La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

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Provinciales

· Cahiers du féminisme, n° 49, été 1989 · p. 17 · 898 mots

Des recherches tentent actuellement de connaître plus précisément ce qui s’est déroulé dans les provinces au temps de la Révolution. La rareté des documents rend difficile toute conclusion définitive. On peut cependant dégager en pointillé un certain nombre de caractéristiques qui nous intéressent ici particulièrement1.

Toutes les sources font état de la présence physique des femmes dans l’ensemble des manifestations économiques (émeutes de subsistance) et politiques (assemblées populaires, cahiers de doléances, commémorations, réaction reügieuse). Cette présence est cependant signalée dans un discours indirect: ce sont les réponses ou les critiques des personnalités politiques masculines ou des notables s’adressant aux femmes (procès-verbaux des séances) qui signalent la présence de celles-ci. Elles sont également dénombrées dans les massacres, les condamnations et les exécutions. On peut distinguer trois « lieux » privilégiés où se manifeste la participation active des femmes :

-dans les émeutes de subsistance, attestant leur rôle « nourricier » ;

-dans la vie politique, avec la constitution de clubs féminins dans plusieurs villes ; elles sont par ailleurs admises dans les débats municipaux et présentes dans les fêtes, essentiellement comme ornement à partir de 1793.

-dans la contre-révolution, en particulier par l’aide apportée aux prêtres réfractaires. Leurs condamnations attestent largement de leurs actions.

Parmi tous les exemples cités lors de ce colloque, trois me semblent significatifs de la distance qui existe entre les faits et la portée qui leur est attribuée.

La fête de la Fédération à Marseille en 1790

Le 14 juillet 1790 a eu lieu à Marseille, comme dans toute la France, la fête de la Fédération au cours de laquelle les citoyens prêtèrent solennellement serment. La cérémonie dura longtemps, la place (au carrefour actuel de la Canebière et du cours Bel-zunce) était petite. Les femmes ne passaient pas les premières, elles ne purent donc y participer toutes. Le lendemain elles organisèrent une seconde cérémonie réservée aux femmes. En procession, district par district, elles vinrent prêter serment. Mais le fait ne fut consigné que dans le discours prononcé par le maire ! Encore une fois l’histoire s’écrit au masculin...

Les cahiers de doléances de Toulouse

On a retrouvé à Toulouse deux cahiers de doléances particulièrement intéressants : l’un porte sur la revendication pour les femmes de porter des ntmes, l’autre sur les revendications des femmes de service. Or il s’avère que ces documents sont de « vrais-faux » de la période révolutionnaire, rédigés en occitan, vraisemblablement par des hommes, imprimés et non manuscrits : en fait ce sont des libelles de propagande révolutionnaire en direction des femmes, rédigés à la manière des cahiers qui s’étaient faits à Paris, afin d’encourager le sentiment patriotique et de rallier un grand nombre de domestiques hommes et femmes. Preuve qu’il est déjà des moments où les « politiques » de l’époque font appel aux femmes. Ils sauront par la suite les renvoyer dans les espaces privés du nourrissage et de la reproduction du patriote.

Jeanne la Noire

Comme partout en France, des émeutes de subsistance sont signalées à Vmassan, Carcassonne, dans le nord toulousain et dans beaucoup d’autres communes encore. Un ouvrage récent de Rémy Cazals retrace quelques-unes de ces émeutes, autour de la Montagne noire3. Ses récits s’appuient sur les procès-verbaux dressés lors des événements, et les femmes y sont largement citées. Tantôt ce sont elles qui, faisant le lien de maison en maison, organisent des attroupements contre des personnalités administratives ou professionnelles ; tantôt on peut les voir diriger elles-mêmes des moulins ou des fabriques. Enfin elles sont largement décrites comme se mettant souvent en avant dans les attroupements, tout aussi virulentes et actives dans les invectives que dans les coups de main. C’est dans ce cadre que se situe l’aventure de Jeanne la Noire à Carcassonne : « L’opposition fondamentale d’intérêts entre les commerçants exportateurs et le petit peuple de la région (...) est à l’origine de troubles en 1789, 1790, 1791, et de l’émeute sanglante du 17 août 1792 où s’illustra un personnage mystérieux, bientôt saisi par la légende : Jeanne la Noire4. »

Les faits sont simples : à l’occasion de l’intervention de Guillaume Verdier, procureur général syndic, les émeutiers qui tentaient de s’emparer du grain circulant sur le canal, le poursuivent dans sa fuite et le massacrent. Trois des principaux coupables, dans une foule indifférenciée, sont condamnés et exécutés, parmi eux Jeanne la Noire... « Première occasion de dresser la guillotine sur une place de la villes. » La légende s’est installée après.

Elle a été créée par Edouard Ourliac : dans un roman publié en 1832, Jeanne la Noire, il présente cette héroïne tragique comme une gitane, une sorcière, une femme qui se serait vengée de son ancien amant, transformant son acte en geste passionnel et évacuant complètement son contenu politique.

Plus tard, en 1840, Adrien Génie dans la Mosaïque du Midi tenta un document historique : on sait qu’elle s’appelait Jeanne Establet. Elle est décrite comme « étrangère » (elle était vraisemblablement provençale), au teint basané, intelligente et musclée. Là c’est l’image de la masculinité qui l’emporte.

La légende a donc fait de cette femme pauvre de Carcassonne, qui participa à de nombreuses émeutes comme beaucoup de ses semblables, soit une vengeresse, une marginale, une étrangère, soit un personnage viril. En ce xdc siècle où la légende fut créée, il n’était pas question d’accepter le rôle politique et la violence d’une « vraie femme » du pays.

Eliane Miednik

Notes

  1. 1. Cet article s’appuie sur les communications de l’atelier «Action révolutionnaire en province et à l’étranger » au colloque de Toulouse et sur le rapport de Rémi Pech, responsable de cet atelier.
  2. 2. D’après la communication d’Yvonne Kni-biehler : «Femmes de Provence et de province en Révolution »
  3. 3. Rémy Cazals, Autour de la Montagne noire au temps de la Révolution française, éd. Clef, 1989.
  4. 4. R. Cazals, op. cit., p. 137. Cité dans la communication de Jack Thomas, Jeanne la Noire ou économie morale et justice révolutionnaire à Carcassonne en 1792.
  5. 5. R. Cazals, op. cit., p.144.

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