Arlette Gautier, chercheuse en sciences sociales, a écrit un livre consacré à V étude des femmes dans Vescîavage, les Sœurs de Solitude7. Elle a bien voulu apporter sa contribution aux Cahiers du féminisme.
André Schwartz-Bart a popularisé dans un beau roman le destin de La Mulâtresse solitudê dont on sait qu’elle lutta contre le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe et fut tuée, après avoir donné naissance à un fils qui lui-même devint esclave. On rencontre d’autres femmes dans les livres d’histoire antillaise, « au détour d’une phrase, égarées dans un paragraphe, elle font une apparition rapide tout comme leurs sœurs françaises dans les livres sur la Révolution française. Lors du colloque de Toulouse, Régine Goutalier concluait de cette faible présence des femmes esclaves dans l’historiographie de la lutte pour l’abolition de l’esclavage qu’elles n’ont fait que suivre le comportement de leurs compagnons : les concubines des maîtres protégeant ceux-ci alors que celles des insurgés les suivaient dans leurs luttes.
En fait l’étude des documents de l’époque montre une tout autre image : les femmes ont été présentes en masse dans toutes les luttes pour l’abolition de l’esclavage puis contre son rétablissement ; si on les voit moins que les hommes c’est que le rôle des deux sexes a été déterminé par les hiérarchies existantes sur les plantations et qu’elles ont été exclues des armées.
Brève chronologie
La convocation des Etats généraux puis l’annonce de la Révolution mettent en ébullition le monde colonial : les riches colons veulent obtenir la liberté de commercer avec l’étranger, ils ne s’en rangeront pas moins dans le camp des royalistes. Les « petits blancs », artisans, employés ou soldats sont souvent des révolutionnaires « patriotes », qui s’opposent néanmoins à ce que les affranchis obtiennent l’égalité politique que ces derniers réclament depuis longtemps. Les Anglais et les Espagnols désirent conquérir les îles françaises au nom de la royauté. Chacun de ces groupes arme les esclaves hommes, lesquels sont bien plus nombreux et profitent de l’affaiblissement du système répressif pour essayer de conquérir leur liberté (les esclaves sont alors plus de quatre cent soixante-six mille à Saint-Domingue, quatre-vingt-dix mille en Guadeloupe, quatre-vingt-trois mille en Martinique).
Les esclaves se révoltent donc mais sont défaits en Guadeloupe et en Martinique, cette dernière île passant même aux Anglais en 1792. En revanche, ils deviennent une force importante à Saint-Domingue où ils se constituent en armée et sont quelques temps au service des Anglais et des Espagnols.
Pour obtenir le soutien de l’armée noire dirigée par Toussaint-Louverture et conserver ainsi Saint-Domingue, qui est alors la plus riche des colonies, les commissaires français proclament l’abolition de l’esclavage en 1793, et celle-ci est ratifiée par la Convention en février 1794. L’esclavage est donc aboli en Guadeloupe comme à Saint-Domingue mais ces sociétés restent sous régime militaire, car la guerre fait rage contre les Anglais et les Espagnols.
Brève chronologie
Moi libre aussi
En 1802, Napoléon Bonaparte envoie deux armées rétablir l’esclavage. En Guadeloupe, le général mulâtre Pelage accepte que ses soldats soient désarmés ; certains réussissent à fuir et s’allient avec des cultivateurs noirs mais en vain. Dix mille Noirs sont tués ou déportés. En revanche à Saint-Domingue Toussaint-Louverture résiste, mais il est défait et emprisonné en France, ses généraux acceptent même de participer à la répression contre les cultivateurs qui résistent, avant de s’adjoindre à eux une nouvelle fois lorsque la fièvre jaune ravage les troupes françaises. En 1804, la République d’Haïti est proclamée. Les esclaves guadeloupéens ne seront libérés qu’en 1848.
Les femmes et les hommes insurgés
La lutte contre l’esclavage prend une forme de guérilla où tous participent, bien que de façon différenciée, au début et à la fin de la période (pour Saint-Domingue 1791-1794 et 1802-1804).
Au début de l’insurrection tous les esclaves participent au combat : femmes, hommes, enfants et vieillards. Ils agissent à la fois en fonction de traditions africaines et de la hiérarchie des plantations.
L’Afrique donne un sens à l’organisation de certains combats, aussi bien à Saint-Domingue qu’en Guadeloupe en 1802. Les femmes et les enfants chantent et dansent frénétiquement pour exciter l’ardeur des combattants, selon une pratique fréquente dans l’histoire de l’actuelle Côte d’ivoire où la victoire est attribuée au soutien des femmes.
A Saint-Domingue, les insurgés, qui sont beaucoup plus souvent des Africains que dans les autres îles, s’appuient sur le Vaudou, religion venant des Fons du Dahomay avec des apports divers, notamment congos. Les prêtresses accomplissent des rites qui donnent aux esclaves un sentiment d’invulnérabilité et donc un courage extraordinaire, car les morts sont supposés être retournés en Afrique.
Mais le rôle des esclaves est surtout fonction de celui qu’ils avaient dans les plantations : ce sont les contremaîtres, les ouvriers qualifiés, les domestiques qui organisent le début de l’insurrection en 1791, puis qui deviennent les cadres de l’armée des Noirs. Les colons avaient l’habitude d’armer leurs esclaves hommes de confiance : ceux-ci ont donc un avantage manifeste en la matière et, dans les descriptions de combat, ce sont eux qui tirent bien que les femmes apprêtent les fusils. Elles réconfortent et transportent les blessés, apportent des ordres ou des informations. Elles espionnent et certaines se prostituent pour obtenir des munitions pour leur camp.
Les deux sexes ont donc participé aux combats mais différemment selon leurs attributions traditionnelles. Le fait que seuls les hommes soient armés et la conception européenne de l’armée, qui n’inclut Que le sexe masculin (à la différence des armées d’amazones du Dahomey), prennent toute leur signification après l’abolition de l’esclavage.
1794-1802 : des sociétés militarisées
Pendant cette période les Anglais et les Espagnols sont rejetés des colonies françaises grâce aux soldats noirs, la paix est précaire et les hommes restent réquisitionnés pour se défendre mais aussi attaquer. C’est le temps des « corsaires noirs » qui chassent les navires anglais pour s’approprier leurs cargaisons. En Guadeloupe, le gouverneur est un Français : Victor Hugues puis en 1798 Desfourneaux, alors qu’à Saint-Domingue, c’est l’ancien esclave et brillant chef militaire Toussaint-Louverture. Toutefois, le résultat n’est guère différent pour les anciens esclaves. Ainsi, bien qu’ils soient Français, la Constitution de 1794 ne leur est pas appliquée et ils ne votent pas. Néanmoins, les femmes suivent de près les négociations entre les différents chefs militaires et craignent le retour de l’esclavage.
Les cultivateurs sont certes libres mais ils sont toujours obligés de travailler sur les plantations. A Saint-Domingue, ils n’ont droit qu’au quart de leurs produits et en Guadeloupe aux deux-tiers mais les planteurs peuvent déduire leurs frais de nourriture. En Guadeloupe, Desfoumeaux autorise même les planteurs à rechercher leurs anciens esclaves. L’armée réprime les tentatives des cultivateurs de s’approprier la terre : la production pour l’exportation passe en premier lieu.
Les femmes sont essentiellement confinées au rôle de cultivatrices et de marchandes alors que les hommes peuvent devenir officiers ou corsaires et diriger les plantations des exilés. A Saint-Domingue, après l’affranchissement, elles ont demandé à être payées au même tarif que les hommes mais on leur a refusé avec les arguments habituels, au nom de leurs grossesses et de leur moindre productivité. Ainsi la différenciation sociale, qui existait déjà dans les plantations esclavagistes puisque seuls les hommes étaient contremaîtres ou ouvriers qualifees, s’est accrue. Il serait absurde de nier qu’élever des enfants et produire la nourriture ne sont pas des tâches essentielles pendant une guerre de longue durée, il n’empêche qu’il n’y a pas complémentarité des tâches mais hiérarchie.
Les femmes ont donc lutté autant que les hommes contre l’esclavage, toutefois les situations respectives des deux sexes sur les plantations, et particulièrement les positions d’autorité réservées au sexe dit fort, ont déterminé les modalités particulières de ces révoltes. Le monopole masculin des armes et le sexisme qui l’accompagne ont permis l’instauration des sociétés militaires où les femmes sont devenues des cultivatrices sous-payées.
La division des tâches -aux hommes la lutte armée, aux femmes la production agricole et l’élevage des enfants — n’a pas semblé remise en cause ; elle correspondait d’ailleurs à celle qui existait en Afrique. Mais les femmes, risquant leur vie lors des insurrections, ont-elles accepté que les hommes s’arrogent ce pouvoir nouvellement acquis ? Les « Guinéennes » (nom donné aux esclaves venant essentiellement du Dahomay et du Bénin actuels), venues de villages où les décisions politiques étaient prises collectivement, ont dû souffrir de cette confiscation plus que les Congolaises, plus nombreuses à Saint-Domingue. Quant aux Créoles (nées aux îles), la reproduction du modèle hiérarchique de la société blanche n’a pas dû les décontenancer, on peut le supposer du moins...
Arlette Gautier
Notes
- 1 . Arlette Gautier Les Sœurs de Solitude, Paris, Editions caribéennes, 1985, notamment p. 238-257
- 2.André Schwartz-Bart la Mulâtresse Solitude, Paris, 1972, le Livre de poche, n° 3972
- 3. Dominique Godineau Citoyennes tricoteuses, Aix-en-Provence, Alinéa, 1988, p. 12.
- 4. Régine Goutalier Cf les résumés des communications : «Esclaves femmes et mouvements de révolte aux Antilles. La turpitude des îles et ses contradictions ».