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«Être lesbienne aujourd’hui» : Convivialité et militantisme

· Cahiers du féminisme, n° 49, été 1989 · p. 22-23 · 1 883 mots

En France si vous saviez « Etre lesbienne aujourd’hui »

Convivialité et militantisme

La publication du dernier ouvrage de Dominique Fernandez, le Rapt de Ganymède * — essai sur la création homosexuelle — est, pour une fois, l'occasion pour les médias de parler de l'homosexualité autrement qu'en termes d'exclusion et de SIDA. Le mensuel Globe en fait sa une : « Trois millions d’homos ». Mais une fois de plus, il n ' est question que d'homosexualité masculine : le lesbianisme reste invisible, nié par omission... Pour entendre la voix des lesbiennes, il faut se tourner vers les initiatives militantes : le Mouvement d'information et d'expression des lesbiennes (MIEL) vient ainsi de réaliser une enquête, « Etre lesbienne aujourd'hui ». Nous avons demandé à trois militantes de ce groupe de nous en parier.

La brochure du MIEL ne prétend pas parler au nom des « x millions de lesbiennes ». L’objectif de ces militantes est plus modeste. A l’origine de leur travail, un constat un peu amer, résumé dans l’introduction de la brochure : (T Aujourd'hui les structures militantes, de façon générale, perdent de leur impact. Les groupes militants lesbiens et homosexuels n'échappent pas à ce processus. Dans ce contexte le MIEL, groupe militant, a ressenti la nécessité de procéder à une enquête. Notre objectif était d'évaluer comment les lesbiennes appréhendent le militantisme en général et les groupes lesbiens en particulier, comment elles réagissent par rapport à l’environnement lesbien associatif et/ou commercial. Nous voulions parvenir à cerner plus étroitement les besoins, les comportements des lesbiennes à qui nous nous adressons. »

En effet, on assiste depuis quelques années, au développement de structures associatives lesbiennes, autour d’activités sportives ou culturelles diverses. Mais parallèlement, les groupes militants disparaissent peu à peu ; ceux qui subsistent, tel le MIEL, voient leurs forces s’amenuiser d’année en année. « Le développement de ces structures associatives, explique Maïté, répond à un fort besoin de convivialité: se retrouver entre lesbiennes, faire des choses entre lesbiennes. » Demande qui apparaît aussi très clairement dans les réponses au questionnaire du MIEL, et qui met en relief la carence de lieux de rencontre comme les bars ou les restaurants ».

La situation, pour les lesbiennes, n’a effectivement rien à voir avec ce qui se passe dans le milieu homosexuel masculin, où s’est développé depuis une dizaine d’années tout un réseau commercial de boîtes, bars, saunas, etc. Une différence qui renvoie sans doute, selon Marie-No, à « une différence de pratique au niveau des rencontres » (la drague dans les lieux publics ne date pas d’aujourd’hui...), mais aussi à la place sociale différente des hommes et des femmes :

« les lesbiennes en tant que femmes ont, dans l’ensemble, des revenus moins élevés que ceux des homosexuels, d’où la difficulté à faire vivre des lieux commerciaux spécifiquement lesbiens » (le Katmandou, boîte lesbienne bien connue depuis longtemps, étant une des rares exceptions, « un mythe à lui tout seul »).

Pour les lesbiennes, le besoin de lieux de rencontre privilégiés se réalise donc plutôt dans ces lieux associatifs, qui fonctionnent essentiellement par le système du « réseau » plus que par la publicité. Des lieux qui offrent à la fois la possibilité de rencontrer d’autres lesbiennes, de pratiquer des activités avec des copines, où l’on peut affirmer son identité et trouver une solidarité qu’on ne trouve pas ailleurs.

L'affirmation lesbienne

Le développement de ces lieux (qui reste cependant relativement limité et ne touche qu’une minorité de lesbiennes) traduit, pour Marie-No, « l’émergence d’une communauté lesbienne, qui a pu s 'affirmer parce qu 'au départ il y a eu des revendications militantes, des gens qui se sont regroupés, parce qu’il y a eu l’impact du mouvement lesbien et homosexuel mixte ». Ce dont témoigne Carole, qui fait partie de cette génération trop jeune pour avoir pu participer à ces groupes dans les années soixante-dix : « ce sont eux qui nous permettent aujourd’hui de revendiquer ouvertement notre identité lesbienne ».

Mais, ajoute Marie-No, « ce développement de structures associatives lesbiennes ne doit pas nous faire oublier que beaucoup de lesbiennes, aujourd’hui encore, ont des difficultés à vivre leur lesbianisme, ne le vivent pas ouvertement ». Une lecture trop rapide des résultats de l’enquête du MIEL pourrait faire croire en effet qu’il n’y a désormais plus trop de problèmes : d’après les réponses au questionnaire, il semble qu’un grand nombre de lesbiennes affirment leur homosexualité au quotidien — dans la famille, dans les relations amicales, dans les structures militantes (associations, mouvements, syndicats, partis politiques...). Mais ce souci de reconnaissance est déjà beaucoup plus faible quand il s’agit du milieu professionnel. Et il ne faut pas oublier, surtout, que ce questionnaire a touché essentiellement des femmes qui étaient déjà en contact plus ou moins étroit avec des lieux ou groupes lesbiens : des femmes dont le vécu est donc assez différent du vécu de toutes celles (la majorité ?) qui restent encore très isolées, n’ayant souvent qu’un petit réseau de deux ou trois copines avec qui elles peuvent partager leur « secret ». « Si l’affirmation lesbienne est moins difficile aujourd’hui, on ne peut pour autant imaginer que tout est acquis et qu’il suffit désormais de revendiquer individuellement », précise ainsi Marie-No. A lire le sondage publié dans le numéro d’avril de Globe, on ne peut que constater qu’il reste effectivement encore bien du chemin à parcourir... A la question « Si votre fils ou fille était homosexuel(le), quelle serait votre attitude ? », 36 % seulement des mille personnes interrogées répondent qu’elles l’accepteraient tel qu’il/elle est ! Certes, en 1979, le pourcentage de réponses à la même question n’était que de 17 % -, la progression peut faire espérer. Mais il y a encore, en 1989, 19 % de gens qui pensent que l’homosexualité est « un vice », et 3 1 % pour qui c’est « une maladie » -, enfin, 23 % des personnes interrogées (près d’un quart !) répondent à la question citée plus haut qu’elles enverraient leur enfant... se faire soigner !

Des acquis fragiles

Ce tout récent témoignage donne encore plus d’actualité à l’affirmation de Marie-No, pour qui « on ne peut faire l’impasse sur la continuité de structures militantes » — malgré les difficultés que traversent ces structures aujourd’hui (mais ceci n’est pas propre au mouvement lesbien...). Sa conviction est renforcée par l’analyse qu’il n’y a pas, pour les lesbiennes comme pour les femmes en général, « d’acquis inaliénable », et que « les acquis peuvent être battus en brèche à tout moment » : d’où la nécessité d’une « vigilance permanente », afin de pouvoir riposter si besoin est. L’exemple de la Grande-Bretagne, rappelle Carole, montre que les acquis peuvent être facilement remis en cause : en mars 1988, le Parlement britannique a adopté une loi connue sous le nom de Clause 28, qui interdit désormais toute « promotion » de l’homosexualité : ce qui revient à casser le développement des groupes, associations, librairies, etc., du mouvement homosexuel et lesbien.

En France, s’il n’y a plus aujourd’hui dans la loi de discrimination à l’égard des homosexuel(le)s (encore faut-il préciser que c’est relativement récent : ce n’est qu’en 1982 que le « délit d’homosexualité » a disparu du Code pénal, et ce n’est que depuis 1986 que le Code du travail interdit toute disposition visant les salarié(e)s en raison de leurs mœurs), certaines formes de répression nen demeurent pas moins : ainsi le MIEL a-t-il été sollicité à plusieurs reprises par des femmes en instance de divorce qui se voyaient refuser la garde de leurs enfants à cause de leur homo-

Etre lesbienne aujourd'hui, le M.I.E.L. enquête

sexualité : « il y a quelques années, raconte Maïté, les mouvements lesbiens se sont pas mal mobilisés autour d’une femme dans cette situation, à Lyon, qui nous avait contactées. Une manif a eu lieu là-bas, à l’initiative de plusieurs groupes. Nous pensions un peu faire de ce procès un "procès exemplaire", comme cela s’était fait sur la question du viol, afin de dénoncer publiquement ce type de répression. Mais au dernier moment cette femme a préféré que les groupes se retirent de l’affaire. »

Les liens avec le mouvement féministe

Tout cela — et l’on pourrait encore allonger la liste des exemples — fonde pour Carole, Maïté et Marie-No la nécessité du maintien de groupes lesbiens militants. Et pour elles, cette lutte s’inscrit sans hésitation dans une perspective féministe : « La création du MIEL, en 1981, correspondait au besoin de se retrouver dans une structure spécifiquement lesbienne, explique Marie-No. Mais nous avons toujours eu la volonté de lier nos revendications à celles du mouvement féministe — par exemple sur le travail, contre le viol, contre le sexisme, nous avons des revendications en tant que femmes et non en tant que lesbiennes (de même, pour l’insémination artificielle, nous demandons le droit pour toutes les célibataires, quelles soient homos ou hétéros, d’en bénéficier si elles le désirent) — et à celles des groupes homosexuels mixtes (la lutte contre les discriminations à l’embauche par exemple, ou contre les discours d’exclusion et de racisme anti-homo que l’on voit ressurgir avec le Sida). Nous sommes un peu à la croisée des deux mouvements. »

Mais, comme le constate Maïté, ce point de vue n’est pas forcément partagé par le « milieu » lesbien : « les nouvelles structures associatives qui se mettent en place, depuis quelques années, ne semblent pas se rattacher à un projet militant.

Pour certaines la convivialité est un but en soi, cela paraît suffire. Pour moi, se limiter à ce côté convivial, c’est une forme de réduction : c’est réduire le lesbianisme à une pratique sexuelle, à un mode de vie. » Pour les militantes du MIEL, être lesbienne ce n’est pas seulement un choix sexuel, c’est aussi « une conscience politique de la situation des lesbiennes dans la société et de celles des femmes en général, une conscience des rôles imposés par la société patriarcale », précise Carole. C’est pourquoi, au terme d’« homosexuelle », qui renvoie uniquement à la sexualité, elles préfèrent celui de « lesbienne » qui pour elles contient une démarche politique — et marque en outre la volonté de se départir du terme masculin. Maïté poursuit : « si le but de ces structures c’est seulement de rendre le quotidien plus acceptable, cela signifie aller vers une intégration dans la société telle quelle est: c’est la disparition du côté subversif du mouvement lesbien ». Il ne s’agit pas, précise-t-elle aussitôt, de nier l’importance de cette notion de « convivialité » pour les lesbiennes (d’ailleurs le MIEL a lui-même mis en place, à la Maison des femmes, une cafétéria l’Hydromel, ouverte tous les vendredis soirs). Mais pour elle comme pour le MIEL, cette démarche est « dangereuse » si elle ne s’inscrit pas « dans une démarche plus globale de revendications », si elle n’a pas en même temps pour objectif de poser publiquement la question : « qu’est-ce que signifie être lesbienne et être femme dans la société aujourd’hui ? ».

Propos recueillis par

Anne-Marie Granger

« Etre lesbienne aujourd'hui : le MIEL enquête »

le MIEL en les lectrices t es, 45 F) est « La Bi

18 h à 22 h).

20 h 30

75017

», 8, cité Prost 75011 Pai sndredi à partir de 20 h).

Notes

  1. * Dominique Fernandez, le Rapt de Ganymède, Grasset, 344 p., 120 F.

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