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gommes masqués en femmes
On lira ci -dessous la fin de l’étude parue dans notre précédent numéro. La première partie partait du constat de la publication, tout au long du XVIIIe siècle, de romans d’hommes parlant au travers de personnages féminins — narratrices supposées ou principales « correspondantes » de romans épistolaires.
Ce type de romans, véritable « genre », s’épanouit en une chaîne de chefs d’œuvres ou se reflète une transformation profonde de la condition féminine, consécutive à l’essor de la société bourgeoise, bouleversant les structures sociales et institutionnelles du monde féodal en décomposition.
Les nouvelles femmes sont en particulier celles qui sont sans racines (en particulier par la prostitution), projetées dans le monde citadin, avec ses mirages et ses dangers de jungle. Mais pourquoi sont-ce des hommes qui écrivent ces romans ?
La solidarité de l'humiliation
Reste le problème : pourquoi Restif, ses prédécesseurs et successeurs se sont-ils projetés dans des femmes ?
Les biographes et les historiens des lettres n’ont pas manqué d’explications individuelles. Celle que l’on retrouve pour De Foe et pour Restif ne manque pas de les dépasser : ces deux hommes sont tombés, a certains moments de leur vie, au plus bas niveau de l’abjection. A 50 ans, pour sortir d’une prison et sauver sa tête, De Foe s’est fait espion de ses amis politiques pour le compte du gouvernement. Il ne commence que huit ans plus tard à écrire ses romans qu’alors qu’il craint d’être soupçonné. S'il n’est pas démasqué, le remord l’obsède. Et ces romans, s’il les écrit comme de fausses autobiographies, c’est que ses convictions religieuses lui interdisent la Fiction. Il ne signera jamais, même après le plus vif succès. Céder à l’obligation intérieure et matérielle de les écrire l’a obligé à une double conscience. Restif, lui, vit aussi dans le mépris social et dans la contradiction avec lui-même. A celle que nous avons déjà évoqué entre la vie rurale « morale » refusée et la vie citadine « fangeuse » vécue dans l’enivrement s’ajoutent des pulsions sexuelles qu’il ne peut avouer, même pas — moraliste qu’il est — à lui-même et auxquelles il ne donnera cours que dans le chaos de la Révolution, en se donnant encore la justification discutable de faire un roman contraire aux « atrocités » de Sade : ce sera l’Anti -Justine , délire le plus absolu de la passion incestueuse et du voyeurisme.
Ces deux hommes se sont ressentis comme « tombés », et d’autant plus pour Restif que sa sœur très chère (et pour laquelle on peut soupçonner par les » aveux » de la Paysanne qu’il nourrissait une tendresse incestueuse) a été d’abord violée par un prêtre, puis mariée à un cocher.
Or, qui peut tomber plus bas qu'une femme qui tombe : prostituée, n’est-ce pas le mot de la pire honte ? Leur propre humiliation ouvre ces hommes à celles des femmes.
Et ce qui vaut pour ces deux-là vaut pour Cleland qui écrit Fanny Hill pour sortir de la prison pour dettes ; pour l’abbé
Prévost, en rupture de couvent, joueur et débauché ; et d’une autre façon pour Sade dont les rages d’humiliation nourriront la haine de tous les pouvoirs et de tout pouvoir ; pour Rousseau enfin dont la vie entière est intériorisation de l’humiliation, mais qui, notons-le, ne se projette pas en une femme déchue. Toutefois cela ne vaut pas pour Marivaux, pour Diderot, pour Laclos et d'abord pour Richardson, typographe comme Restif, et lui aussi d’humble origine, mais qui est un petit-bourgeois rangé.
Femme : terre découverte
Non î l je fait de se projeter dans des femmes est — quelle qu'en soit la source — une manifestation d’intérêt, un degré élémentaire du féminisme — et parfois plus qu’élémentaire — qui prouve que les femmes cessent en ce siècle d’être un objet social qui ne s'aborde qu’en état de subordination. Elle est, en ce XVIIIe qui découvre et colonise un sixième et dernier continent, le véritable septième continent, monde nouveau, original, un inconnu qui se dévoile. Et il est étrangement symptomatique que les plus caractéristiques de ces écrivains de romans où ils se projettent en femmes, sont aussi, quoique sédentaires solides (De Foe ne quitte pas le sol britannique, Marivaux celui de France, Restif se limite aux aller et retour de T Yonne à Paris, Sade n'a pas dépassé l'Italie avant de vivre en prison...), romanciers de voyages imaginaires en terres inconnues et d'utopies. Outre Robinson Crusoe , De Foe a écrit les Pirateries du capitaine Singleton qui comportent une découverte imaginaire du cœur de l’Afrique ; Restif la Découverte de la Terre australe par un homme volant (1 1), le plus étonnant et riche des voyages imaginaires et des terres d’utopie de ce siècle qui en abonde ; Sade place dans « Aline et Valcour » une double contre-utopie-utopie, la première au cœur de l'Afrique, la seconde, île selon l’usage. Les îles de Marivaux, celle des esclaves et celle de la Raison, ne prétendent pas à la géographie, ni même à l'utopie, mais elles relèvent du même esprit du « monde possiblement autre ».
Quant à Diderot, toute son œuvre est irriguée par les réflexions sur la relativité des mœurs auxquelles incitent les découvertes pour finir par pousser Raynal dans le plus déterminé des anticolonialismes.
A une lecture superficielle d’yeux modernes, les héroïnes de ces romans peuvent sembler modelées par de solides normes réactionnaires, au point que leurs scrupules moraux et leurs* larmes nous les rendent ridicules et/ou insupportables (chez Richardson surtout). Mais il faut y regarder de plus près. Sous le vernis protecteur des normes, des sentiments modernes apparaissent. Une fois la part faite à l’alibi de l’auteur, il y a surtout l’équilibre instable d’un moment de l’histoire. S’il y a décalage de cette fausse conscience féminine d’hommes réels, il n’en reste pas moins que la projection ne s’est pas faire sans compréhension.
Un premier féminisme
Le degré zéro de cette conscience est fournie pas l’abbé Prévost. Si son héroïne est la première d’une longue lignée de « femmes fatales », et si son roman la charge de l’essentiel de la responsabilité d’une tragédie dont elle est d’ailleurs la principale victime, il n’en reste pas moins que le livre a été et continue à être lu autrement. C’est un des nombreux cas de cette sorte de réussite littéraire où l’auteur est dépassé par son œuvre. Mais cela n’aurait pas été sans la pitié ressentie pas Prévost lors de son voyage en Angleterre et qui lui a fait écrire : « C’est une chose digne de compassion de voir les plus charmante créatures du monde abandonnées à cet infâme commerce et s 'offrir sans pudeur à la lubricité de ceux qui veulent les payer. (■■■) Il se trouve parmi ces misérables victimes quantité de filles de bonne maison qui ont été débauchées par leurs amants et abandonnées ensuite à leur destinée. » On pourrait ajouter : comme Manon par Des Grieux.
Le plus naif — et par cela même le moins protégé par sa double conscience — est le quaker Daniel de Foe. Plus fort que le discours moralisateur de ses deux femmes, Moll Flanders et Roxana, alibi du discours public, leurs actes parlent, et plus vrai, et d’ailleurs un langage différencié. Moll Flanders est à Lady Roxana dans le rapport de la Justine à la Juliette de Sade : Moll Flanders tombe par une suite continue de malchances et d’accidents (d’ailleurs redressés par son énergie anglaise indestructible que n’aura pas sa sœur française Justine) dont le cumul n’est peut-être pas aussi invraisemblable que la rapidité picaresque du récit peut le laisser paraître. A l’inverse, Roxana a compris le jeu social et quel parti elle pouvait en tirer, et elle conduit son « inconduite » en femme de tête et d’affaires. Plus que Moll Flanders, elle est donc, en même temps que la seconde héroïne majeure du siècle, la première femme véritablement bourgeoise de la littérature. Et elle l’est consciemment, disant à un nouvel amant : « La femme célibataire possède la capacité juridique de l’homme tandis que la femme mariée n 'est, au mieux, qu’une domestique supérieure ! (...) La femme capable d’administrer son patrimoine et d’en jouir sans l’homme (...). Si elle a envie de se passer ses fantaisies sentimentales, elle peut entretenir un amant comme l'homme entretient une maîtresse. »
On voit ici que Daniel de Foe. qui. dès
1897, prônait un premier féminisme sans ses Essais sur divers projets où il défendait le droit à l'étude pour les jeunes filles (ce qui. notons-le, sera encore une revendication dans De l’amour de Stendhal), dépassait de très loin comme romancier ses idées politico-morales officielles.
Le féminisme de Marivaux est tout aussi incontestable quoique d’une tout autre nature. En 1729. sa piécette la Colonie avait reçu un accueil hostile et il avait dû la retirer : plaidoyer pour l’émancipation des femmes, elle défendait leur droit à l'égalité professionnelle et politique avec les hommes ; les femmes y réclamaient et s’y octroyaient le droit de vote. Trois passages montreront la hardiesse de cette œuvre : « Nous voulons nous mêler de tout, être associées à tout, exercer avec les hommes tous les emplois, ceux de finances, de judicature et d’épée.
— D’épée, madame?
— Oui. d’épée, monsieur,-sachez que jusqu’ici nous n'avons été poltronnes que par éducation... Il n y a que de l’habitude à tout (...) De même qu ’au Palais à tenir audience. à être présidente, conseillère, intendante. capitaine ou avocate.
— Des femmes avocates ?
— Je pense qu on ne nous disputera pas le don de la parole ? (...) Nous voici en place d’avoir justice, et de sortir de l'humilité ridicule qu on nous a imposée depuis le commencement du monde : plutôt mourir que d’endurer plus longtemps nos affronts... Dans vingt mille ans nous serons encore la nouvelle du jour... Et quand même nous ne réussirions pas, nos petites- filles réussiront. (...) Le mariage, tel qu’il a été jusqu’ici, n’est plus aussi qu’une pure servitude que nous abolissons...
— Abolir le mariage ! Et que mettra -t-on à la place ?
— Rien ! »
C’est peut-être l’échec d’une œuvre aussi radicale qui a amené Marivaux a chercher un autre terrain et un autre public, et, donc, a commencer Marianne. Son interruption n'a rien non plus d’un accident. La propre fille de Marivaux décida de se faire religieuse. Aussitôt, Marianne en a la tentation dans le feuilleton qui traîne, et l’auteur repart dans une autre direction, dans un second roman dans le roman : une religieuse, pour dissuader Marianne d’entrer en religion, se met a lui raconter son histoire de vocation forcée et des malheurs qui l’ont amenée a prendre le voile pour le regretter toujours. Mais Marivaux ne convainc pas sa fille, elle se fait nonne. Le roman s’arrête complètement.
Qu’est-ce donc qui détermine le radicalisme féministe de Marivaux ? Il est de petite noblesse, mene une vie modeste mais sans difficultés sociales et fréquente les grands. Par ailleurs, il n’est pas dégagé des préjugés de classe qui, chez lui, de manière encore féodale, se fondent « en nature » (ainsi, on ignore la naissance de l’orpheline Marianne, mais sa distinction naturelle et la noblesse de son caractère sont la preuve « évidente » de son origine aristocratique). Pourtant, Marianne est tout de même un réquisitoire contre l’orgueil nobiliaire : « Et puis, les âmes ont -elles des parents ? Ne sont-elles pas toutes d’une condition égale ? » C’est ici mie rejet du préjugé de sexe qui contrebat le préjugé de classe. Le secret du phénomène est que Marivaux appartient au groupe social qui manifeste la première réaction à la Contre-Réforme, celui des nobles intellectuels de la Régence qui ressurgit intellectuellement des racines du vieux courant libertin enfouies par le soc de l’ordre du terrorisme bigot du siècle du Roi Soleil. Son radicalisme tient à une double liberté, celle qui tient à l’effondrement du vieil ordre, celle qui est possible en l’absence de tout danger révolutionnaire. C'est dire que ce radicalisme féministe est abstrait. Ou du moins qu’il ne tend qu'à une révolution de salons. La Madame de Miran de Marianne c’est Mme Du Deffand, et Mme Dorsin, la « scandaleuse » chanoinesse Mme de Ten-cin, mère de d’Alembert, romancière de romans d’amour que ses contemporains accuse de « peindre la passion avec trop de licence ». Ce sont ces femmes cultivées qui sont les modèles de Marivaux. Le portrait de Mme Dorsin (Tencin) n’a pas une ombre, elle est toute intelligence, finesse, sensibilité, humanité, et les défauts de Mme de Miran (Du Deffand) sont ceux de sa trop grande bonté. Dans ce roman où les hommes ne sont pas épargnés, les traits négatifs des femmes ne tiennent presque exclusivement qu'à l’orgueil de classe. On n’y trouve pas un grain de misogynie.
Féminisme aristocratique, résultat d’un mouvement de civilisation où ce sont naturellement les femmes qui dominent ces rapports raffinés nouveaux, il n’en reste pas moins que cela ne pourra manquer de valoir pour toute la condition féminine, toute mise en question des normes étant irréversible.
L’ouverture de Richardson paraît a priori bien moindre, et l’on ne peut guère mettre en doute la sincérité de son strict moralisme puritain. Mais l'enthousiasme de tout un siècle de public féminin pour ses œuvres doit nous alerter : le prix social de la virginité, dont nous avons vu plus haut que, dans le rapport d’infériorité de classe, il peut impliquer rien moins que la vie, la peur de la violence mâle vécue plus douloureusement quand elle entre en contradiction avec les aspirations du cœur, tout cela entrait en vive résonance avec les sentiments des lectrices.
Richardson, doux, timide, de faible santé, qui avait le goût de la société des femmes et leur avait largement prêté son oreille et sa plume d’écrivain public, s’identifiait à ses héroïnes par un esprit de classe bien fondu avec son idéologie de i« réformé ». Ce sens de classe peut d’ailleurs s'exprimer chez lui avec une force qui n’a rien à envier à celle de Sade. Lovelace, le séducteur professionnel, est d’un cynisme glacé que n’aura pas le Valmont des Liaisons. Quand Clarisse lui est livrée, il dit à son serviteur qui a quelque scrupule : « Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de me faire une mauvaise renommée. Je n’ai rien à me reprocher vis-à-vis de Miss Betterton. J’ai pris le deuil pour elle, quoiqu’à l’étranger, distinction que j’ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont mortes en couches de moi. » Un gentilhomme, ami de Lovelace, séduit une jeune fille, l’enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l’y laisse pour payer l’écot et se frotte les mains tranquillement en apprenant quinze jours après que la tenancière l’a fait mettre en prison et qu’elle y est morte folle. Clarisse n’est pas une pure victime comme le sera Justine ; elle a une volonté, des réactions, et c’est elle qui se tue, pas Dieu. On voit que les romans de Richardson sont, eux, clairement des romans d’éducation et que son identification à ses héroïnes est aussi, est peut-être d’abord une solidarité entre lutte des femmes et lutte de classe .
La liaison de la conscience de classe bourgeoise en essor, dont la revendication première est l’égalité avec les hommes, est une constante de ces romans qui illustre le moment révolutionnaire de cette conscience bourgeoise.
Chez Rousseau et Diderot, elle est liée le plus fortement à la lutte contre le droit féodal des parents sur les enfants.
Pour se débarrasser des filles en surnombre, les classes élevées ont le couvent. Celui-ci est dans un rapport étroit avec la prostitution. Il en est l'opposé absolu (la chasteté de principe opposée à la dispersion sexuelle obligée) mais, de ce fait, il en est le revers : niant également le corps et le désir de la femme. Il lui ressemble aussi par la dépersonnalisation qu’il impose. En tous deux, on est mort vivant. Et les deux ont des séductions : le mirage du courtisannat et celui de la vie mystique se reflètent.
La fille de Marivaux a pris le voile en 1746, deux ans plus tard une autre religieuse dont la vocation a été aussi sincère, à la suite de persécutions obscures (il semble que son confesseur se soit efforcé de lui faire espionner la communauté) devient folle et en meurt : elle s’appelle Angélique Diderot et est sœur de celui qui va devenir le plus hardi penseur du siècle. L’événement touche sûrement profondément ce dernier : cinq ans après ne prénomme-t-il pas Angélique sa première fille. Pourtant, il faudra attendre treize ans et un incident mineur pour que commence l’écriture de la Religieuse. Entre-temps — dix ans juste après la mort de la sœur — une autre religieuse, Marguerite Delamarre, avait fait appel contre ses vœux et avait perdu son procès. Diderot n’avait pas bougé. Mais un de ces amis, d'ailleurs dévot, s’était enflammé pour la cause de la recluse, le marquis de Croixmare.
Celui-ci quitte Paris, deux ans se passent encore, et Diderot a l’idée d’une mystification pour le faire revenir à Paris : supposer la religieuse évadée de son couvent et appelant à l’aide. Il écrit les lettres fictives et Croixmare y est pris... mais ne revient pas. La farce peut paraître d’un goût douteux. Mais n’est-ce pas l’inconscient du philosophe qui lui a fait trouver un prétexte ? La mystification ayant fait long feu, Diderot la continue cependant, ou plutôt commence le roman. D’aucun autre auteur de cette série nous n’avons autant de preuve de la violence avec laquelle il s’est piqué au jeu. Comme plus tard Fau-bert avec Mme Bovary, il pourrait dire : « Suzanne Simonin, c’est moi. » Il pleure en écrivant le récit de sa mort. Il reprend l’œuvre à plusieurs reprise, et encore en 1780. A chaque fois, il y laisse — voire ajoute — des incohérences qui ne peuvent s'expliquer que d'une seule façon : il entre si fort dans la peau de son personnage qu’il le vit au présent, aveuglément, de façon névrotique.
On lit ordinairement la Religieuse comme un roman « militant » et il en est un à coup sûr. Si le siècle ne connaît pas les grands scandales de couvents du XVIIe : Loudun, Louviers (12) il est celui du scandale des couvents, scandale général et double du couvent étouffoir et du couvent mondain. Déjà ce scandale était implicitement dénoncé par les Lettres de la religieuse portugaise (1697), chef d’œuvre de 1 amour passion, dont on ne saura peut-être jamais si ce sont de véritables lettres de femmes (comme nous le pensons avec Claude Aveline) ou si, comme le croit Evelyne Sullerot, c’est le roman d’un cer-toin Guilleragnes, auquel il faudrait alors reconnaître le génie de la plus parfaite pro-J�tton d’un homme en une femme. Marianne dénonce aussi non seulement la vocation forcée, mais aussi la séduction « à a vocation ». Diderot reprend le thème avec fougue et dénonce l'institution conventuelle dans toutes ses dimensions et ses contradictions. Il va plus loin et met à jour, en vrai précurseur de la psychanalyse, l’unité de ses contraires dominés par l’obsession sexuelle et sait deviner comme elle produit l’hystérie, le satanisme, le sadisme et le masochisme, toutes les démences mortelles. Par cela-même, le livre va beaucoup plus loin que la dénonciation anticléricale des couvents, il est un des chefs-d’œuvre de l’humanisme matérialiste.
L’attitude à l’égard des femmes des trois derniers des auteurs que nous étudions ici est plus ambiguë.
Laclos a été honni des moralistes jusqu’il y a très peu de temps. Pourtant il fut passionnément lu. La tartufferie du temps (et des suivants) stigmatise comme immoraliste le premier romancier (Diderot n’ayant pas rendu publics ses romans) qui ne joue pas au moraliste. Et c’est lui qui. plus que tous les autres ensemble, pourtant, dénonce le plus violemment la corruption de l’époque : celle de la classe dominante parfaitement pourrie. Jamais un représentant intellectuel de la bourgeoisie ne frappera si dur et si sec — sans emphase et sans pleurnicherie — la vie privée aristocratique. Et, en même temps, cela est fait sans haine personnelle. L'auteur des lettres s’identifie successivement à chacun de ses personnages ; il les comprend tous et ils sont tous pour lui joués par le jeu même dont ils croient maîtriser les règles. La marquise de Merteuil se sent démiurge de son système de sadisme quotidien. Elle va découvrir l'impasse que c’est pour une femme de vouloir régner par l'appropriation des vices phallocratiques. Son antithèse. Mme de Tourvel. de noblesse de robe, c’est-à-dire bourgeoise de la même manière que Laclos, est son idéal comme Mme de Merteuil est sa tentation. Mme de Tourvel ne peut se sauver de l’enfer des libertins, mais sa mort d’amour détruit par la force particulière de cet amour même la machinerie glacée du libertinage aristocratique.
Quant à Val mont, il n’est pas si loin du Saint-Preux de Rousseau qu'il pourrait le sembler. Les ruses du second pour séduire son élève sont innocentées par la sincérité, mais il n'a pu échapper à Laclos qu’elles ne différaient qu’en cela de celles du libertin qui. en Val mont, vont finir par le prendre au piège en retour. Curieuse inversion oû il n'est pas sûr que la morale soit du côté du moraliste.
Cachant sa sensibilité sous la froideur de l’analyste (qualités à l’école desquelles se mettra Stendhal), Laclos a fait le livre qui, bien plus que tous ses prédécesseurs, est le meilleur manuel d’éducation des jeunes filles qui pouvaient comprendre là, entre autres leçons de vie réelle, qu’un malheur comme celui de Cécile de Volanges tenait essentiellement au seul vice irrémédiable : la sottise.
Pas d’issue ?
En revanche, il n’est pas d’argument qui puisse valablement ranger Sade dans les rangs des féministes. Pourquoi alors s’est-il lui aussi projeté en plusieurs femmes et d’abord — et surtout — en Justine qu’il récrit trois fois. Sade n’est pas tant un sadique qu’un sado-masochiste à la perversion sublimée par la prison. La contradiction de ses pulsions perverses, il tentait de les résoudre en êtres où le savoir de l'autre s’incarnait en cette masochiste absolue qu'est Justine. Nous qui savons que ce savoir est illusoire n’avons pas de peine à ne trouver en elle que la moitié « féminine » de Sade, c’est-à-dire une femme impossible quoiqu'elle évoque comment a pu être vécu le pire degré de l’oppression.
Mais en cela Restif est meilleur témoin dans les avatars de sa paysanne. Ursule subira, avant Justine, la plus ignoble des perversités sadiques (moins purement abstraites que les supplices des châteaux sadiens, mais plus réalistes) et elle les subira en femme de chair et non comme l'objet idéal de ses persécuteurs. Entière, morale et sexe, elle tire des leçons et sait s'adapter, alors que Justine et Juliette sont deux faces métaphysiques d’une réalité que Sade ne connaîtra jamais. Ursule a ses propres désirs et, d’objet à quoi on prétend la soumettre, elle passe vite au rôle de sujet, bien que le jeu truqué (symbolisé par le jeu proprement dit des joueurs professionnels) ne lui donne pas ses chances.
Profondément membre de sa classe — et jusque dans son opposition avec elle, ayant d’abord vécu selon les canons de la corruption que dénonce Laclos, Sade découvre la turpitude des siens du dedans, pour cela s'en ressent comme le bouc émissaire et — ainsi qu’il se doit d’un bouc émissaire — comme le moins coupable d’un ordre dont il voit la pire ignominie non dans la pratique mais dans l’hypocrisie dont elle la couvre. Bien loin de porter la révolution à un niveau absolu, Sade, en fondant « en nature » les crimes de vertige de qui détient un pouvoir absolu, de ceux de la nausée de satiété, propres à toute classe en agonie, ne pouvait que tourner en rond dans ses principes comme il le fait dans sa cellule. La violence de ses cris et son délire expriment bien l’absence d’issue de son système. Ni la victime absolue qu’est Justine ni l’absolue Merteuil qu’est Juliette n’ouvrent une porte de sortie hors de la condition de la femme du XVIII* siècle. Cette voie d’accès, aucun des hommes qui se sont alors projetés en femmes n’a pu ou voulu voir qu’il exigeait un nouvel homme transformé par les femmes elles-mêmes.
Diderot toutefois touche au fond du problème, dans son Eloge de Richardson, qui est rupture de toute solidarité sexuelle : « Qu’est -ce qui voudrait être Lovelace avec tous ses avantages ? Qui est -ce qui ne voudrait être Clarisse, malgré toutes ses infortunes ? Souvent, j'ai dit en le lisant . je donnerais volontiers ma vie pour ressembler à celle <i ; j’aimerais mieux être mort que d’être celui-là. » Et : « Dans son ouvrage comme dans le monde, les hommes sont partagés en deux classes : ceux qui jouissent et ceux qui souffrent. C’est toujours à ceux-ci qu ’il m ’associe et, sans que romans érotiques. Outre Fanny Hill , une importante partie de ces romans sont de fausses narrations féminines écrites par des hommes. Dans ce genre non plus, cela n’est pas nouveau. Mais leur tonalité générale est aussi en rupture avec la morale de « fabliau » qui prévaut encore au XVII* siècle (ruse de la femme dupant le mari cocu, forme bourgeoise du satanisme de la femme-sexe). Si les thèmes varient peu (initiation, mariage, adultère, couvent, bordel), c’est dans les romans de ce temps que s'estompe et disparaît la culpabilisation misogyne de la sexualité féminine (qui rapparaîtra en force au XIXe siècle alors que le genre tombe largement en qualité et en quantité). C’est que le libertinage — au sens sexuel du terme — colporte presque toujours, pour sa justification, une dose plus ou moins élevée de libertinage philosophique. La même année que Fanny Hill est paru (en français, en Hollande) son rival en littérature du « second rayon », Thérèse philosophe , qui n'a aucune qualité romanesque mais raisonne du droit au plaisir et de ses meilleures pratiques à partir d'une satire du dernier en date des je m’en aperçoive, le sentiment de commisération s’exerce et se fortifie. »
Voilà le mot le plus général et le plus profond de la projection de tous ces hommes en femmes : le mouvement d’assimilation à ceux qui souffrent, parce que la souffrance est injuste et l’injustice ressentie comme l’unité de ce qu’il faut abattre. L’écrivain révolutionnaire Panait I strati écrivit que l’on venait par bien des voies à la révolution, mais que si l’on n’y venait pas d’abord par le cœur on risquait fort d’en repartir par où l’on était venu. Et Sade lui-même, quand il s'incarne en ses deux plus touchantes créations féminines, Justine puis l’Aline d 'Aline et Valcour , contredit en elles de toute sa chair et de tous ses nerfs souffrants l’effrayant système du monde qui les condamne et qu'il tente infiniment en vain de justifier comme ordre suprême.
Droit et sexualité, droit à la sexualité
Si, en tant que bourgeois, c'est le droit qui est la revendication fondamentale de tous ces auteurs si différents, la liberté idéologique de ce printemps de la pensée bourgeoise leur permet d’aller plus loin, parfois considérablement plus loin que leurs successeurs du temps de la bourgeoisie triomphante.
Le droit des femmes à leur sexualité propre s’exprime chez nombre d’entre eux. On a vu la revendication d’égalité sexuelle chez De Doe. Le paisible Marivaux prône l'union libre, l’amour libre, la sensualité libre et voit bien que le principal obstacle à l'harmonie de la vie sexuelle, c’est la misogynie, les comportements que nous appellerions maintenant « phallocratiques » : « Que deviendrons -nous si les manières des jeunes gens étaient aussi charmantes que leur jeunesse ? En vérité nous n ’aurions pas assez de vertu contre eux ; mais ils sont impertinents, cela nous dégoûte d’eux; et franchement nous nous sauvons mieux avec ce dégoût -là qu’avec de la vertu : il nous est plus aisé d’être sages quand nous ne sommes plus tentées d’étre folles. »
Le XVIIIe siècle est aussi le siècle des grands scandales des couvents, l’affaire Girard-La Cadière (13).
Dans ces romans, le travestissement des auteurs en femmes a pour fin essentielle d’ajouter du piment aux aventures grivoises, mais il n’en contribue pas moins à l’instauration d’une nouvelle morale sexuelle. Fanny, précisément, ou plus tard la Félicia (14) d’Andrea de Nerciat, ne manqueront pas de notations qui dépasseront la simple projection de fantasmes masculins. Là encore, pourtant, il n’est pas sûr que ce soit les romans spécialisés qui aillent le plus loin. Le roman du XVIIIe siècle, plus que son successeur du XIXe et malgré les apparences, approche sans doute de plus près aux exigences du roman total ; il n’exclut pas, en tout cas, la sexualité, de la frigidité de Manon aux conflits intérieurs/extérieurs de la Religieuse avec l’homosexualité (15).
Les six gravures qui illustrent ce texte ont été dessinées et gravées par William Hogarth sur le thème de la carrière d'une putain de Londres
Réaction dans la Révolution
Cette liberté dont il faut bien voir le lien avec la fermentation pré-révolutionnaire de la période, liberté qui utilise les pires faiblesses et vices de la société en décomposition pour s’en faire des armes contre elle, va cesser avec la victoire bourgeoise qui fonde un nouvel ordre moral pour plus d’un siècle.
Qu’ils soient disciples de Rousseau ou des Encyclopédistes, les Jacobins seront des misogynes militants (Michelet, dans son Histoire de la Révolution française est assez complet à cet égard).
C’en est fini du règne du roman épisto-laire. C’en est fini du féminisme bourgeois. La classe dominante nouvelle a besoin de remettre les femmes en l’état de subordination dont elles avaient pu entrevoir la fin dans l’idéologie conquérante de cette même classe. C’en est fini de l’humanisme abstrait et de la philosophie s’abattant dans l’indépendance à l’égard du pouvoir.
Désormais les penseurs de la classe seront des professeurs à la botte. Pour les femmes une autre ère commence dont il va leur falloir d’abord prendre conscience douloureusement. Le nouvel espoir de leur liberté devra se lier à l’émancipation prolétarienne. Féminisme et socialisme ne pourront plus se séparer sans dommage.
La femme de l’ère des révolutions prolétariennes va cesser d’avoir besoin de porte-parole masculins. Elle va s’exprimer elle-même. En revanche, si se raréfient les projections littéraires d’hommes en femmes, ils vont le faire fréquemment dans de nouveaux moyens d’expression. Au cinéma d’abord, mais où ils doivent passer par la médiation de comédiennes qui, quelles que soient les pesanteurs de fantasmes dont on les revêt, ont imposé et imposent toutes leur propre densité (pour ne prendre qu’un exemple récent, que serait la projection de Zimmermann dans les personnages féminins de Julia — et sans parler du livre qu’il adapte — s’il n’était pas servi par les merveilleuses comédiennes que sont Jane Fonda et Vanessa Redgrave). Plus proche de notre problématique est le problème de la bande dessinée française d’avant-garde, surgie dans les années soixante, dont les auteurs, hommes, s’expriment au travers d’héroïnes, successivement Barbarella, Jodelle, puis Pravda, terrible motarde tueuse de mâles, tandis qu’en Italie, Crepax avec ses Valentina et ses Bianca introduit la complexité psychologique et l’inconscient dans la bande dessinée. Mais ceci est un autre sujet.
Reste qu’il y a sans doute beaucoup à gagner à la tentative de se projeter dans l’autre sexe, en l’Autre par excellence. L’art — et littéraire en particulier — n’est-il pas le lieu idéal de l’expérience enrichissante du changement de sexe pour atteindre à la synthèse humaine {« J’ai les deux sexes de l’âme », disait Michelet)? Ces questions sont ouvertes, et largement grâce au mouvement de libération des femmes.
M.L.
Notes
- NOTES
- (11) Réédité en 1977 par France Adel
- (12) Voir Michelet, la Sorcière (Garnier-Flammarion)
- (13) Dont le récit figure en détail dans la Sorcière de Michelet. L’auteur de Thérèse philosophe (classiques Aphrodite) serait d’ailleurs, selon Sade, le marquis d’Argens, méridional qui put suivre et être informé de près de l’affaire qui se déroula entre Toulon et Aix.
- (1 4) Livre de poche
- (1 5) Voir l’analyse de Roger Lewinter, in t. IV des Oeuvres complètes de Diderot (Club français du livre).
- (16) Cela s'éclaire même par le dernier en date (à notre connaissance) des romans où un homme se projette en femme, le Pauliska, ou la perversité moderne de Reveroni Saint-Cyr, récemment exhumé (éd. Régine Desforges) qui paraît en 1798 et qui, curieusement, est le seul des romans de cet auteur — lequel produit encore au début de XIXe siècle — où il narre au féminin. Roman carrefour dont le romantisme échevelé fourmille d'invraisemblance et réduit la psychologie aux sentiments les plus conventionnels ; roman noir au fantastique matérialiste aussi faible que celui d'Anne Raclif-fe, son modèle partiel ; «science fiction » physico-biologique où le pouvoir de la science fascine d’horreur et de tentation comme bientôt, dans le chef d’œuvre de Mary Goldwin-Shelley, Frankenstein ; roman historique à la
- fois antiféodal et antirévolutionnaire ; encore picaresque dans ses parcours zigzaguant de l'Europe ; encore libertin dans l’épisode d'une jeune nonne (toujours la vocation forcée) séduisant un garçonnet en une étrange leçon de volupté cosmo-incestueuse, il éclaire par la manière dont il vulgarise Sade en quoi celui-ci est projection fantasmatique de l'époque. Car Pauliska fond — quoique sur le mode mineur — le roman sadien et le roman noir anglais. On y trouve les repaires secrets — communs aux deux groupes — de sociétés secrètes toutes puissantes, qui sont l’appréhension «policière » des bouleversements du temps, pour nos auteurs aussi monstrueux qu’incompréhensibles de façon rationnelle. André Breton a bien montré (voir sa préface à Malmoth) que leurs souterrains expriment l’obscurité de l’histoire.
- En tant que femme, Pauliska ne nous apprend rien, mais, en revanche. surgit tout à coup dans le roman une secte dont les idées sont celles d’un ultra-féminisme exacerbé : les misantrophiles ne discutent de rien moins que de la suppression complète du sexe masculin et de la reproduction d’une humanité féminine par parthénogénèse artificielle, dont l’abbé Spallanzani vient de faire les premiers essais sur des animaux (voir sa biographie par Jean Rostand). Il est vrai que, pour faire des émules, les misantrophiles s'y prennent bien mal. Sade a-t-il connu ce reflet de ses théories ? Il aurait été passionnant de savoir sa réaction à ce détour inattendu de sa pensée.