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La prostitution, c'est aussi les proxénètes

Cahiers du féminisme, n° 5, juin - juillet - août 1978 · p. 29-30 · 1 832 mots

Ah, les macs, ce mythe qui donne bonne conscience comme il a la vie dure.

« Toujours, de tout temps, pour ne pas écouter nos problèmes, pour couvrir notre voix, on a fait du bruit autour du proxénétisme. A gauche comme à droite, chez les féministes, chez les chrétiens, tout le monde veut nous protéger. »

C. Jaget « Une vie de putain »

Sans les proxénètes, il n'y aurait pas de prostituées, c'est évident n'est-ce pas? A part qu'en raisonnant comme ça, on peut dire aussi que sans clients, il n'y aurait ni macs ni prostituées : il n'y a pas d'offre sans demande.

Pourquoi alors n'accuser que les marchands de chair humaine et jamais les consommateurs ?

Selon la loi réprimant le proxénétisme, le délit est établi dès qu'une personne apporte une aide de quelque nature que ce soit à la prostitution d'autrui. Loin de permettre de réprimer le grand proxénétisme, qui est en fait protégé par l'Etat, la loi sert avant tout à sanctionner toute personne ayant des contacts sociaux (sauf le sacro-saint client, bien sûr I) avec des prostituées ce qui enferme celle-ci dans le ghetto. Particulièrement pratique, l'article 334 réprimant l'aide à la prostitution, la cohabitation avec une personne prostituée, les relations habituelles avec une prostituée et la remise de fonds par des personnes prost it uées� enferme les filles dans la solitude la plus totale. Appliqué à la lettre, il ferait des prostituées des parias semblables aux excommuniés du Moyen-Age. En fait, dans notre société capitaliste tout argent est bon à prendre et aucun commerçant n'hésite à vendre à une prostituée, bien que ce négoce les mette sous le coup de la loi. Mais pour les prostituées, il est impossible de vivre avec la personne de leur choix sans faire courir à celle-ci le risque de tomber pour proxénétisme.

Les prostituées savent bien que les proxénètes existent, mais que ce sont de gros hommes d'affaires, le plus souvent protégés et respectés par des intérêts politiques... En revanche, l'ami d'une femme qui se prostitue, celui qui partage sa via le fait è ses risques et périls : il n'a aucune influence, c'est lui qui trinquera à la place du vrai proxénète. Et si je parle d'ami et non de mari, c'est que nous n'avons pas le droit de nous marier, notre époux serait immédiatement fiché comme proxénète. »

Barbara, « La Partagée »

Au nom de la répression du proxénétisme, on accuse de proxénétisme mutuel les filles qui partagent le même studio pour des raisons de sécurité : grâce à la loi, des filles sont assassinées chaque semaine, souvent après avoir été torturées, dans une relative impunité, car beaucoup hésitent à enfreindre la loi pour assurer leur sécurité.

Interdite la securité, interdit l'amour, interdites la tendresse et l'affection.

Alors qui acceptera de fréquenter ces parias, ces lépreuses, qui courra le risque, qui, sinon les hommes du milieu ?

Ce ne sont pas les prostituées qui choisissent les voyous, c'est la société qui les contraint à ne trouver une possibilité de vie sociale que parmi d'autres marginaux.

Elles leur donnent tout leur fric, dites-vous ? Et alors ? Ne reconnaissons nous pas à tous la liberté de disposer de son argent ? Pourquoi pas elles ? Quelle femme n'a pas au moins une fois acheté un semblant de tendresse ?

« On a si souvent répété aux prostituées qu'uns putain ne peut plaire è personne pour elle-même, qu'elles finissent par penser que seul leur argent retient un homme près d'elles. J'ai vu des prostituées vivre avec des types qui travaillaient : pour les garder; elles leur offraient une partie de leurs gains et des tas de cadeaux. Elles en ont fait des proxénètes peu è peu, sans s'en rendre compte, seulement parce qu'elles, elles avaient peur de les perdre. »

Barbara, « La Partagée »

Mais ils se servent d'elles, ils ne les aiment pas vraiment, dites-vous ? Et alors ? Ne voyez-vous pas que bien des hommes qui vivent avec une femme se servent d'elle comme bonniche ? Où est la différence entre le travail gratuit que ces femmes effectuent pour leurs hommes et l'argent que les prostituées donnent aux leurs ?

Ils les battent pour les obliger à faire le trottoir, dites-vous. C'est si rarement la vérité. Bien sûr, cela a existé et existe encore. Mais c'est surtout un mythe facile qui déplace les responsabilités et permet à la société de se décharger du problème qu'est la prostitution, de transmettre sa honteuse responsabilité du fait prostitutionnei sur des boucs émissaires.

« Les filles ne marchent pas à la baguette mais au sentiment, à la tendresse, aux cadeaux comme n'importe quelle femme. On n'arrête pas pour proxénétisme tous les types qui font trimer leur femme pendant qu'aux se paient du bon temps, ceux qui avec un petit sourire ou pas de sourire du tout partent le dimanche è la pêche, jouer aux boules ou en voyage pendant que leur femme garde les marmots. »

C. Jaget « Une vie de putain »

D'ailleurs, ce n'est malheureusement pas un fait spécifique aux prostituées d'être battues. On commence seulement à entendre les cris de toutes les femmes qui subissent cela jour après jour, depuis toujours. Etre battue, c'est un des aspects de la condition féminine dans notre société qui n'est pas spécifique aux prostituées.

Le seul vrai mac, le grand, c'est l'Etat qui profite des sommes fabuleuses (un milliard par an versé au fisc selon les estimations du PS) que rapporte la prostitution pour alimenter ses caisses et en disposer comme bon leur semble.

Dès 1 929, le Président Edouard Herriot reconnaissait : « Dans un régime démocratique, il est difficile de voter des lois contre l'alcoolisme et la prostitution : les patrons des mauvais lieux sont des agents électoraux ..... »

Lutter contre le proxénétisme, c'est dénoncer le scandale des lois censées le réprimer. C'est dénoncer les promoteurs immobiliers qui louent ou vendent à prix d'or, c’est dénoncer la loi de juillet 1975 qui interdit aux prostituées d'avoir une vie sociale et qui les enferme dans un ghetto.

Une première approximation de ce que recouvre ie proxénétisme

Comment dénombrer le nombre des proxénètes ? La « profession » ne s'affiche pas sur carte de visite et ne possède aucun syndicat officiel pour défendre ses intérêts. On en est donc réduit aux statistiques et évaluations d'origine policière ou judiciaire. Et aux quelques enquêtes des rares journalistes qui, avec plus ou moins de bonheur, ont essayé de cerner le problème.

Statistiques officielles tout d'abord.

Selon le ministère de l'Intérieur, la police judiciaire a, entre 1972 et 1976, traité annuellement 1 300 affaires de proxénétisme. Il s'agit d'une moyenne annuelle, mais les chiffres demeurent a peu près stables. De 1 21 5 cas en 1 972, le nombre passe à 1 451 en 1 973, 1 401 en 1974, 1 184 en 1975 pour atteindre 1 240 en 1976.

La seule remarque notable est que sur cinq années, les affaires de proxénétisme hôtelier baissent au profit des affaires de proxénétisme par souteneur. Durant la même période, 1 550 personnes ont, en moyenne, été condamnées chaque année pour proxénétisme par les tribunaux. Là aussi, on remarque la même tendance : le nombre des hôteliers inculpés baisse au profit d'autres proxénètes (cf. le bulletin d'information du ministère de l'Intérieur, n°118, 10 mai 1978).

Il est difficile de comprendre ce que recouvrent ces effectifs. Est-ce la partie émergée d'un iceberg, celle que la police (et la justice), compte tenu de ses moyens, peut saisir ? Est-ce, au contraire, la quasi-totalité des cas patents ? Ou bien est-ce une sorte de point d'équilibre entre la volonté de réprimer le proxénétisme et celle de le laisser « fleurir », notamment pour nourrir le milieu des indics et permettre certaines <r affaires » ?

Cette dernière hypothèse n'est pas une vue de l'esprit propre à un esprit mal intentionné. Lors du démantèlement, dans le début des années soixante-dix, d'une longue filière prostitution-nelle qui étendait ses ramifications dans la vallée du Rhône, deux commissaires de la police lyonnaise furent impliqués pour complicité. Lors de son procès, l'un d'eux devait arguer que la pénétration du milieu impliquait quelques arrangements avec la loi, aboutissant à fermer les yeux sur certains délits, notamment le proxénétisme. A la suite de cette affaire, les méthodes de la police lyonnaise furent profondément remaniées, ainsi que son personnel. Depuis, certains policiers lyonnais se plaignent encore de ne plus avoir autant de renseignements qu'avant et, donc, d'avoir perdu en efficacité. Cette explication ressemble fort à un alibi, mais elle n'en est pas moins révélatrice d'une idéologie consistant à envisager le proxénétisme au gré des circonstances et des intérêts du moment.

La définition légale du proxénète est très extensive. Aux termes de la loi, tout mari ou ami vivant en compagnie d'une prostituée, et le sachant, est un proxénète qui peut être poursuivi comme tel. La police ne se prive d'ailleurs pas de menacer de tels « proxénètes » de poursuites pour mieux obtenir des renseignements sur le milieu. Il y a ainsi tout un monde entre ce type de « proxénétisme » et celui qui gère « les filles » comme on gère une multinationale, investissant et plaçant dans le monde entier, disposant souvent d'appuis politiques ou financier, à peu près intouchable. Si sa réalité ne fait guère de doute, son importance, là aussi, est difficile à évaluer. Dernières statistiques connues: au cours de l'année 1976, la police judiciaire, en liaison avec Interpol, a effectué dix-neuf enquêtes portant sur des réseaux internationaux déployés sur l'Europe et l'Afrique du Nord.

Peut-on prendre le problème par l'autre bout et tenter d'approcher le phénomène « proxénétisme » à partir de l'évaluation du nombre des prostituées ? Le ministère de l'Intérieur estime en effet que 70 % des prostituées sont soumises à un souteneur. Mais le nombre des prostituées, encore une fois, est mal connu. Jusqu'en 1960, on estimait qu'il y avait en France environ 20 000 prostituées. Le contrôle sanitaire, obligatoire à l'époque, rend ces statistiques relativement fiables. Mais depuis la disparition dudit contrôle (ordonnance du 25 novembre 1960), il ne reste plus que les évaluations. Ces dernières parlent de 1 2 000 à 1 6 000 « professionnelles », auxquelles il convient d'ajouter les « occasionnelles » qui seraient 3 000 pour la seule région parisienne (cf. James Sarazin, « M comme Milieu »).

Quelle est l'emprise du proxénétisme sur ce nombre ? Mystère. Et l'on se demande bien pourquoi. Car il serait théoriquement possible de concevoir des enquêtes, menées par des organismes compétents, permettant d'approcher avec sérieux le phénomène. Pourtant, à part quelques travaux menés, avec peu de moyens, par des services de police spécialisés (travaux non accessibles au public), il n'existe rien. Simple oubli ou volonté de maintenir une explication superficielle où chacun — policiers, magistrats et bonnes consciences — se retrouve pour ne pas aborder à fond le premier problème : celui des causes sociales qui poussent des milliers de femmes à se prostituer ?

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