« Mes sœurs ces Barbarella déracinées, privées de fiction, aux bouches vaginales et muettes ? Mes sœurs ces femmes des boudoirs concentrationnaires maintenant éven-trés d'un siècle très proche où elles avaient croupi à l’ombre de l'or de ces messieurs les enrichis du fer ? Oui — exhumées des cimetières de Montmartre, derrière les bordels lézardés, ces filles de joie étaient mes sœurs — le spectacle était si violent que je ne pouvais m'en détacher. » 'Marguerite Duras. (Extrait d'un texte pour une exposition du peintre Jeanne Socquet.)
Le n° 3 de Sorcières, « se prostituer », est un essai, à travers différentes paroles de femmes (de prostituées dont certaines ne le sont plus) de « témoigner de ce qui dans la diversité, voire les contradictions de leurs propos� pourrait nous interpeller chacune à notre manière ».
Pour nous femmes féministes, la prostitution représente une des formes extrêmes de l'oppression féminine ; mais le seul discours féministe et politique rend-il compte de l'entièreté d'un tel vécu ? Cet ensemble de textes et de témoignages se place dans l'objectif plus général de la revue, à savoir « multiplier les lieux d'écriture du corps, avec la totalité de l'expérience corporelle et non plus seulement avec l'isolement d ' un intellectuel illusionné sur sa maftrise et inexpérimenté devant la vie... »
On peut être ou non d'accord avec cette démarche, mais ce numéro de Sorcières a ceci d'intéressant qu'il ne décide pas d'une définition de la prostitution, qu'il ne s'en délivre pas non plus, pu il nous donne telles quelles les contradictions, les misère et parfois le plai-s,r-Y est violemment contestée cette appropriation « tendre », parfois acharnée par les hommes des Lettres et des Arts de la prostituée, dernière image
Putains, nos sœurs phantasmatique, de la femme quand elle n'est pas mère, pucelle ou servante :
« La glorification de la putain au cœur d'or est une escroquerie facile et bon marché : en s'indentifiant à elle c'est son apitoiement sur lui-même que le poète alimente ; en s'abaissant jusqu'à elle, il se congratule de sa propre humanité, de l'intuition extraordinaire dont il témoigne en percevant l'image d'une Marie-Madeleine en larmes sous les traits d'une simple femme du peuple, une fille des rues. » (Kate Millet, « la Prostitution, Quatuor pour voix féminines.)
Ces femmes parlent, parfois anonymes, parfois plurielles dans une sorte de désordre impulsif, comme basculées de l'autre côté de leur corps.
« Oui j’aime beaucoup, c'est très agréable de vivre comme ça... je suis chez moi et aux heures qui me conviennent, je reçois un tel qui me donne une somme relativement confortable... »
« Le pauvre s'il travaillait, il gagnerait quoi à côté de moi... »
« Les prostituées. Fascinantes. Si lointaines, trop lointaines ; et les femmes qui s'aiment, celles qui se vendent, sont là, en morceaux de détresse, trop proches du mâle, trop lourdes de son passé... tabliers et casseroles. Ma silhouette s'évade (les rejoint). Prostituée ménagère... sourde tout à coup, aveugles de larmes peintes, de larmes de cuisine. » (Danièle Chrétien Lesné.)
Je me souviens. J'habitais Pigalle. Elle était toujours là, à ce même endroit du trottoir, immanquablement écarlate aux lèvres, et l'ombre bleutée d'un regard intemporel ; à force de passer et de repasser près d'elle chaque jour, toute tranquille dans mon trajet immuable et irréprochable de mon travail à chez moi, on s'est souri un soir, et ce n'était pas moi qui la reconnaissait, je voudrais être sûre de l'inverse, d'une sorte de complicité.
« Moi ça me fait rigoler ceux qui me disent : Je ne comprends pas comment elles peuvent faire ça, ça me serait impossible, et qui dans leur vie n'arrêtent pas de faire les putains moralement, v « Ce dont je jouis c'est d'être dans le lieu et le temps où l'homme se défait de son pouvoir pour retrouver son sexe — payer c'est se débarasser du pouvoir, à ce moment là je les désire t pour que je jouisse avec un homme il doit avoir un corps et un sexe, ce qui est incompatible avec le pouvoir, v « Les femmes dites « bien » sont hargneuses. »
« Avant de me prostituer (et ça me reste un peu) // y a des choses que je n'aurais jamais voulu faire parce qur je me disais : on va me prendre pour une putain. »
« H y a un type... il me donne dix dollars pour me parler — les psychanalystes aussi ça leur rapporte dix dollars aussi d'écouter les gens parler... » (Kate Millet.)
« La prostitution est vraiment le seul métier où tu puisses vraiment apprendre la vie. H y a toute une part de moi que je n'aurai jamais pu exprimer si je n'étais pas passer par la prostitution ; avant d'être prostitué, j'étais comme beaucoup <f autres femmes, trop refoulée, trop coincée. La prostitution m'a aidée à devenir moi. »
Ce qui était angoissant dans ce spectacle quotidien c'était cette éternelle image exacte, ce maquillage rituel, ces corps non vrais pour des gestes non vrais. Quelque chose d'absurde, l'interdiction de veiillir, le non-droit à la vie.
« Si -, femme peintre .on peint les prostituées comme on peindrait ses sœurs, si on se penche aussi sur les femmes qui font ce métier-là, de quelle angoisse tire-t-on sa curiosité ?... dans le miroir que nous tend cette putain nous voyons un autre monde, nous entendons un autre cri, quelque chose à mettre à jour, à sortir du silence, à faire surgir du limon une autre création : ce que les femmes ont toujours tu, ce qui n'a pas encore été dit. » (Jeanne Socquet.)
« Ces corps exposés, vendus ou loués, déguisés, battus, pénétrés, manipulés, humiliés... mais en même temps quelque part ce qu' elles incarnaient nous fascinait, tout au moins nous interrogeait : toute femme n'est-elle pas tentée de basculer dans une totale présence de son corps ; il n'y aurait alors que le corps pour vivre, jouir, produire... plus que le corps et pas de corps du tout puisque ce « corps de métier » n'est pas fait pour jouir pas plus que pour se plaire (ne se disent-elles pas déguisées pour leur travail à l'image de la demande du client) ou pour s'appartenir. » (Sorcières.)
Ces « tu viens chéri » que quotidiennement je leur entendais dire tout au long de ce trottoir, alors que je rentrais chez moi, s'enfonçaient dans le silence, s'incrustent à chaque instant dans notre silence. Ces femmes qui, elles, abordent les hommes et sont payées pour ça.
« Si toutes les prostituées qui n'ont pas pu appeler, se hisssaient de la tombe pour hurler à nos oreilles « // m'a égorgée avant que j’attrape le téléphone », ça nous ferait des fissures sanglantes dans les oreilles I » (Victoria Thérame.)
Ces femmes, nos sœurs.
F L