Depuis rentrée des premières « dames employées » aux PTT au siècle dernier , la féminisation de ce service public n ’ a pas cessé de se poursuivre, mais de manière inégale selon les secteurs. L ’ introduction des nouvelles technologies, la volonté de l’administration de rentabiliser les services, risquent aujourd’hui de remettre en cause l’emploi des femmes dans les PTT.
La féminisation des PTT date de la fin du xixe siècle — début xxe et s’inscrit dans un contexte d’accroissement du trafic postal engendré par la fusion, en 1878, de l’administration des postes et de celle des télégraphes. L’arrivée massive des « dames employées » (ainsi furent-elles surnommées) rencontra une vive opposition de la part du personnel masculin ; seules les féministes de l’époque se félicitèrent de ce changement. Ce fut même une question politique à part entière dans les débats parlementaires (cf. encadré).
Aujourd’hui, on compte environ 36 % de femmes dans les PTT (hors Télécoms). Elles sont majoritaires dans les petites catégories de titulaires (catégories C et D) et représentent plus des deux tiers des auxiliaires. Les centres financiers (Chèques postaux, Caisse nationale d’épargne) sont particulièrement féminisés (plus de 75 %). Les centres de tri, secteur traditionnellement masculin, ont connu, ces dernières années, une relative féminisation.
Nous avons rencontré Evelyne, qui travaille au centre de tri de Bobigny depuis plus de six ans. Elles sont 218 femmes à travailler dans ce centre, dont 82 à l’acheminement (décharge et charge des camions, ouverture des sacs, classement pour envoi au service général) et 136 au service général (tri manuel et automatique du courrier, indexation et ensachement du courrier) sur un effectif total de 629 salariés.
Tranche de vie dans un centre de tri
C’est un lieu commun de dire que le choix de la fonction publique est déterminé par la garantie de l’emploi. Ce ne fut pas le cas d’Evelyne . A 1 8 ans, elle voulait quitter le lycée et travailler. Elle a passé le concours d’entrée aux PTT et s’est retrouvée au centre de tri de Bobigny. Le témoignage d’Isabelle, recueilli par Viva (revue mutualiste), confirme cette démarche : « Ce que je voulais, c’était, avant toute chose, gagner ma vie. » Elle fut reçue au concours d’agent d’exploitation et attérit aux chèques postaux sans l’avoir choisi.
Comme la plupart de ses collègues, Evelyne est originaire de province. C’est un véritable déchirement familial que de venir travailler à Paris. Nombre de femmes sont obligées de quitter leur mari et leurs enfants faute de pouvoir trouver un logement pour toute la famille. Le personnel a le choix entre les foyers PTT, où les chambres individuelles sont réduites au strict minimum, et le partage à quatre ou cinq d’un appartement. Evelyne opta, à son arrivée à Paris, pour l’appartement collectif mais elle n’y resta qu’un mois, à cause des inconvénients qu’entraînent les horaires différents de chacun. Aujourd’hui, elle vit avec ses deux enfants dans un appartement et commence enfin à pouvoir organiser sa vie comme elle l’entend.
Elle travaille au service général à l’indexation, c’est-à-dire à la lecture automatique du courrier (les petits bâtonnets que vous trouvez au bas de vos lettres). Elle fait partie de la brigade « mixte », ainsi appelée du fait de ses horaires particuliers (7h45— 16 h), les autres brigades ayant des horaires alternés (un jour le matin, le lendemain l’après-midi). Ce ne fut pas sans difficultés, le nombre de postes dans cette brigade étant très limité : la direction l’y affecta d’abord à titre provisoire et l’obligea à faire des remplacements au restaurant administratif, avant de l’affecter définitivement à la brigade mixte.
Evelyne a « choisi » le temps partiel à 80 %, à cause de ses charges familiales (elle est seule avec ses deux enfants). Comme le souligne l’ex-com-mission travailleuses CFDT, peut-on parler de « libre » choix des femmes ? .-« Le temps partiel signifie : à la maison, elle en fait plus. Au boulot, elle en fait autant. Ses revenus baissent. Alors, le travail à temps partiel n ’est-il pas un piège ? »
Aujourd’hui, Evelyne ne considère plus qu’elle doit « se sacrifier » pour ses enfants, elle a décidé de prendre du temps pour elle. « C'est possible , dit-elle, à partir du moment où on prend le temps de l’expliquer à ses enfants. » Mais dans sa brigade, pourtant composée uniquement de femmes ayant des enfants, elle se sent isolée, car elle a du mal à aborder ces problèmes avec ses collègues : « Je ne les sens pas révoltées, je n’ai pas l’impression quelles aient envie de se battre contre leurs difficultés. Elles râlent contre leur manque de temps, mais je ne suis pas sûre quelles approuveraient ce que je dis sur l’importance de prendre du temps pour soi. » Pourtant, les récents mouvements de grève, en octobre et novembre, furent l’occasion pour ces femmes de discuter collectivement de leurs problèmes spécifiques et de leurs revendications : elles ont compris qu’elles seules pouvaient mettre en avant des revendications telles que la création d’une crèche — halte-garderie, ou l’officialisation de leur brigade, régulièrement menacée de disparition. En effet, la direction, profitant des difficultés que connaissent ces femmes (beaucoup vivent seules avec leurs enfants), agite en permanence la menace du retour aux brigades de jour (c’est ainsi qu’elle a réussi à leur imposer de travailler le samedi !).
Elles ont obtenu, pendant la grève, que ces revendications soient intégrées dans la plateforme générale de revendications, ce qui n’était pas gagné d’emblée, car la brigade mixte est encore perçue comme une brigade « privilégiée » par une partie du personnel. Priviligiées, le fait d’être considérées comme des « cas sociaux » (sic) par la direction ? Privilègiées, alors que leur travail provoque des nuisances pour les yeux, que les pauses qu’on leur octroie sont insuffisantes ?
Beaucoup de femmes ont participé activement à la grève, même si encore, comme le dit Evelyne, « ce sont les hommes qui gèrent les femmes ». Il faut encore des sexistes indécrottables, comme ce militant de FO, pour oser insulter des femmes qui participaient aux piquets de grève et leur dire : « Vous, les femmes, vous restez les jambes écartées mais après vous voulez qu’on vienne nourrir vos petits » (sic). Fort heureusement, ces propos furent dénoncés en assemblée générale par une femme et hués par les grévistes...
Les choses sont en train de changer, même si, de toute évidence, les femmes auront beaucoup plus de mal à s’imposer dans un milieu de travail encore très masculin (le culte du chef combattant a la peau dure) que dans des secteurs hyper-fémi-nisés comme la santé, par exemple.
Les femmes auront encore bien des batailles à mener si elles ne veulent pas voir leur droit à l’emploi remis en cause, si elles ne veulent pas être les laissées-pour-compte de la modernisation.
Modernisation = exclusion ?
Comme le privé, l’administration est toujours à la recherche d’une plus grande productivité des services. C’est ainsi que, dès 1973, fut mis en place une première phase de modernisation des services financiers postaux par l’introduction de l’électronique : cela se traduisit par une diminution de moitié des effectifs et par une déqualification d’une partie importante du personnel. Les femmes, majoritaires dans ces services (chèques postaux, CNE), furent parmi les premières victimes.
Une nouvelle phase de modernisation est en route depuis quelques années et la réorganisation des services en GEG (groupe d’exploitation et de gestion) a pour finalité un nouveau gain de productivité. C’est ainsi que sont supprimées les liaisons entre services du fait du regroupement des opérations d’un même compte.
Certes la modernisation signifie souvent, pour le personnel le moins déqualifié, un travail un peu moins monotone. Mais dans les services exclus de cette réorganisation, tel celui des saisies, nombre d’emplois vont disparaître rapidement avec le développement de la monnaie électronique, des cartes à puce, etc.
Comme le soulignait, en 1986, un groupe de réflexion mis en place par les syndicats CFDT des centres régionaux, l’administration instaure cette nouvelle organisation du travail en partant de l’idée que les postes inintéressants seront toujours occupés par les femmes ayant le plus d’ancienneté, que, de toute façon, la seule chose qui les préoccupe ce sont les horaires et qu’elles se trouvent bien comme elles sont...
L’administration se contente d’une politique de formation strictement fonctionnelle, plutôt que d’envisager une politique de formation pour l’ensemble du personnel. Ne pas poser ces problèmes de formation à temps pourrait entraîner l’exclusion de fait des « OS du papier » à qui l’on n’offre pas la possibilité de suivre l’évolution des technologies dans les PTT. La robotisation de tâches aujourd’hui parcellisées pourrait alors exclure demain nombre de femmes du marché du travail (processus identique à ce qui se passe dans les banques).
Une première étude, portant sur les effets de la modernisation des PTT entre 1973 et 1976 sur l’emploi des femmes, corrobore ces sombres pronostics. Les femmes occupaient alors, et depuis longtemps, les postes les plus déqualifiés ; elles se sont retrouvées sans formation dans les bureaux de postes. Certaines ont sombré dans la dépression nerveuse.
La disparition de certaines tâches comme le pointage, la vérification et à terme la saisie, nécessite de convaincre les femmes affectées à ces tâches qu’elles peuvent faire autre chose afin qu’elles puissent s’assurer un débouché pour l’avenir. Certes, il y a des réticences de la part des femmes à s’engager dans un processus de formation, notamment par crainte des changements d’horaire. Mais les principales raisons sont ailleurs : charges domestiques, enfants, etc. ; et aussi peur de ne pas être « à la hauteur », par intériorisation de leur prétendue « incapacité ».
C’est pourquoi la défense du droit à l’emploi des femmes implique des exigences en terme de formation mais doit aussi s’inscrire dans une bataille d’ensemble pour la réduction du temps de travail, pour le partage des tâches domestiques et pour la satisfaction des besoins sociaux comme la création d’équipements collectifs (crèches, écoles maternelles) en grand nombre. Cette dernière revendication est importante si l’on comprend la différence entre les hommes et les femmes dans leur rapport au temps de travail. Pour les hommes, tout ce qui n’est pas du travail salarié est du
Grève des postiers, Paris, 1909.
Grève des postiers, Paris, 1909
temps libre ; pour les femmes c’est du temps en plus pour les tâches domestiques.
L’administration des PTT, bien évidemment, ne prend pas en compte toutes ces données et considère que les femmes qui ne s’adaptent pas ne sont tout simplement pas motivées et doivent donc être laissées pour compte. Elle exclut, a priori, de la formation les femmes qui occupent depuis plus de quinze ans les postes les plus déqualifiés. S’il est nécessaire de lutter contre la marginalisation des femmes travaillant à temps partiel, il est tout aussi impératif de lutter contre l’exclusion des femmes dans les secteurs où elles sont entrées massivement voici quelques années.
Cela devient encore plus crucial si l’on songe aux effets qu’aura l’Acte unique européen de 1992 sur les services financiers postaux français. Pour l’instant, aucune directive européenne ne concerne ces services, mais le personnel des PTT risque d’avoir encore de fâcheuses surprises quant à son statut et ses effectifs : vu la diversité des situations au niveau européen, des réajustements sont à prévoir (dans huit pays sur douze, les services financiers de la poste sont des structures administratives, alors qu’aux Pays-Bas et au Royaume-Uni ce sont des services autonomes). La concurrence renforcée, la multiplicité des acteurs sur le marché des produits et des services financiers vont aggraver la course aux gains de productivité et donc sans aucun doute jouer à la baisse des effectifs. Les risques pour l’emploi des femmes sont d’autant plus grands. Cela supposera, de la part des organisations syndicales, une volonté farouche de défendre les intérêts des salariés jusqu’au bout, et notamment le droit à l’emploi des femmes.
Une bataille prolongée...
On est en droit de s’interroger sur la réelle volonté des organisations syndicales de mener cette bataille. Depuis quelques années, certains syndicats pratiquent plus volontiers une politique d’adaptation à la gestion de la crise que la défense intransigeante des revendications des salariés.
La CFDT, par exemple, n’a pas été particulièrement en pointe dans la défense des femmes salariées. Qu’en sera-t-il demain, alors que cette confédération vient de suspendre plusieurs syndicats, notamment celui de l’Union régionale parisienne PTT ? La commission travailleuses de ce secteur, qui était l’une des dernières à continuer à se battre sur ce terrain, n’existe donc plus. Annick, ex-permanente CFDT et victime comme beaucoup d’autres de la répression syndicale, est plutôt pessimiste. Elle pense que l’on va assister à une régression dans la CFDT en ce qui concerne la défense des revendications spécifiques des femmes.
Annick fait aujoud’hui partie du syndicat SUD (Solidaire; unitaire et démocratique), outil syndical créé 'par les militant(e)s suspendus pour pouvoir continuer leur travail militant en attendant Tissue de leur bataille pour leur réintégration dans la CFDT ; les militantes de SUD, comme Annick, continuent à vouloir se battre pour les revendications des femmes salariées.
C’est une bataille prolongée que devront mener l’ensemble des travailleuses des PTT, et à l’instar des infirmières, c’est en prenant elles-mêmes leurs affaires en main qu’elles obtiendront satisfaction.
Catherine Rosehill
Les « dames employées »
La féminisation des bureaux de postes de province se développa après 1835. En 1880, on dénombrait quatre mille receveuses des postes en province. Avant la fusion des postes et des télégraphes, le travail était rarement intense et les receveuses vaquaient à leurs occupations domestiques dans leur logement attenant au bureau de poste. On les surnommaient les « receveuses Pot-au-Feu ».
En 1892, on féminisa les bureaux de postes urbains, les femmes furent embauchées en qualité de commis, poste jusque-là réservé aux hommes. Les principaux organes d’expression des employés s’opposèrent vigoureusement à cette politique de féminisation. On trouve dans le Journal des postes des phrases succulentes à ce sujet : la féminisation était jugée « tout ce qu ’il r a de plus immoral et de plus antisocial au monde! (...) Cette promiscuité est un défi porté à la défaillance humaine, un encouragement aux unions libres, à l'instinct bestial. »
Tous blâmaient l’administration d’avoir « déraciné les femmes de leur foyer ». Seules les féministes soutenaient cette politique, tels les groupes les Postières, la Solidarité des femmes, la Ligue française pour le droit des femmes.
A la fin des années 1890, le ministre Mille-rand se fit le défenseur des intérêts des commis et s’opposa à l’extension de la féminisation des nouveaux bureaux de postes. Les « dames employées » s’organisèrent petit à petit pour défendre leurs intérêts. En 1907, elles organisèrent un mouvement pour obtenir que des cantines soient installées dans tous les centraux téléphoniques. Au central télégraphique de Paris, une sorte de crèche fut aménagée et, en 1907, cette mesure fut généralisée à tous les établissements.
A partir de 1904, les femmes entrèrent dans les associations d’employés, on comptait 1804 « dames employées » contre 7267 commis dans l’Association générale des agents. Une disposition interne à cette association interdira tout regroupement catégoriel, ce qui eut pour effet de dissoudre un groupe de « dames employées » qui avait réussi à se constituer. Une nouvelle association des « dames employées » se constitua mais ne regroupa que. quatre à cinq cents membres.
Cette association eut des liens étroits avec les féministes de l’époque. Les revendications spécifiques qu’elles avançaient étaient très en avance pour l’époque : par exemple, le droit pour les femmes de passer les mêmes concours d’entrée que les hommes! et d’avoir accès aux grades supérieurs.
Elles furent très actives pendant la grève de mars 1909 mais les conflits sexistes réapparurent après la grève et certains hommes se demandaient comment en finir avec la concurrence des femmes. Dans les années vingt, les femmes les plus militantes, lassées de la non-prise en compte de la revendication sur l’égalité salariale, menèrent une campagne autonome.
L’histoire de la féminisation des PTT témoigne des barrières idéologiques, culturelles, sociales et politiques que les femmes ont dû franchir pour s’imposer. Encore aujourd’hui, la pleine reconnaissance de la place des femmes dans le monde du travail nous oblige à remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier.
Notes
- Extrait de l’article de Susan Bachrach «La féminisation des PTT en France au tournant du siècle », paru dans la revue le Mouvement Social de juillet — septembre 1987.