la Ligue; même si je n’y suis plus aujourd’hui je n’ai pas pour autant freiné mon activité militante.

Propos recueillis par Catherine Rosehill

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