Pour les amoureux des sociétés d’ordre, la prostitution « officielle » a le côté rassurant des institutions. On ne mélange pas plus les torchons et les serviettes que les femmes de « mauvaise vie » avec les femmes « honnêtes » ! Mais la réalité que cette société -là produit n ’est pas aussi docile : il se trouve que la morale n ’a rien à voir là dedans, ce serait plutôt la misère la grande responsable.
Plusieurs enquêtes faites dans les grands ensembles de la région pacisien-ne montrent (et ce n'est pas un phénomène nouveau mais qui aurait tendance à s'amplifier) qu'une proportion stupéfiante des femmes, mères de famille comprises, se prostituent. Déjà en 1966 de telles enquêtes, notamment du « Nouvel Observateur », révélaient d'alarmantes conclusions. Les femmes de ces HLM qui ne « travaillent » pas, surtout quand elles ont des enfants, c'est rarement pour avoir le temps de mettre des fleurs sur la table, ou pour courir à toutes les conférences (ne t'en déplaise Marcel Dassault) ; la plupart du temps c’est parce que leur éventuel salaire ne rapporterait rien une fois payés les transports et la garde des enfants. C'est aussi parce que le chômage leur fait la part belle, ce n'est jamais parce que leur mari ou leur ami touche un salaire luxueux ; et quand ce salaire s'appelle SMIC et que les enfants sont là, alors rien n'est moins facile que la vie quoditienne surtout en fin de mois.
Travailler à domicile ? Une exploitation éhontée qui ne rapporte rien ; quelquefois garder des enfants , surtout faire preuve de génie : « Ma femme sait tout faire », « elle sait tenir son budget », « je ne sais pas comment elle fait », elle, elle le sait ; les privations perpétuelles, une existence de corde raide.
Lorsque certaines familles, venues de taudis rasés, arrivent dans ces HLM, le confort même réduit qu'elles y trouvent entraîne fatalement un surcroît de dépenses qu'un salaire et même deux qui j eux j sont restés identiques, ne peuvent assumer.
Pour payer le loyer, plus tellement « modéré », pour faire le marché, pour finir le mois, des femmes en viennent à se prostituer à la sauvette.
Au début, c'est toujours provisoire, pour passer le cap difficile, mais les conditions de vie ne s'améliorant guère, cette prostitution s'installe insidieusement. Elle n'a pas de rites ; elle se fait discrètement (caves aménagées, pièces prêtées); quelquefois le mari ou l'ami est au courant, voire le demande ; parfois elle se décide peu à peu sur les conseils d'une amie qui justement...
« Pour faire comme les autres... on est entraînées parce que les amies le font... » (« les étoiles filantes », le « Nouvel Observateur »).
Sans compter tous les rouages dans lesquels vous jette la misère et le chômage ; ainsi certaines femmes, dans des files d'attente du bureau de chômage, sont abordées, on leur propose d'alléchantes sommes quotidiennes, qu'aucun emploi ne risque de leur rapporter, soit parce qu'elles sont trop vieilles, soit parce qu elles n ont pas une qualification suffisante. « On m'a proposé trois cents francs dans le quartier de la Madaleine, rendez-vous compte à mon âge I Alors que partout, moi qui suis bilingue, on me répond quand je demande une place : Vous êtes trop vieille. » (le « Nouvel Observateur », « Les étoiles filantes ».)
La solitude et l'âge, femmes de salariés modestes, femmes divorcées, mères célibataires, autant de causes à la prostitution de survie.
Mais elle existe aussi parmi les femmes employées, dans les petites entreprises, sous-payées, pour arrondir le salaire. Alors qu elles subissent déjà souvent des humiliations sexistes, tacites ou non, des chefs, sous-chefs et autresmâles dérisoires.
Qui ignore à Paris que dans certaines rues, ce sont surtout les employées de bureau, petites secrétaires mal payées, qui se prostituent pour survivre ?
Quand on sait la réalité du travail des femmes, sous-qualifiées, sous-payées, premières licenciées, on ne peut s'étonner de l'accroissement régulier du nombre d'entre elles contraintes à ce genre « d'heure supplémentaires ».
Mais pour toutes les femmes, pour toutes celles qui luttent, c'est une réalité plutôt dure à assumer.