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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Femmes soviétiques : Les reines de beauté de la perestroïka

· Cahiers du féminisme, n° 49, été 1989 · p. 26-30 · 4 668 mots

Il y a treize ans, les Editions des femmes publiaient en français le livre de Natalia Baranskaia ; la nouvelle One semaine comme une autre avait été écrite en 1968-1969 1 . La lectrice occidentale y découvrait l'univers des femmes soviétiques, au travers de scènes de la vie quotidienne. Morne, oppressant, exténuant. Que de temps avait passé depuis Alexandra Kollontaï ! On pouvait feuilleter en souriant Femmes soviétiques, la publication officielle sur la question, en souriant peu devant ces héroïques kolkhoziennes, ces savantes énergiques et ces méritantes mères de famille. Manque d'humour. La société soviétique expirait de toutes parts : chute de la croissance et des taux de productivité, insuffisance de la production des biens manufacturés, déficit de la production agricole, crise de la distribution, augmentation de la mortalité infantile, de l'alcoolisme, de la délinquance, de la corruption. Pourtant, on était dans une des phases de la construction du socialisme, cinquante ans après Octobre, qui avait définitivement éradiqué l'oppression des femmes.

Des voix dissonantes, dissidentes se faisaient entendre, petite musique féministe sur papier pelure, samizdats sous le manteau. Jusqu'aux maisons d'éditions occidentales, à nouveau, qui

Depuis une page a été tournée : Brejenev, puis Andropov, puis Tchemenko ont été secrétaires généraux, sont morts, ont été enterrés. Une page est tournée : Gorbatchev n’a pas de mots assez durs pour qualifier la stagnation de la période précédente. A l’ordre du jour, il a mis la perestroïka et la glasnost, restructuration et transparence. On ne cesse depuis lors d’observer les changements dans la vie politique, dans les activités culturelles, dans la société. Assez peu en économie, ce qui est bien le problème.

Glasnost

La presse donne un reflet éclatant des évolutions. Des mots, seulement des mots? « Oui, ce gui a changé, c’est ce qu’on écrit », note avec une pointe d’amertume une rédactrice de Robot-nitsa 3. Pas toujours.

« Le degré d’émancipation des femmes sert souvent d’instrument de mesure pour jauger le niveau social et politique atteint par une société » écrit avec perspicacité Gorbatchev, paraphrasant Fourier et Marx, et il poursuit : « L’Etat soviétique a mis fin à la discrimination vis-à-vis des femmes, si typique de la Russie tsa-riste, avec détermination et sans compromis. Les femmes ont accédé à un statut social légalement garanti qui en fait vraiment les égales des hommes.

quatre almanachs successifs

Nous sommes fiers de ce que le gouvernement soviétique a accompli: même droit au travail que les hommes, un salaire égal pour un travail égal et la même protection sociale. Les femmes se voient offrir les mêmes chances en termes d’éducation, de carrière et de participation aux activités sociales et politiques. Sans la contribution des femmes et leurs efforts généreux, nous n ’aurions pas bâti une nouvelle société ni gagné la guerre contre le fascisme. 4 »

A la différence des périodes précédentes, on peut confronter cette langue de bois-là à la réalité en lisant la presse officielle. « Parler de l’égalité, écrit une journaliste de Robotnitsa, c’est se moquer des femmes car les conditions de travail sont plus dures pour les femmes que pour les hommes. 5 »

Le 1 1 juin dernier, la Pravda publiait en première page plusieurs lettres dénonçant vigoureusement les conditions de travail des femmes et l’insoudance des directions des usines vis-à-vis de la législation6. Une ouvrière d’une usine de briques qui soulève ces trentes tonnes quotidiennes remarque : « Enfin, on a commencé à parler de nous les femmes à pleine voix, et dans les journaux les articles se succèdent. Ici, on a ouvert un salon à la mode, là un diététicien donne des consultations » Que faire pour que la femme soit mince ? « Tout cela est très bien, mais si on doit penser de façon sérieuse aux femmes, il faut parler de leurs conditions de travail. » Une autre « Femmes et Russie » .

femme ayant de jeunes enfants décrit la situation désastreuse de son usine de tracteurs où le taux de morbidité est quatre fois supérieur à la moyenne, les accidents mortels le sont deux fois plus, les conditions d’hygiène sont épouvantables, le niveau de bruit très élevé et les femmes enceintes accomplissent le travail de nuit, ce qui est contraire à la législation : « et qu’arrive-t-il à la direction qui ne respecte pas les lois ? Dans le pire (le meilleur ?) des cas, un avertissement sérieux ». Une ouvrière d’une fonderie explique : « Pendant des années nous avons parlé de la possibilité des horaires flexibles pour les femmes ayant de nombreux enfants ou bien de la possibilité d’élargir le travail à domicile. Mais il n’y a rien de fait encore. » « Pourquoi demande la rédactrice de la Pravda, dès que nous avons posé cette question à la commission sur le mode de vie du Conseil des syndicats, ils se sont alarmés et ont dit qu’il fallait demander au secrétaire la permission de mettre un tel point à l’ordre du jour ? » L’auteur cite d’autres cas d’abus au regard de la législation : « Il y a trente ans, le gouvernement a pris une décision qui interdit le travail des femmes dans les mines, mais le conseil central des syndicats semble l’ignorer. La brigade de nuit des trois huit est de plus en plus utilisée (avec de la main-d’œuvre féminine). Dans ces conditions, les salons de beauté et les concours ne veulent pas dire grand chose .-c’est une moquerie complète. » « Le 8 mars, conclue la ré- dactrice de la Pravda, ce sont de beaux mots. Passons des mots aux actes. Ne nous vantons pas, ne soyons pas fiers que les femmes travaillent dans des conditions égales avec les hommes, j’ai honte d'entendre cela. » Si ce n’est pas la réponse du berger à la bergère, c’est celle de la Pravda au secrétaire général...

Femmes émaciées

Dans Robotnitsa1, une ouvrière de l’atelier de séchage d’une usine textile raconte : « Depuis huit ans et demi, je travaille en bottes. Il y a des mares sur le plancher. J’ai accumulé des maladies. Je suis chaque jour couverte de mazout. Il n’y a pas de quoi respirer. On ne veut pas réparer la ventilation. J’ai déjà 27 ans et j’ai horreur de penser ce que je serai dans deux ou trois ans. » L’équipement de cette usine n’a pas été renouvelé depuis 1925, alors qu’on estime actuellement qu’il devient obsolète en moins de huit ans. Une autre ouvrière de la même usine précise : « Le travail ici est dur. La vapeur brûle le visage. Avec le temps, la peau et la couleur du visage se transforment (...) Au premier abord, l’ouvrière fait tout de manière automatique, elle court ici, elle court là (il s’agit de refaire les nœuds quand les fils des machines craquent). Mais en fait, les femmes sont émaciées. Il faut courir tout le temps. Pourquoi on appelle cela l’industrie légère ? » Récemment, s’est tenue à Ivanovo une conférence sur les problèmes de sécurité et de santé des femmes au travail. Témoignage d’une prise de conscience des autorités. On dénonça le dépassement des normes, par exemple, le sort des peintres en bâtiment qui trament leurs trente kilos de peinture jusqu’au vingt-quatrième étage parfois, sans avoir la possibilité d’utiliser des ascenseurs. Selon les travaux de cette conférence, la moitié de tous les accidents de l’industrie légère vient de la dangerosité des machines, 80 % sur des machines automatiques des branches féminines. « Nos concepteurs ne prennent pas en considération les capacités propres des femmes : parfois, on ne peut pas atteindre les leviers, parfois on n ’a pas la force d'appuyer sur un bouton. 8 »

Un autre numéro de Robotnitsa aborde la question du travail de nuit 9 : la nuit au travail, les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Les statistiques officielles en dénombrent 3 800 000. Dans l’industrie légère seulement un cinquième des femmes travaillent en trois ou quatre huit, ce qui correspond à une légère diminution ; en revanche, le travail de nuit des femmes augmente dans la métallurgie, la chimie et la pétrochimie et le textile.

« Quand elles rentrent le matin après leur travail, elles se mettent au ménage et ne dorment que quelques heures (...) Les avantages du travail de nuit ne couvrent pas les coûts sociaux induits. » A Kali-nine, une usine d’appareils électriques employant une main-d’œuvre aux trois quart féminine, connait, en ce moment, un déficit d’embauches : des femmes ont quitté l’usine à cause du travail de nuit, responsable, à leurs yeux, du développement des divorces, de la délinquance, de l’alcoolisme des hommes et d’un taux de morbidité élevé. « Tous les jeunes qui arrivent dans le textile viennent d’autres régions, car les femmes d’ici ne veulent pas que leurs filles travaillent dans cette usine. » La rédactrice dénonce la paradoxe selon lequel après l’utilisation massive de la main-d’œuvre la nuit pendant la guerre, on est revenu ensuite aux deux huit de jour dans la plupart des branches, excepté dans le textile : « Le coefficient d’utilisation des machines y est de 2,6 sur 3, peut être même avec l’ensemble des heures supplémentaires de 3 sur 3... alors que dans les branches masculines il est au maximum de 1,5 ou 1, 7 sur 3 ! » Mais, en fait, ce coefficient est abstrait, car la productivité la nuit est encore plus basse que d’habitude du fait de la vétusté des équipements, des ruptures d’approvisionnement, etc.

Carte de voeux pour le 8 mars.

« L’élimination de la troisième brigade serait rentable, et permettrait de maintenir la production. Mais il n'y a pas d’expérimentation possible. Pourquoi ? Tout le monde exprime des doutes sur l’opportunité d’une telle expérimentation et d’une telle discussion. Le dernier congrès a demandé les moyens de combiner travail et maternité, mais n’a rien dit sur le travail de nuit, déjà interdit par la loi. Malheureusement, cette loi est violée pour des millions de travailleuses. Interdire le travail de nuit est plus important qu’introduire le travail à temps partiel ou le travail à domicile. (...) Nous oublions pourquoi l’exception est devenue la règle. Dès 1917, Lénine avait insisté, pour ajouter au programme, du parti l’interdiction du travail de nuit. En 1961, au xxiF Congrès du parti, une question a été posée par une ouvrière du textile, et la réponse fut : “c’est une grande question ”. Vingt-sept ans après, est-ce que les conditions ne sont pas réunies ? En janvier 1988, on affirme la nécessité de créer les conditions idéales pour le travail des femmes. Mais la condition numéro un n’est-elle pas l’interdiction du travail de nuit ? La convention de VOIT interdit le travail de nuit des femmes ; l’URSS est

Carte de voeux pour le 8 mars

Jeune femme haranguant des ouvriers dans une usine, en 1917 en Russie.

le seul pays a ne pas avoir entériné cette convention. »

Gorbatchev dessine à sa façon les priorités pour aboutir aux « conditions idéales pour les femmes » : « Cependant, au cours des années de notre terrible et héroïque histoire, nous n ’avons pas suffisamment prêté attention à leurs droits spécifiques, aux besoins qui sont les leurs en tant que mères et gestionnaires du foyer, ni à leur fonction indispensable d’éducatrice vis-à-vis des enfants. (...) Elles n'ont pas assez de temps pour assumer leurs responsabilités à la maison ; s ‘occuper de leur intérieur, élever les enfants, créer une bonne ambiance familiale. Nous avons découvert que nombre de nos problèmes relatifs au comportement des enfants et des jeunes gens, dans notre morale, dans la culture ou dans la production, avaient en partie pour cause l’affaiblissement des liens familiaux et un relâchement à l’égard des responsabilités familiales. C’est là le résultat paradoxal de notre désir sincère et politiquement justifié de faire des femmes les égales des hommes sur tous les plans. Actuellement, dans le cadre de la perestroïka, nous réfléchissons à la manière de surmonter cet inconvénient. C’est pourquoi ont lieu, en ce moment, des débats animés dans la presse, dans les organismes publics, au travail ou à la maison, pour savoir ce que nous devrions faire pour que les femmes aient la possibilité de se consacrer également à leurs missions purement féminines." »

Dans la même ligne de pensée, traditionnelle et paternaliste à souhait, Zas-lavskaïa, sociologue en vue de la perestroïka, demandait à l’occasion du 8 mars de l’année passée : « Comment la perestroïka peut-elle intéresser les femmes ? En réduisant la journée de travail pour que les femmes restent à la maison avec les enfants. 11 »

On le voit, la référence majeure des réformateurs réside dans une image mythique de la femme, à laquelle on ne saurait adhérer ; on comprend que les pressions soient fortes pour imposer une telle conception des femmes, entre la noirceur d’un quotidien où la prétendue égalité au travail se traduit par un fort surtravail féminin, et le rêve occidental d’une Catherine Deneuve ou autre star du grand écran, riche et belle, libre et oisive.

Il est, de ce fait, assez surprenant que les résistances aux tentatives réelles ou imaginaires de retour au foyer soient aussi fortes.

Femmes fâchées

L’URSS, dans sa partie occidentale, connait un problème démographique important, accentué par le déséquilibre qui se dessine avec les républiques musulmanes en pleine expansion. Aux causes communes à toutes les sociétés développées, qui connaissent le même ralentissement de la croissance démographique 12 , la Russie a le triste privilège d’ajouter un taux de mortalité infantile exceptionnellement élevé, supérieur à ce qu’il était en 1940. La moitié de la population active est féminine, les femmes sont globalement plus éduquées que les hommes, mais les salaires féminins restent inférieurs et les travaux des femmes sont parmi les plus pénibles. Pourtant, à la question des journalistes « Seriez vous d’accord pour quitter votre travail si votre situation économique le permettait ? » :

9 % des femmes répondent oui, pour élever leurs enfants ;

5 % oui, jusqu’à ce que le plus petit ait sept ans (école primaire) ;

17,2 % oui, jusqu’à ce que le plus petit ait trois ans.

Les autres disent non : 6 1 % souhaitent un travail à temps partiel jusqu’à ce que le plus petit ait sept ans ;

7,2 % préfèrent de toutes façons travailler 13.

Ainsi, si la majorité des femmes soviétiques souhaitent le temps partiel, ce qu’elle peuvent désormais envisager , elles rejettent massivement l’idée du retour au foyer.

Maya Pankratova, sociologue spécialisée sur les questions féminines, dans une interview récent paru sous le titre évocateur de Femme fâchée veut des changements donne une analyse féministe de cette attitude des femmes. Elle dénonce la perestroïka qui appelle unilatéralement les femmes à rester à la maison, comme réponse aux problèmes de démographie et à la question des divorces, alors que 80 % d’entre elles répondent qu’elles ne souhaitent pas quitter leur travail. Certes, il en reste 20 % pour lesquelles il conviendrait d’augmenter l’allocation pour la garde des enfants, afin qu’elles aient vraiment les moyens de rester chez elles. « En moyenne les femmes considèrent que leur travail aide à la vie familiale. Est-ce que la famille en souffre ? Au contraire : la famille gagne plus d’argent, la femme acquiert une vision du monde plus large, son autorité dans la famille s’élève . » L’auteur ne nie pas la difficulté qu’il y a à concilier dans l’état actuel des choses travail et responsabilités familiales pour les femmes. « Les femmes n ’ont pas la tête libre ; la tête des hommes est plus libre. » Cela renforce les discriminations dans les salaires, dans la hiérarchie des fonctions, même si, génération après génération, des progrès ont été enregistrés. Les freins à la promotion résident d’abord « à l’école où on enseigne aux fûles à être mères ». Ensuite, la dureté de la vie quotidienne accentue les difficultés. « 80 % des hommes et 60 % des femmes répondent qu’une bonne famille est l’élément principal du bonheur. Mais dernièrement, on répond plus fréquemment que c’est le temps libre, les loisirs, etc. (...)

« Apparaît une idée subversive, qu’il y a des femmes qui ne sont pas faites pour avoir une famille..." »

Certes, un tel point de vue est loin de faire consensus. Une ouvrière de Volgograd avait envoyé une lettre à Troud, le journal des syndicats, dans laquelle elle expliquait qu’elle ne voulait pas travailler pour pouvoir élever ses

Jeune femme haranguant des ouvriers dans une usine, en 1917 en Russie

enfants, et pour cela elle demandait une augmentation substantielle de l’aide de l’Etat, un salaire maternel en quelque sorte.

La rédaction publia ensuite des réponses à cette lettre 16 : un ouvrier mécanicien, par exemple, approuve cette démarche en précisant : « Je préférerais travailler pour un salaire deux à trois fois supérieur et que ma femme reste à la maison. (...) Si on parle des avantages du socialisme, il faut les montrer. Nos femmes regardent avec envie les femmes soignées dans les films... » Un couple affirme dans le même sens : « Il faut donner aux femmes les moyens de faire ce qui depuis toujours revient aux femmes. »

D’autres lecteurs s’opposent à l’idée du salaire maternel, avec des arguments parfois triviaux : « Cela créerait une masse de dépendants. Si des femmes recevaient 260 roubles par mois (le salaire moyen est situé autour de 120 roubles), tout le monde s’empresserait de se marier et d’avoir des enfants. Personne ne travaillerait. »

Despotisme des hommes

Les articles et les débats dans la presse à propos des femmes ne concernent cependant pas seulement les questions du travail féminin. Le quotidien de l’oppression est traité parfois de manière abmpte. Tel article décrit dans la Pravda du komsomol « comment on est constamment dégradé par les hommes 17 », telle remarque jette une ombre sur les réformes des salaires et la révision des grades et qualifications : « Tous les hommes sont dans le cinquième grade, toutes les femmes dans le troisième. Pourquoi ? Mais parce que tout le monde sait que les hommes doivent être deux grades plus élevés que les femmes ! 18 » Ailleurs, on cite des cas de femmes d’Ouzbékistan qui se sont immolées « en protestation contre le despotisme des hommes 19 »

L’avortement et la contraception sont des sujets de plus en plus souvent traités ; il faut dire que les données sont vertigineuses. « On enregistre trente avortements pour cent femmes entre quinze et vingt ans : à l’âge de vingt ans une femme sur six y est passée au moins une fois. C’est ce qui se passe à Moscou, mais en général entre 70 et 80 % de toutes les premières grossesses des citadines et jusqu à 90% chez les campagnardes se terminent par un avortement extra-hospitalier. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) il se produit chaque année trente millions d’avortements dans le monde, dont près de 8 millions en URSS. 0 » Selon la Pravda, on a enregistré 6,8 millions d’interruptions de grossesse, contre 5,6 millions de naissances. Chaque année, 25 000 jeunes filles de moins de dix-sept ans se font avorter, et les avortements clandestins entraîneraient la mort de quelques six cents femmes 21 . « On dépense des milliers de roubles pour les femmes infertiles. La raison principale en est le nombre d’avortements que subissent des jeunes filles entre quatorze et dix-sept ans. 22 »

Ces chiffres ahurissants s’expliquent par le manque de moyens contraceptifs, difficiles à trouver sur le marché et de mauvaise qualité. « Les moyens anticonceptionnels n’ont pas retrouvé de statut légal, bien que strictement parlant, personne ne les ait interdits. (...) Aujourd’hui, 80 % de la population utilise des méthodes et moyens anticonceptionnels peu efficaces, peu accessibles, nuisibles pour la santé des partenaires, et qui se distinguent peu de ceux que Ton employait dans les années trente. (...) Parmi les femmes qui recourent à la contraception traditionnelle, et c’est la majorité, la part des grossesses non désirées atteint 80 %. 23 »

Un groupe de médecins de la région de Saratov a mené un travail d’enquête et d’information dans le village d’Alexeiev, de 5 500 habitants. Après une année d’informations sur la contraception, le nombre d’avortements a été, selon eux, réduits plus de 4,5 fois. 24

L’amour et la sexualité restent des sujets marginaux, relativement tabous après tant de décennies de morale pudibonde. La morale conformiste a, depuis longtemps, envahi la majeure partie de la société, jetant dans l’oubli les années vingt, les « Ligues d’Eros ailé » et autres amours-jeux de la subversive Kollontaï. C’est pourquoi la publication récente d’un sondage sur « le mariage, l’amour et le sexe » constitue encore un évènement. Rassurons-nous, seules les personnes « de 20 à 40 ans essentiellement mariées, c’est-à-dire connaissant les problèmes soulevés » (sic) ont été interrogées. Des intellectuels et des ouvriers qualifiés de Moscou et de Lvov ont donc répondu au service sociologique des Nouvelles de Moscou 25 . Les réponses paraissent contrastées : il y a presque autant de gens qui considèrent « le divorce comme un phénomène normal » (37 %) que de gens qui ne l’acceptent pas (42 %). Pour 23 % d’entre eux, il s’agit quand même « d’une déchéance morale ». L’union libre n’est plus blâmée comme par le passé, seuls 5 % la jugent inadmissible, mais 80 % des sondés préfèrent quand même vivre mariés. (Evidemmment, on a interrogé ceux qui le sont !)

« La solitude voulue suscite une désapprobation beaucoup plus grande, surtout de la part des ouvriers (49 % contre 25 % chez les intellectuels) (...) Pourquoi blâme-t-on le refus du mariage ? Nous supposons que le rejet du rôle social important d’époux est interprété comme une déviation plus sérieuse de la norme qu’une mauvaise façon de le remplir. » Rarement les fondements du mariage bourgeois n’auront été si abruptement mis à nu, entre le rôle de l’époux qui possède sa femme, et l’hypocrisie des sentiments. Les auteurs de l’enquête regrettent seulement l’absence de statistiques fiables sur les concubinages et les célibataires.

Les points de vue sur l’amour et les relations sexuelles divergent surtout selon les sexes : si les stéréotypes traditionnels apparaissent dans les réponses des femmes, ils sont plus marqués encore dans le jugement des deux sexes sur le comportement féminin : « 20 % des interrrogés ont condamné catégoriquement les liaisons extra-conjugales si le mari en est coupable, et 31 % si la faute est commise par la femme ». Mais « en général, les intellectuels partagent des convictions beaucoup plus libres que les ouvriers et cela concerne les normes de comportement des deux sexes. » Or, précisent les auteurs en conclusion, « actuellement, dans près d’un tiers des jeunes couples mariés, la femme a un niveau d’instruction supérieur à celui de son mari. Les différences de conception sur ce qui est permis à un mari et à une femme influent indubitablement sur la stabilité de ces unions ». Qu’en termes galants il est suggéré que les femmes ont, en moyenne, des idées moins rétrogrades que les hommes sur l’amour...

Quel amour ? Le sujet est trop délicat pour être clairement exprimé. Au hasard d’un article, on apprend avec stupeur que « près de 90 % des femmes considèrent qu’une rencontre avec un homme et la proximité physique n ’est pas possible sans consommation d’alcool * ». Il est vrai qu’on est alors dans un colloque sur l’alcoolisme féminin où il est dit qu’une femme pour dix hommes est actuellement alcoolique chronique (44 sur 10 avant guerre). « La réalité est probablement plus élevée (...) La vie quotidienne est si difficile, l’insatisfaction dans la vie privée, dans la vie sexuelle est grande. (...) L’alcool donne un peu de gaité. »

Le tableau descriptif des femmes soviétiques ne s’éclaircit guère en abordant la sphère de la politique :

« A l’heure actuelle, il est difficile de juger du potentiel réel des femmes soviétiques car tout en travaillant à l’égal des hommes, elles ne bénéficient d’aucune égalité, ni dans la société, ni au travail, ni en politique » déclare la sociologue E. Novikova 21 . Dans le système électoral précédent, « les quotas pour les mandats accordés aux femmes n ’avaient pour but que d’assurer une représentation proportionnelle des ouvriers et paysans, c'est-à-dire que les femmes-députés représentaient non pas l’intérêt de l’électorat féminin, mais ceux de tel ou tel secteur de production industrielle et agricole. En outre, c’est au détriment des femmes qu ’était assurée la “ rotation ” des députés, alors que les députés hommes occupant déjà des postes responsables étaient pratiquement “ inamovibles ”. (...) Dans la conscience publique s’est ancrée l’idée que la politique n’est pas une occupation pour les femmes. » Quelles sont les sources de cette discrimination : « Dans la phallocratie, trait typique du système directiviste qu’ignorent, on ne sait pas pourquoi, les chercheurs analysant le système, répond Novikova. Durant une très longue période notre société a été dirigée presque exclusivement par des hommes séniles. La phallocratie est incompatible avec la démocratie, car elle ne tient pas compte de l’opinion des femmes et des jeunes constituant la majeure partie de la population. »

Pour conclure cet aperçu de la situation actuelle des femmes en URSS, on peut avec un peu d’optimisme lire cette critique des concours de beauté qui ont fait récemment leur apparition :

« Pourquoi avons-nous de l’amertume ? Alors, nous avons des beautés ? Mais jusqu’à quel point nos jeunes femmes peuvent-elles espérer que les programmes de beauté seront accessibles à une échelle de masse ? Nous ne pouvons pas les intégrer dans notre vie quotidienne. Nous sommes les premiers en avortement, les 5(f en mortalité infantile, des centaines de milliers de femmes travaillent dans des conditions très difficiles (...). Un petit tube de cosmétique importé coûte quinze roubles (...) Qui trompons-nous ? Pour les gens ordinaires, la beauté est si difficile. Les concours divisent la société. Pour les gens ordinaires, ces concours sont comme le cosmos, inaccessibles. (...) Le mouvement des femmes démocratiques a été choqué par ce concours. Cette année, l’étape finale du Supermodèle était supposé avoir lieu le 8 mars ! Heureusement, la date a été reportée en mai, le 9. (...) Les gagnantes seront clairement des habitantes des grandes villes, là où il y a des maisons de mode, des théâtres, etc. Ce seront des Européennes, de familles aisées, avec des parents attentifs, où depuis toujours la jeune fille joue à la reine. En fait, on ne devrait pas craindre les concours eux-mêmes, mais redouter leur rôle de réclame, car ils vont raconter des contes de fées sur le destin prétendument grâ-cieux des femmes. 28 »

Ces prises de paroles féministes contre les mascarades phallocrates donnent un peu d’optimisme.

Natacha Brink avec la collaboration de D. Seppo

6. « Fardeau d’une femme », Pravda, 11 juin 1988.

7. « Le travail libéré », op.cit.

8. Nedelia, février 1989.

9. « Mille et une nuits », Robotnitsa , avril 1988.

1 0 . Gorbatchev, op.cit., p. 163-164.

11. Pravda, 8 mars 1988.

12. Taux de fécondité: 1938-1939 = 139,5 (pour 1 000). 1958-1959 = 86,7. 1978-1979 = 69,9.

13. Pravda.

14. La loi du 2 septembre 1987 définit le travail à temps partiel comme un droit pour une femme ayant un enfant de moins de huit ans, sans même l’accord de l’administration.

15. « Femme fâchée veut des changements », Nouvelles de Moscou, 12 juin 1988.

16. T rond, 23 septembre 1988.

17. Komsomolskaia Pravda, 9 septembre 1988.

18. Robotnitsa, octobre 1988.

19. Nouvelles de Moscou, 14 août 1988.

20. Ogoniok, août 1988, cité in « L’URSS de la perestroïka », numéro spécial Dossiers et documents du monde, avril 1989, p. 78.

2 1 . Cité in « L’URSS de la Perestroïka », idem.

22. Komsomolskaia Pravda, 9 septembre 1988.

23. Ogoniok, op. cil.

24. Nedelia, février 1989.

25. Nouvelles de Moscou, 26 août 1988.

26. « Les femmes qui boivent » in Robotnitsa, septembre 1988.

27. « La politique ce n’est pas pour les femmes », Nouvelles de Moscou, 5 mars 1989.

28. « On joue à la reine », Nedelia, janvier 1989.

Notes

  1. 1 . N. Baranskaia, une Semaine comme une autre et quelques récits, Editions des femmes, Paris, 1976.
  2. 2. Les trois premiers almanachs sont parus aux Editions des femmes en 1980-1981 ; le quatrième en 1982, sous le titre Voix de femmes en Russie, Tatiana Mamanova, édition Denoël-Gonthier.
  3. 3. «Le travail libéré », Robotnitsa (l’Ouvrière), mars 1988.
  4. 4. M. Gorbatchev, Perestroïka, Flammarion, 1987, p. 163 (souligné par nous).
  5. 5. Robotnitsa, mars 1988.

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