Existe-t-il actuellement une tendance à la féminisation de la pauvreté ? En d’autres termes, le pourcentage des femmes parmi les plus pauvres est-il en augmentation ?
Il est particulièrement difficile de répondre à cette question. Manquent, en effet, les chiffres spécifiques qui permettraient d’analyser le phénomène. Les rapports officiels comme les associations caritatives ou les comités de chômeurs parlent volontiers de familles pauvres. Mais la composition de la famille, monoparentale ou pas, est mal cernée. Quant aux femmes pauvres célibataires qui doivent bien exister, nul n’en trouve la trace dans les études réalisées. La pauvreté avouable doit s’accompagner d’enfants...
En outre, la société de la fin du xxe siècle paraît moins frappée par la pauvreté féminine que par la pauvreté masculine. Le changement est, à cet égard, significatif par rapport au xix' siècle. Pour Marx ou Engels ou les observateurs de la réalité sociale de la révolution industrielle (par exemple Vïllermé, Tableau de letat physique et moral des ouvriers), le pauvre par excellence était une femme.
Aujourd’hui, le très pauvre est un homme. Ce sont des hommes qui constituent l’écrasante majorité des clochards (quinze mille sans-abri dans Paris), ce sont des hommes qui font la manche dans les rues, c’est la délinquance des hommes que la société redoute. La délinquance majeure des femmes s’appelle la prostitution et ne dérange apparemment pas grand monde...
De fait, placées dans une situation d’extrême dénuement, il semble que les femmes « tiennent mieux le coup ». C’est un constat corroboré par de nombreuses études sociologiques effectuées auprès de populations confrontées à une guerre prolongée ou à des catastrophes naturelles. On pourrait gloser longtemps sur cet état de fait et les raisons qui l’expliquent.
Reste qu’il contribue à occulter les véritables dimensions de la pauvreté au féminin.
En risquant une typologie
La grande pauvreté ne se réduit pas à des critères économiques. Ceux-ci méritent néanmoins d’être connus : la France considère comme très pauvres les personnes qui ont moins de la moitié du SMIC (soit deux mille francs) pour vivre. A ce critère s’ajoute un faisceau de situations qui contribuent à faire de l’individu un exclu. L’analphabétisme est un élément essentiel. Encore faut-il s’entendre sur le terme. Etre totalement incapable de lire et d’écrire est une chose ; lire mal, lentement — à la vitesse de la lecture orale — est presque aussi pénalisant pour trouver et exécuter un travail. Selon des statistiques récentes, 35 % au moins de la population française lit mal. Combien de femmes dans ces 35 % ? On ne le sait pas, les principales sources de statistiques étant les tests du service militaire. On peut supposer qu’elles sont moins nombreuses que les hommes, les filles des milieux modestes étant sensiblement moins a-scolaires que les garçons. Mais elles doivent être fort nombreuses. Toutes — heureusement — ne sont pas très pauvres. Mais elles peuvent connaître la spirale infernale du travail que l’on n’obtient pas faute de qualification, de la qualification que l’on n’acquiert pas faute d’une maîtrise de l’écrit et du handicap que l’on transmet aux enfants que « l’on ne peut pas aider à l’école ». La situation des femmes immigrées de la première génération est à cet égard exemplaire.
La grande pauvreté est aussi synonyme de maladie. Grossesses précoces et mal surveillées, infections attrapées dans des logements insalubres, mal ou pas chauffés, syndromes dépressifs fiés à la précarité des conditions de vie : les femmes très pauvres, amplifiant des phénomènes fréquents chez les femmes un peu moins démunies (l’absentéisme féminin dénoncé par les patrons) ont une pathologie développée qui contribue à les exclure du monde du travail. Si l’on ajoute que la faiblesse des ressources conduit à retarder les soins — il faut, en moyenne, un an pour faire aboutir un dossier d’aide médicale gratuite — cette pathologie ne peut que s’aggraver au fil des ans.
La grande pauvreté est donc un cumul de handicaps. Elle place ses victimes dans une situation de marginalité plus ou moins acceptée. La femme très pauvre est « ailleurs ». Elle est rarement inscrite sur les listes électorales, jamais syndiquée, jamais militante. Toute son énergie est orientée vers la survie. A la différence des hommes, peu de ces femmes ont recours à la violence. Les modèles sexuels, contrairement aux autres modèles sociaux, sont souvent intégrés jusqu’à la caricature. L’entrée en pauvreté de nouvelles couches de femmes pourrait, toutefois, modifier cette image.
Qui sont aujourd’hui les femmes très pauvres au regard de tout ou partie des critères évoqués plus haut ?
Une typologie est périlleuse et nécessairement grossière. Les frontières entre les « types » de pauvreté sont loin d’être étanches. En outre, la crise économique aidant, beaucoup glissent de la situation de « pauvre » aux fins de mois difficiles à la grande pauvreté (expulsion du logement, malnutritution...).
On peut toutefois essayer de distinguer des cas types de femmes très pauvres :
— Les personnes âgées échappent désormais, dans leur grande majorité, à cette situation. Atteindre soixante ans, c’est décrocher le « jackpot »... au demeurant modeste du minimum vieillesse. Instauré sous Giscard, revalorisé en 1986, il ne procure pas l’abondance mais il permet la survie. Son origine n’est pas purement philanthropique. Dans les années soixante-dix, beaucoup de femmes âgées, célibataires ou veuves de paysans, d’artisans, de petits employés et d’ouvriers étaient dans une situation très difficile, ayant peu ou pas cotisé. Ces femmes étaient de vraies « nouvelles pauvres », ayant été auparavant suffisamment intégrées dans la société pour figurer sur des listes électorales et ne pas manquer de voter... de préférence à droite. Ces caractéristiques ont beaucoup contribué à l’apparition du minimum vieillesse. Sans compter que la solidarité avec les personnes âgées est un thème qui fait recette.
— Les « anciennes pauvres » forment sans doute une grande partie des très pauvres actuels. ATD Quart Monde a pu reconstituer de véritables généalogies de pauvres depuis deux cents ans, avec transmission de handicaps socio-culturels de père en fils et de mère en fille. Il y a une géographie de la grande pauvreté : certaines banlieues de Paris et des grandes villes, le Nord minier et lainier (12 % de la population de Roubaix émarge à l’aide sociale en 1988). Mais toute ville moyenne française a son quartier « infréquentable » aux dires de la bourgeoisie locale comme des prolétaires mieux lotis. La crise économique a renforcé l’exclusion de ces familles en ôtant toute possibilité de trouver un travail régulier ; elle n’a pas créé le problème, qui existait bien avant 1975.
Une femme, « ancienne pauvre », s’est souvent mariée très jeune, ou a eu un enfant très jeune. Elle lui a donné ensuite beaucoup de frères et sœurs. Elle a rarement travaillé de même que son compagnon. Tous deux sont fréquemment illettrés. Ils vivent de l’aide sociale ou d’expédients divers. Aux dires des travailleurs sociaux, les anciens pauvres résistent mieux que les nouveaux : les quartiers « infréquentables » permettent une certaine solidarité. Le sort des femmes n’en est pas moins particulièrement difficile. L’auteur de cet article se souvient d’être intervenue pour le Planning familial dans un stage dit d’insertion destiné aux femmes d’un quartier de ce type : les maris ou compagnons venaient chercher leurs femmes à la porte de peur qu’elles ne parlent à un homme dans la rue, et demandaient aux animatrices si leurs femmes s’étaient bien « tenues ». L’identité masculine étant ce qui reste quand on vous a tout enlevé... le statut des anciennes pauvres est rarement l'égalité. L’idée même d’émancipation se heurte à des phénomènes complexes. Pour ces femmes à qui la société reproche sourdement de faire trop d’enfants, la propagande en faveur de la maîtrise des naissances est source de malaise, même si elles ont multiplié les avortements dans les pires conditions. L’émancipation des autres femmes est, de même, ressentie comme une agression par celles qui sentent bien que, sans travail et sans formation, l’indépendance n’a pas de sens tandis que la solidarité familiale, quand elle existe, reste la seule assurance contre la faim.
— Les immigrées, tout particulièrement les « clandestines », arrivées seules ou avec un compagnon, cumulent le handicap de la précarité et de l’acculturation.
— Les femmes seules sans travail de moins de soixante-cinq ans. Les veuves, pourtant présumées respectables, restent dans une situation difficile. L’allocation veuvage est d’un montant dérisoire et n’est versée que pendant trois ans ; les pensions de réversion du régime général de la Sécurité sociale ne sont versées qu’après cinquante-cinq ans, si on a été marié au moins deux ans ou si un enfant est né du mariage. Malheur à la femme de quarante-cinq ans, qui n’a aucune chance de trouver un travail !
La situation est encore pire pour les femmes non mariées ou divorcées, dites chefs de famille, qui se retrouvent sans ressources après le départ d’un compagnon pourvoyeur de subsides. Certaines subsistent avec peine grâce à des aides diverses obtenues après un marathon administratif. Mais leur faible qualification, qui explique qu’elles aient abandonné leur travail si jamais elles en ont eu un, et les problèmes de garde des enfants en font des chômeuses longue durée.
— Les très jeunes femmes, en rupture de milieu familial, soumises aux aléas des petits boulots, sans logement stable et sans protection sociale.
— Les « nouvelles pauvres », chômeuses de longue durée, femmes de chômeurs de longue durée qui ont basculé récemment du statut d’ouvrier ou d’employé gagnant modestement sa vie à la grande pauvreté. Purs produits de la crise, moins habitués à la misère que les anciens pauvres, ceux-là sombrent souvent. Les travailleurs sociaux remarquent volontiers que, dans ces familles, c’est la femme qui « tient », l’homme ayant renoncé à tout.
La pauvreté se féminise-t-elle, nous demandions-nous au début de cet article. En fait, la grande pauvreté ne cesse de croître, touchant les deux sexes. Traditionnellement vouées aux emplois précaires, souvent dépendantes d’un compagnon, les femmes sont très vulnérables. La pauvreté accuse tous les phénomènes d’inégalité sociale qui les frappent. Mais les solutions ne résident pas pour autant dans un dispositif protecteur spécifique aux femmes. C’est en attaquant le problème de la pauvreté dans son ensemble que la pauvreté féminine peut espérer être résorbée.
Frédérique Vinteuil
Selon une étude de l’UNEDIC, parue en mars 1988, sur les 2 794 000 demandeurs d'emploi...
mars 1988, sur les 2 794 000 demandeurs d’emploi recensés en juin 1987, 1 131 300 (soit 40,5 %) ne recevaient aucune indemnité. La plupart de ceux-ci (703 500, soit 62,2 %) étaient des femmes (alors que les hommes sont majoritaires parmi les chômeurs indemnisés), et leur nombre était en augmentation de 10 % par rapport à l’année précédente, contre 5,3 % pour les hommes. La proportion de femmes est particulièrement forte chez les chômeurs n’ayant pas droit à l’as-surance-chômage parce que n’ayant pas travaillé assez longtemps.
Cette étude montre également que la durée du chômage des non-indemnisés ne cesse de s’allonger : 366 jours en juin 1986, 411 à la fin mars 1987, 437 à la fin juin : aggravation plus forte que chez les chômeurs indemnisés.
Source : le Monde du 1er avril 1988.