La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Retrouvailles toulousaines

· Cahiers du féminisme, n° 45, été 1988 · p. 27-29 · 2 173 mots

Cet article est né d'une envie : l'envie de se retrouver à quelques-unes pour parler de façon plus personnelle d'une période — Mai 68 — qui nous a toutes profondément marquées, et essayer d'analyser ensemble ce que ces événements avaient changé pour nous.

Catherine, Claudie, Danielle,

Eliane, Hélène, Marie-France B. et Marie-France H. ont accepté de participer à ces « retrouvailles ». Nous étions toutes à Toulouse en 1968, pour la plupart étudiantes. Nous avons toutes, sauf une, milité plus ou moins longtemps à la Ligue1 ; certaines y sont tou jours, d'autres l'ont quittée.

Pour quelques-unes d’entre nous, la politique et le militantisme ne datent pas de Mai 68. Eliane et Danielle étaient à l’UEC avant la scission de 1965 qui a donné naissance à la JCR2. Hélène et Marie-France H., elles, ont rejoint la JCR peu après sa création. Toutes deux fouillent dans leur mémoire pour retrouver les noms des militants et des militantes de cette époque, et s’aperçoivent alors que la JCR avant 1968 était une organisation assez mixte, contrairement à ce que l’on pourrait croire à la lecture de Génération 3 , d’où les femmes sont singulièrement absentes : presque la moitié de militantes à Toulouse.

Elles réalisent en même temps qu’il s’agissait souvent de femmes (ou copines) de militants : on militait par couple... Hélène garde un bon souvenir de cette période : « La JCR avait un fonctionnement assez familial, à Toulouse en tout cas. On formait une bande de copains, à l’intérieur de laquelle il n’y avait pas de rapports de pouvoir comme il peut y en avoir dans une organisation structurée, comme il y en aura par exemple plus tard dans la Ligue. Et les relations entre hommes et femmes étaient plutôt « relax ». Les filles comptaient beaucoup dans la JCR, elles n’étaient pas “écrasées” elles prenaient la parole dans les réunions. » Marie-France, pour sa part, porte une appréciation plus réservée : « C’est vrai que les femmes n ’étaient pas effacées. Mais il ë’y en avait pas beaucoup à la direction... Et la formation, par exemple, était assumée quasi exclusivement par les hommes, c’étaient eux qui faisaient tous les exposés. » Mêmes réserves chez Danielle : « Certaines femmes étaient reconnues à part entière par les mecs et pouvaient dialoguer d’égale à égal ; mais ce n ’était pas le cas pour toutes. Cependant, on ne parlait pas de tout cela, même si parfois, on se plaignait hors réunion : on n ’avait pas cette conscience de femme qu’on a connue après. Il y avait d’autres rapports entre nous tous, un sentiment de fraternité qui passait, on avait plaisir à faire des choses ensemble, on remettait tout en cause. »

« On s'affirmait au jour le jour »

S’il n’y avait pas encore cette « conscience de femme » dont parle Danielle, si le féminisme comme force sociale n’est apparu qu’après 68, il serait faux pour autant de penser que les idées portées par le mouvement des femmes ont surgi brusquement comme au beau milieu du désert : un certain nombre de préoccupations étaient déjà présentes à cette époque, même si personne n’y mettait l’étiquette de « féminisme » : « On ne se sentait pas féministes, explique Hélène, on n ’avançait pas de revendications spécifiques concernant les femmes mais on avait des revendications au niveau de la vie quotidienne. Par exemple des exigences sur le partage des tâches. Certes, c’était

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jl limité car à l’époque nous étions pour la plupart étudiants, et dans la vie d’étudiant, les tâches sont limitées : pas d’enfant, le Resto U le plus souvent... Mais cette préoccupation était là. » Marie-France se souvient de discussions avec quelques copines de la JCR avec qui elle était très liée : « On parlait beaucoup de la vie quotidienne, du partage des tâches, de la sexualité et de nos exigences dans ce domaine, de la contraception. C’est une de ces copines qui nous a apporté, en 1966, les premières plaquettes de pilule, alors que la pilule n ' était pas encore légalisée. »

Souvenir semblable pour Eliane : « Entre copines, secrètement, on échangeait des procédés contraceptifs, on se communiquait les adresses des toubibs qui faisaient des avortements. Je me souviens aussi de scènes qui ont dû se répéter souvent : à deux ou trois, tout en se faisant des mises en plis, on parlait des bouquins de Reich, et aussi de nous. On voulait relire ensemble le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. On faisait des tas de projets... »

En fait, résume Hélène « on n ’était pas féministes mais on avait une pratique quotidienne, on s’affirmait au jour le jour. »

L'impression de reculer les limites

Mai 68 arriva... Pour nous toutes — pour celles qui avaient déjà une expérience politique comme pour celles qui ont commencé à militer à ce moment-là — une période qui a profondément marqué nos vies et nos consciences, dont nous gardons le souvenir de quelque chose d’exaltant. Ce que Claudie, qui ne faisait partie d’aucun groupe à l’époque, résume parfaitement : « Politiquement, les événements clés de Mai 68 ont été les mêmes pour tous et ont produit sans doute les mêmes choses. Je garde toujours leur exemplarité en mémoire. C’est peut-être cela qui m’a le plus aidée à maintenir le cap au cours de toutes ces années de militantisme et jusqu’à aujourd’hui: cette idée que “ça a été possible”. Le principal, en Mai 68, c’était l’ambiance, l’envie d’être ensemble, l’impression de reculer les limites intellectuelles et sociales, de faire tomber les interdits. Plus de barrières relationnelles, hiérarchiques, psychologiques avec les profs, les mecs, les gens au travail. Tout le monde se parlait, on avait l’impression d’occuper la ville dans sa totalité, on changeait la fonction des lieux, on en devenait responsables. »

Une génération mixte

Dans un tel « bouillonnement », beaucoup ont réussi à dépasser ce qu’elles croyaient être leurs limites : « J’ai découvert à cette occasion, raconte Catherine, que j’étais capable de prendre la parole dans des réunions et d’agir sans hésitation. » De même Danielle — qui jusque-là s’était souvent sentie en tant que militante « comme rien du tout » et en éprouvait une certaine rancœur — explique comment les choses ont basculé en Mai 68 : elle a eu le sentiment de prendre sa revanche, d’être enfin reconnue, car c’est elle et son compagnon qui ont animé la grève et l’occupation dans le lycée où tous deux étaient alors enseignants.

Contrairement aux images très masculines couramment véhiculées sur Mai 68, nous avons toutes le souvenir d’une grande mixité (surtout en fac de lettres, bien sûr), aussi bien dans les AG, les manifs, les occupations de facs, etc. Chacune de nous pourrait donner des exemples, citer des noms. Mais il est vrai que quand nous en venons à évoquer les « leaders » de 68, les noms féminins se font plus rares. « Dans les AG par secteur (psycho, lettres, histoire, etc.), tout le monde intervenait, se rappelle Claudie, mais dans les grandes AG par fac ou les coordinations, là les prises de parole étaient principalement masculines. Et dans l’occupation de la fac de lettres, certaines femmes étaient presque exclusivement investies dans des tâches d’organisation et de gestion qui ne changeaient pas beaucoup des rôles traditionnels : standard téléphonique, clefs, adresses, contacts, répartition des tâches, collectes et distribution des marchandises pour les grévistes... »

Ce n’est sans doute pas un hasard si plusieurs d’entre nous gardent un souvenir très fort d’Hélène : c’était à l’époque une des rares femmes qui osait intervenir dans les grandes assemblées générales ou dans les meetings. « J’étais très impressionnée par elle, raconte Catherine. A la fac de sciences elle était reconnue comme une des porte-parole du mouvement, ses interventions étaient écoutées et convaincantes. Je me rappelle que j’étais très contente que ce soit une femme qui ait cette importance et cette influence, elle me fascinait un peu. » Danielle, elle, se souvient de son admiration pour Sosso, une des rares femmes, ou même la seule, du service d’ordre étudiant, toujours au premier rang des manifestations...

Un sentiment d’urgence

Pourquoi, dans ce climat de politisation générale, les idées féministes n’ont-elles pas émergé à ce moment-là? Les réponses spontanées rejoignent les analyses développées au début de ce dossier : pour Hélène, « il y avait une impression d’urgence, l’idée que ce qui primait c’étaient les problèmes politiques généraux. » Pour Marie-France B. (la seule qui n’ait jamais été à la Ligue) « face au pouvoir en place, on ressentait le besoin de se serrer les coudes : introduire la notion de sexe, ç ’aurait été introduire la division. C’est 68 qui m’a fait prendre conscience de la politique. Je voulais être dans le politique en plein, à part entière. » Pour nous toutes, c’était ce même sentiment de participer à un événement majeur, historique, l’idée que le « vieux monde » était en train de s’écrouler et que nous allions être les acteurs et actrices de la construction d’un monde radicalement nouveau.

Ainsi pour Eliane — qui fut pourtant une féministe « avant l’heure » puisque dès 1961-1962, militante des Jeunesses communistes, elle avait refusé de fonder un cercle strictement « Jeunes Filles de France » (UJFF) pour créer sur son lycée un cercle mixte de la JC, parce qu’elle refusait cette division qui renvoyait les filles à un rôle subalterne et réservait la politique « noble » aux garçons — pour Eliane donc, Mai 68 fut la mise entre parenthèses de la question femmes : « J’étais alors enseignante dans le Gers. Pour moi, cette époque, ce sont surtout les débats sur la pédagogie, la réforme de l'enseignement, “enseigner autrement”. Les questions plus spécifiquement “femmes”, oubliées ! Je ne retrouverai cette préoccupation qu’avec la naissance du mouvement des femmes. » Cependant, remarque Marie-

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France H., si l’émergence des idées féministes est venue plus tard, « Mai 68 a permis tout un questionnement sur la vie quotidienne, la sexualité, le rapport à la famille, l’éducation différente des filles et des garçons... On dénonçait les clichés, on parlait du droit à une vie libre et du droit au plaisir des femmes. Il y avait beaucoup de débats sur la notion de couple, sur la fidélité. L’image de la femme et du couple traditionnel commençait à se fissurer. Bref, on remettait en cause tout un tas de choses. Mais la différence avec après, avec la période du mouvement féministe, c’est que nous n’avions pas la conscience de partager quelque chose en commun en tant que femmes, et nous n’avions pas conscience de la nécessité d’une lutte collective. »

Premières fissures

Même analyse pour Danielle : « On s ‘ignorait en tant que femmes, on ne se posait pas en tant que telles. On se vivait un peu comme asexuées. La dimension femme était vécue davantage dans le privé, dans la relation de couple. » « Il faut préciser, ajoute Hélène, que la situation d’étudiante, qui était celle de la majorité d’entre nous à l’époque, était une situation relativement facile : on échappait aux parents et l’on n’avait pas encore une autre famille, donc pas trop de contraintes. Ce n est que plus tard que nous avons été confrontées à la double journée de travail, aux discriminations dans l’emploi, bref à toutes ces questions qui sont au centre de l’oppression des femmes. La situation d’étudiante occultait pas mal de choses... »

Le témoignage de Claudie recoupe ces analyses : « Mai 68, cela a été pour nous un véritable épanouissement. Il faut voir d'où l’on sortait : dix années de gaullisme, mais aussi, il n’y avait pas si longtemps que cela, le carcan de la famille, avec tous les interdits de la morale traditionnelle ("si tu reviens enceinte à la maison, je ne te reverrai plus !", disait mon père) — et huit années de pensionnat de jeunes filles. Je me sentais mal dans ma peau, opprimée à plus d’un titre et je ne voulais pas suivre le chemin qu 'on me traçait. Mais ce n ’est que vers 1970-1972 que j’ai pu mettre un nom sur mes révoltes et approfondir ma conscience de femme. »

Il a fallu pour cela qu’émerge sur la scène politique le mouvement des femmes, qui lui aussi a représenté un bouleversement complet de nos vies, une remise en cause totale de beaucoup de choses. Et rétrospectivement, ce qui nous apparaît d’abord, c’est le lien entre ces deux grands moments de notre histoire personnelle et collective : pour Marie-France B. « le mouvement des femmes a permis de retrouver cette joie de vivre qu’on avait connue en 68 ». Danielle, pour sa part, a retrouvé « l’ouverture, le côté exaltant de Mai 68 ». Et pour Catherine, à qui nous laisserons le mot de la fin, « ce fut à la fois les retrouvailles avec 68 et le prolongement indispensable de cette lutte. »

Propos recueillis par

Anne-Marie Granger et nos correspondantes à Toulouse

Dans la perspective d'une vie passionnante

Notes

  1. 1 . La Ligue, ce fut d’abord la Ligue communiste, fondée en 1969, et dissoute en 1973 par le ministre de l’Intérieur. Puis la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), fondée en 1974.
  2. 2 .La Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) a été fondée en 1966 par des militants exclus l’année précédente de l’Union des étudiants communistes (UEC). Elle fut dissoute en juin 1968. Ses militants fondèrent l’année suivante la Ligue communiste (voir note précédente).
  3. 3. Génération, par Hervé Hamon et Patrick Rotman (éditions du Seuil, 1987, 2 tomes).
  4. 4. Sur cette nouvelle page de l’histoire des femmes, nous renvoyons au numéro spècial publié à l’occasion du dixième anniversaire des Cahiers du féminisme (n° 41-42, automne 1987).

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