Jeanne entre dans l’histoire comme une apparition messianique. Elle se glisse dans un étroit entrebâillement. Le temps lui est compté, comme il le fut pour Jésus. Et elle le sait : « Je ne durerai qu’un an, guère plus. » Pressentiment confirmé.
Or, cette traversée, ce passage, cette fulgurance entrent en conflit avec l’ordre clérical. Les fameuses « voix » sont, avec l’habit d’homme, l’autre pivot du procès de Rouen. Jeanne entend leur rester fidèle. Avec entêtement, elle se refuse à les renier. Quel est l’enjeu ?
Il est difficile de reconstituer à distance la place de ces voix dans les croyances de la piété populaire, dans la vision du monde d’une bergère illettrée, pour laquelle la frontière entre le visible et l’invisible, le réel et l’imaginaire, n’est pas nécessairement la nôtre. Y croyait-elle vraiment ? Ou n’était-ce qu’un stratagème de défense judiciaire (version de Guillemin) ?
Théologienne de la libération
Pour ses juges, dans un cas comme dans l’autre, l’affaire est décisive. Il en va de l’autorité et du statut de l’Eglise, ni plus ni moins. Car Jeanne s’obstine à distinguer ses juges, dignitaires de l’Eglise, de sa religion. Elle refuse d’être exclue de l’Eglise, puisqu’elle se considère en communication directe avec Dieu, sans intercession hiérarchique, par le direct truchement de ses voix, et « puisque c’est tout un, de Notre-Seigneur et de l’Eglise ; pourquoi faites-vous des difficultés que ce soit tout un ? ».
« Je crois que l’Eglise militante ne peut ni errer ni faillir ; mais, quant à mes dires et faits, de tout cela je m’en rapporte à Dieu qui m’a fait faire ce que j’ai fait. » Ce « mais » marque une distance, circonscrit une autonomie, une liberté, disons le, et trace une limite au droit de regard de l’Eglise militante et de sa prêtrise. Sujette de l’Eglise, Jeanne, certes... Mais « Dieu premier servi ». La formule, qui apparaît dans le procès est encore répétée devant le bûcher du cimetière de Saint-Ouen, avant l’abjuration du 24 mai.
Restriction fatale, constate Guillemin. L’Eglise n’accepte pas de « mais ». L’article 62 du réquisitoire d’Estivet est catégorique : l’inculpée « 5 érige au dessus de toute puissance ecclésiastique » et son comportement tend « à la subversion de toute l’autorité de l’Eglise. » De même, Chatillon lui reproche de « persister dans son opinion propre » contre les docteurs et penseurs lettrés : « combien grave est le danger de scruter avec une indiscrète avidité ce qui est au-dessus de soi et de vouloir croire à des nouveautés sans le conseil de l’Eglise et des prélats, ou même inventer des choses nouvelles et insolites. » Contre les ordres établis, à travers ses voix, elle revendique « une opinion propre », quelque chose comme l’éveü d’une liberté de conscience. Elle tient bon, et elle s’y accroche, contre les menaces, les manœuvres, les admonestations, et même devant ce bûcher qui la terrifie, toujours seule, à dix neuf ans.
« Brûlée par les prêtres » ? La formule est de Léo Taxil, coutumier des provocations et des outrances. Dans ce cas, elle correspond pourtant à la réalité. « Evêque, je meurs par vous », dira Jeanne en accueillant l’ultime sentence. Le 14 mai 1431, l’Université de Paris toute entière approuve les délibérations rendues par les facultés de théologie et de droit canon. Les théologiens concluent à l’idôlatrie, au schisme, à l’apostasie. Les juristes, eux, déclarent l’accusée « véhémentement suspecte d’hérésie ». Le 23 mai, on donne lecture de la délibération théologique : « ... tu as dit que si l’Eglise voulait que tu fasses le contraire du commandement que tu dis avoir de Dieu, tu ne le ferais pas pour quelque chose au monde... De toutes les choses dessus dites, tu ne te veux point rapportée au jugement de l’Eglise qui est en la Terre, ni à l’homme vivant, mais seulement à Dieu seul. » Ces mêmes accusations capitales reviennent dans les admonestations qui lui sont faites sous la menace imminente du supplice, au nom de « l’Université de Paris, qui est la lumière de toute science et l’extirpation de toute erreur. »
Cette même admonestation insiste lourdement sur l’autorité des « officiers » du Christ, à savoir les « prélats de l’Eglise », car le Seigneur leur aurait dit, légitimant ainsi leur autorité de caste bureaucratique, « qui vous écoute m 'écoute, qui vous méprise me méprise. » Se sentant touchée dans les fondements même de son pouvoir temporel, l’Eglise l’a condamnée et faite exécuter, précipitamment, nous l’avons vu, sans même prendre la précaution de faire relayer son verdict par une sentence laïque. A l’époque ce « vice de forme » a choqué. Dès la fin du xve siècle, l’Eglise se défend de son rôle dans le procès de Rouen. Les vents ont commencé à tourner, ainsi que les rapports de forces politiques, et les alliances. Pourtant, les bourreaux de Rouen agissent bien au nom du pape et ont parmi eux « le délégué de l’autorité apostolique ». Après l’exécution encore, la circulaire du Roi d’Angleterre à tous les princes accuse la Pucelle d’avoir prétendu « ne se reconnaître aucun juge sur Terre », car elle « vomissait Notre saint Père le Pape, le Concile, et toute l’Eglise militante. »
« Ne jouons pas sur les mots, commente Guillemin, et enregistrons ce fait historique, cette indéniable vérité : Jeanne prend la suite de Jean Huss et de Jérôme de Prague, et précède Savonarole au bûcher. Jeanne sera brûlée comme hérétique par l’Eglise. Hérétique et séditieuse ; le terme apparaîtra parmi les chefs d’accusation, discrètement introduit, car il serait maladroit de lui donner la place première qui pourtant lui revient. »
Quel est en effet l’enjeu sous-jacent de cette fidélité de Jeanne à ses voix et de sa patiente et douce rébellion face à l’Eglise militante qui la condamne ?
A-t-elle subi l’influence souterraine et indirecte des poussées de religion populaire du siècle précédent, celle des franciscains, des dolciniens, des ffatelli ? Elle ne sait pas lire, mais elle a écouté avidement les frères mendiants et subi l’influence franciscaine. On la disait « béguine », c’est à dire adepte de la nouvelle dévotion « cherchant à vivre en union directe avec Dieu » (Duby, 29).
Les frères mendiants faisaient des sermons dans la langue des humbles et entendaient faire du christianisme une religion populaire. Mais, en même temps, les masses conquises se détachaient de l’emprise de la bureaucratie cléricale. La prédication mendiante contribuait à miner les structures paroissiales de l’Eglise romaine. Il fallait donc faire rentrer dans le rang les marginaux et hérésiarques rebelles au clergé (Wy-clif, Jean Huss) ainsi que les sectes libertaires, frères du libre esprit, béguines, etc. (Duby, 240).
L’irruption de Jeanne d’Arc participe de cette effervescence de piété populaire en des temps opaques. Avec la crise, la guerre, et les tueries, l’incrédulité se répand chez les riches (Guillemin, 30). En même temps que fermente une religion populaire opposée à la « religion savante » (Voir R. Manselli, La religion populaire au Moyen Age, 1975).
Au cœur des controverses figure le partage des prérogatives et des compétences entre l’Eglise du Ciel et celle de la Terre. Les thèses de Wyclif, reprises par Jean Huss n’ont elles pas déjà été jugées hérétiques, pour avoir opposé « l'Eglise invisible » à « l'Eglise visible », qui fait plus de mal que de bien? De même, pour Jeanne, les prêtres sont seulement des administrateurs du sacré, et « l’Eglise militante » n’a pas le droit ni le pouvoir de s’entremettre dans ses rapports et dialogues avec Dieu.
Cette affirmation d’une foi populaire, libre de tutelle, est intolérable aux juges. Les assesseurs de Rouen, dit Duby, sont inquiets de ces progrès de la contestation et de l’explosion de la liberté de conscience qui hante alors le peuple chrétien : opposer le Roi du Ciel, ses anges et ses voix, à l’Eglise militante est ni plus ni moins qu’un acte d’insoumission.
Il faut croire que les contemporains, eux, ne s’y trompaient pas. Dès 1430, le personnage de Jeanne figurait dans un mystère de la guerre hussite représenté à Ratisbonne... (Duby, 153).
Illustration tirée de : L. Taxil, Jeanne d'Arc violée et brûlée par les prêtres
Un modèle de procès politique ?
« Un procès politique, évidemment... » (Duby, 15). Sur ce point R. Pemoud, Th. Maulnier, Duby, Car-doze sont unanimes. La condamnation de Jeanne devait, par ricochet, anéantir la légitimité du sacre de Charles VII. C’était l’enjeu directement politique. Et c’est pourquoi Cauchon réclamait « un beau procès », dans le respect des règles canoniques. A deux entorses de procédure près : accusée par un tribunal d’Eglise, Jeanne aurait dû être détenue dans une prison d’Eglise ; or ce sont les Anglais qui la détiennent et qui paient en outre les frais du procès, y compris l’indemnité joumaüère des assesseurs et des juges.
Comme sur la question nationale, la tentation est grande de basculer dans l’anachronisme. Les parallèles sont en effet évidents et faciles. Cardoze titre l’un de ses chapitres « Un procès de Moscou à Rouen ». Sur l’autre bord, dans Jeanne et ses juges, Thierry Maulnier avait déjà noté l’analogie.
Autres temps, autres mœurs, autres règles.
Pourtant, il y a bien, dans la mécanique du procès politique, ou plus exactement du procès théologique, du procès idéologique, du procès en délit de conscience et d’opinion, des constantes structurelles. Le procès de Rouen consiste en d’interminables interrogatoires désordonnés et répétitifs, entrecoupés de pressions et menaces physiques, de tracasseries et harcèlements, sans que personne ni l’accusée elle-même ne sache clairement quelle charge est retenue. Les « crimes » émergeront peu à peu, au fil même de la procédure.
Dans ce traquenard judiciaire orchestré par une armada de professionnels, Jeanne, comme avec les règles de la guerre, « triche par simplicité ». Sous le feu roulant des questions piégées et retorses, elle n’a que sa bonne foi. Elle la manie avec une habileté déconcertante.
Affronter de face l’institution et le dogme, ce serait un aveu fatal de culpabilité. Or Jeanne n’est pas une illuminée qui accepte la perspective du supplice comme une délivrance. Elle résiste, elle se défend. Elle doit donc biaiser, esquiver, gérer l’ambiguïté. Dans ce procès, où il en va de sa vie, et un peu plus (de sa mort et de son âme), face à un aéropage de mâles austères, elle est encore la seule à plaisanter, à ironiser, à sourire.
Les juges lui demandent « en quelle figure était Saint Michel quand il vous est apparu ? Etait-il nu ? » Réponse : « Pen- sez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ? » Ils insistent : « Avait-il des cheveux ? » Réponse : « Pourquoi les lui aurait-on coupés ? » Toujours l’habit d’homme : « Quelle garantie et quel secours attendez-vous d’avoir de Dieu pour ce que vous portez l’habit d’homme ? » Réponse : « Tant de l’habit que des autres choses que j’ai faites, je n’attends d’autres récompenses que le salut de mon âme. » Quand elle s’enhardit, elle menace ses accusateurs : « Avisez vous de ce que vous dites, mes juges, car vous prenez une grande charge et vous mettez en grand danger. » Quand elle prend le greffier en défaut d’avoir mal noté ses propos, elle le gronde : « La prochaine fois, je vous tirerai les oreilles. » Malgré l’enjeu et l’atmosphère du procès, on retrouve la Jeanne hardie et parfois rigolarde qui bravait déjà les docteurs de l’examen de virginité, deux ans plus tôt à Poitiers, qui se moquait de leur accent en lui comparant celui de ses saintes, qui prétend fièrement croire en Dieu « mieux qu ’eux », et qui se gausse de leurs grimoires : « Au livre du Seigneur, il y a plus que dans tous les vôtres » !
Ses répliques, il faudrait les citer presque toutes. On les trouvera dans Duby et dans Taxil. Leur ironie évoque irrésistiblement un autre langage à double sens. Celui de Boukharine devant ses juges. Beau sujet pour un juriste que de comparer les procès-verbaux et les stratégies de défense de ces procès.
Dans un cas comme dans l’autre, le cœur du mécanisme judiciaire réside dans la notion de « culpabilité objective ». Les intentions, la sincérité, ou la bonne foi n’ont rien à voir dans l’affaire. C’est le paradoxe de Boukharine, tel que l’a décortiqué Merleau-Ponty (dans Humanisme et terreur) : si Boukharine a politiquement tort, quelles que soient ses bonnes intentions, il est bien un saboteur « objectif » de l’édification socialiste ; et s’il a raison, il a contribué à fonder ce régime monstrueux qui l’écrase et le condamne...
En idéologie comme en théologie, au tribunal de l’Eglise comme à celui de l’histoire, l’erreur n’a pas sa place. Dieu, l’histoire et la science sont des juges impitoyables.
La Jeanne de Péguy exprime bien le dilemme de Boukharine : « Je voudrais bien savoir, ô, mon Dieu, s ’il est vrai que je me sois damnée... »
Car dans son monde et dans sa foi, elle joue gros, au-delà de son corps et de sa vie. Elle joue l’éternité et la damnation. Il lui faut, contre toute tradition, contre toute évidence, contre toute la machinerie de l’Eglise et de ses prêtres, une confiance extrême en elle même et en ses voix, pour persister et persévérer. Sa défaillance dure trois jours. Puis elle se ressaisit. Jusqu’au bout, elle n’avouera plus. L’Eglise ne lui arrachera pas cet aveu d’hérésie, aussi crucial que dans un procès stalinien, qui l’anéantirait à ses propres yeux.
Du coup, le doute de Jeanne se retourne. Il rejaillit sur ses juges, qui terminent l’affaire, théologiquement parlant, en queue de poisson. En 1456, les juges du procès en nullité s’étonneront en effet que Jeanne ait pu être admise, le matin de son supplice, en confession et en communion. Si elle s’était soumise, pourquoi l’exécuter ? Et si elle ne s’était pas soumise, pourquoi lui accorder des droits incompatibles avec son hérésie supposée ? Si ce n’est par « intime conviction » de son innocence chez les juges mêmes qui la condamnaient ! Auquel cas, ils n’ont même pas la circonstance atténuante de la bonne foi.
Tout procès politique et idéologique court le risque de se trouver un jour obligé de faire le chemin à rebours. Tout procès de ce type porte en lui la virtualité de la réhabilitation. Question d’actualité !
Dans le cas de Jeanne la procédure de réhabilitation s’est ouverte dès 1450, moins de vingt ans après l’exécution. L’histoire de France édifiante veut y voir l’effet de la reconnaissance royale. La vérité est plus triviale. Nous l’avons déjà indiqué : il s’agit pour Charles VII de laver de toute tache les origines de son règne et les fondements de sa légitimité. L’Eglise ne peut lui refuser ce service. Elle ne peut non plus avouer son crime. Ce serait une faille béante dans son infaillibilité . Le Roi, cela tombe bien, ne tient pas non plus à aller au fond des choses. Son propre rôle n’a pas été glorieux. Et puis il ne veut pas risquer de ranimer l’élan populaire qui se portait au devant de Jeanne en 1429... Quant à l’Eglise, elle se méfie toujours autant de tous les entraîneurs de peuple...
Aussi se contentera-t-on, selon l’expression de J. Le Goff, d’une « réhabilitation négative ». Il ne s’agit pas à proprement parler d’un procès en « réhabilitation », mais d’un « procès en nullité ». En juillet 1456, le jugement de Rouen est déclaré « nul et invalide » : la Pucelle n’était pas ce qu’on avait voulu qu’elle fut. Le terme de réhabilitation n’apparaîtra et ne s’imposera à tort qu’à partir du xix' siècle.
Une authentique réhabilitation impliquerait un retournement de l’accusation. Elle ne saurait se contenter de « blanchir » l’accusée. Elle devrait démonter les motifs et les raisons de ses juges. Gorbatchev en sait aujourd’hui quelque chose, dont les réhabilitations sont encore des « procès en nullité ».
L’écrivain catholique Jean Guitton exprime bien l’imbroglio théologique que signifierait une « réhabilitation » sérieuse : « Jeanne ne peut être tenue pour martyre au sens strict, car c’est un tribunal d 'Eglise régulier, dans un procès régulier, qui lui infligera la condamnation et la mort, un tribunal d’inquisition canoniquement constitué... »
En cinq siècles, on a donc glissé, discrètement, de « l’annulation » de 1456 à la canonisation de 1920. Ce troisième et dernier procès est celui que
Petite bibliographie
a) historique
:
— R. Pemoud : Jeanne d’Arc , Seuil.
— H. Guillemin : Jeanne dite dArc, Folio.
— Michelet : Jeanne d’Arc, Folio.
— Edith Thomas : Jeanne d’Arc, Gallimard.
— R, Pemoud et M. V. Clin : Jeanne d’Arc, Fayard.
— A. France : La vie de Jeanne dArc, (1908).
— Ch. Maurras : La politique de Jeanne d’Arc.
— Bernanos : Jeanne relapse et sainte.
— Jean Guitton: Problèmes et mystères de Jeanne d’Arc.
— Léo Taxil : Jeanne d’Arc violée et brûlée par les prêtres, Librairie anti-cléricale.
— M. Cardoze : Jeanne d’Arc, dossier non classé, Séguier, 1987.
— G. et A. Duby : Les procès de Jeanne d’Arc, Archives.
b) littéraire
:
— Voltaire : La Pucelle, (qualifiée « d’ignominie » par Jaurès..)
— B. Shaw : Sainte Jeanne, (1923)
— J. Delteil : Jeanne d’Arc, (1925), Grasset (savoureux ).
— M. Tournier : Gilles et Jeanne, Folio.
— Schiller : La Pucelle d’Orléans.
— J. Anouilh : L’Alouette.
— C. Péguy : Jeanne d’Arc, et les Mystères de la charité de Jeanne d’Arc
— R. Pemoud, G. Baïlac, G. Gau-� cher : Jeanne et Thérèse, Seuil j le Vatican a offert à la France victorieuse de 1918. Ainsi la sorcière s’est métamorphosée en sainte. Mais les textes de cette alchimique procédure appartiennent toujours aux dossiers clos du Saint Siège...
L'affaire Jeanne
Pour l’Eglise, dès le lendemain de l’exécution, Jeanne devient un enjeu majeur et l’objet d’une patiente entreprise de récupération. Il s’agit de désamorcer en douceur sa charge subversive.
Au xvnr siècle, elle divise les philosophes. Voltaire recommande de traiter cette histoire « dans le genre badin ». Dans la Puce lie, il s’y emploie assez grossièrement. En revanche, Rousseau, rentrant à Genève après vingt-six ans d’absence, offre une copie du procès de Jeanne aux autorités municipales.
Sous la Révolution, on la respecte sans l’exalter. On élimine les statues où elle est associée à l’image de la royauté. Mais, après le 10 août, la municipalité insurrectionnelle d’Orléans lui érige une statue avec le bronze des canons fondus.
Napoléon inaugure le culte nationaliste de Jeanne dans sa guerre contre l’Angleterre. Elle n’est pas encore béatifiée et annexée par l’Eglise. Tout au long du xixe siècle elle restera l’enjeu d’une bataille acharnée entre francs-maçons et cléricaux, s’excluant mutuellement des célébrations du 8 mai, date de la libération d’Orléans. Ainsi, Jeanne figure-t-elle à une place de choix dans le calendrier positiviste d’Auguste Comte, pour marquer un moment de l’ascension de l’esprit humain. Pour Michelet, c’est le Peuple qui s’exprime à travers elle.
Cette Jeanne de Michelet, plus romanesque que scientifique, va s’imposer dans l’imagerie scolaire de la troisième République : « Souvenons nous toujours, français, que la patrie, chez nous, est née du cœur d’une femme. » Le dédain absolu de Michelet pour la documentation a été mis en évidence depuis longtemps (Michelet , historien de Jeanne d’Arc, Gustave Rudler, 1925). Pour Guillemin, c’est un pur scandale du point de vue de la méthode historique que cette épopée de Jeanne, écrite au moment même où Quicherat publiait scrupuleusement les actes des procès (1841-1849).
Entre 1870 et 1914, la bataille de Jeanne s’intensifie. En 1884, une pétition engage la campagne pour instituer une fête nationale de Jeanne d’Arc le 8 mai. C’est encore une campagne républicaine. Mais, très vite, Jeanne va glisser aux mains de la réaction. La canonisation avait été réclamée dès 1869 par Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans. Maurras célèbre en Jeanne le Roi et l’Etat. Léon Bloy écrira en 1914 une Jeanne d’Arc et l’Allemagne !
C’est contre cette révoltante récupération que Péguy écrit sa première Jeanne, une Jeanne de discorde et non de réconciliation nationale. Une Jeanne d’Arc socialiste, « drame en trois pièces », dédié :
« En particulier
A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine
A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour tâcher de porter remède au mal universel humain ;
Parmi eux,
A toutes celles et à tous ceux qui auront connu le remède, c ’est-à-dire
A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour l’établissement de la République socialiste universelle,
Ce poème est dédié.... »
La Jeanne de Péguy est une Jeanne de foi dressée contre le dogme, l’Eglise, et l’Inquisition ; contre le « parti intellectuel » et la bureaucratie proto-étatique de son époque.
Pour lui, l’affaire Jeanne est comme « l’affaire Jésus ». Une affaire de principes, une affaire où se joue la moralité universelle, une affaire sur laquelle se juge la portée civilisatrice du projet socialiste. Une affaire donc sur laquelle on ne négocie pas, on ne transige pas, on ne se réconcilie pas. Une affaire comme l’affaire Dreyfus, qu’il enrage de voir transformée, par les parlementaires, de ligne claire de partage des eaux en objet de marchandage et d’amnistie. Comme si l’on pouvait amnistier les tribunaux qui ont condamné le Christ, Jeanne,... ou Dreyfus : « Quand on se réconcilie sur une affaire, dit-elle, c est qu ’on n ’y entend plus rien. En ce sens, il n’y a qu’une affaire sur laquelle nous sommes sûrs qu’on ne se réconciliera jamais et sur laquelle nous sommes sûrs qu’il y aura une discussion éternelle: c’est l’affaire Jésus. » (Clio, 257)
Le Péguy de la première Jeanne est socialiste et militant. Converti, il ne pardonnera pas plus à l’Eglise le procès de Jeanne qu’il ne pardonnera à Jaurès d’avoir fait de l’affaire Dreyfus le motif d’un trafic d’indulgences parlementaires. A l’histoire qui réconcilie et pacifie, qui efface les conflits et les enjeux, il oppose la mémoire tenace, qui sauve les trahis et les vaincus de la veille, et leur donne une nouvelle chance. Passer l’éponge, passer outre, ce serait les abandonner une fois encore, peut-être définitivement, à leur défaite et à leurs bourreaux.
Plus surprenante est la position de Claudel, qui dans un texte peu connu, montre des théologiens enragés contre « cette petite personne qui se permet de se dire fille de Dieu ; et l’on entend l’écho d’un certain cri qui fut poussé quatorze cents ans plus tôt : “ Il blasphème, il se dit fils de Dieu... On va lui faire voir de quel bois on se chauffe sur la Montagne aux sentences..." » (Paul Claudel interrogé sur le Cantique des cantiques).
Pour boucler la boucle, l’Humanité du 10 mai 1936, en pleine ardeur patriotique du Front populaire, revendiquera à son tour la bergère « qui s’était levée contre les factions alliées de l’étranger. » A la Libération, la figure de Danièle Casanova, morte en déportation, vient se superposer dans l’imagerie du Parti communiste à celle de Jeanne, et Edith Thomas remodèle un portrait tricolore de la Pucelle conforme à la ligne générale du moment.
Il serait vain de construire une nouvelle Jeanne, une héroïne positive de plus. Mieux vaut laisser Jeanne à Jeanne. A son temps, à sa foi, à son monde, à ses apparitions et à ses voix, à ses mystères et à ses énigmes. Mais refuser de bâtir une nouvelle positivité, c’est du même coup respecter en elle le travail du négatif, de l’interrogation laissée ouverte, des lignes historiques qui la traversent. C’est admettre que bergère, femme et « hérétique », trahie, abandonnée et brûlée, elle appartient au cortège des vaincus. L’abandonner à ses vainqueurs d’hier et d’aujourd’hui, ce serait répéter et multiplier à l’infini son supplice.
Daniel Bensaïd
Illustration tirée de : L. Taxil, Jeanne d’Arc violée et brûlée par les prêtres.
Illustration tirée de : L. Taxil, Jeanne d’Arc violée et brûlée par les prêtres
Notes
- On lira ci-dessous la suite de l'article publié dans notre précédent numéro.