Après le « Ras-la-seringue ! » des infirmières à l'automne dernier, ce sont les employées des crèches qui ont envahi les rues, en juin, en criant « Ras-le-biberon ! ». Leur mouvement, resté limité aux établissements parisiens, est loin d'avoir connu l'ampleur et l'impact de celui des « blouses blanches ». Mais dans l'univers clos et tranquille des crèches, il a fait l'effet d'une lame de fond.
Le mouvement des infirmières n’est pas seulement ici un élément de comparaison : pour beaucoup d’employées des crèches, il est une référence concrète, comme nous l’a expliqué Dominique que nous avons rencontrée en juillet avec quelques autres grévistes, pour tirer un premier bilan de cette lutte : « La grève des infirmières a beaucoup joué dans notre détermination. On s’est dit : si elles peuvent le faire, nous aussi nous pouvons. Nous nous sommes senties très concernées par leur mouvement. » Comme chez les infirmières, en effet, on retrouve au centre de la lutte des personnels des crèches l’exigence de reconnaissance de leur qualification : « Cette exigence englobe tout, précise Dominique : la revalorisation des salaires et des statuts, la question des effectifs, la formation. C’est cette reconnaissance que nous voulons, non des primes. » Qu’elles soient puéricultrices, éducatrices ou auxiliaires de puériculture, elles veulent être reconnues comme de véritables professionnelles de la petite enfance.
Au-delà des petits câlins... une profession
Cette attitude reflète l’évolution profonde qu’ont connue les crèches en l’espace de moins de vingt ans — une véritable révolution peut-on même dire. Au départ, les crèches étaient considérées avant tout comme des lieux de gardiennage, où les femmes déposaient leurs enfants pour pouvoir travailler. « Ce qui comptait alors, rappelle Valérie, c’était surtout l’hygiène, les soins. La formation était très hospitalière. » Depuis, les choses ont bien changé. On a « découvert » que « le bébé est une personne » et que « tout se joue avant six ans ». La crèche est devenue un lieu de vie et d’éducation, et le premier lieu de socialisation de l’enfant1 . Les « nounous » d’autrefois, essentiellement chargées de « faire de l’hygiène », jouent maintenant un rôle important dans l’éveil des enfants. Un rôle reconnu par les pédagogues, les psychologues, et les parents -mais pas par les pouvoirs publics : les statuts des personnels, eux, n’ont guère évolué et leurs salaires restent ceux d’« OS du gardiennage » : 5 258 F brut, par exemple, pour une auxiliaire de puériculture (niveau BEPC, plus un an de formation) en début de carrière, 6 648 F en fin de carrière ; les puéricultrices, de leur côté, avec quatre ans de formation après le Bac, débutent à 6 629 F et terminent à 9 706 F. Pour beaucoup de gens encore, les employées de crèches restent « les filles », avec cette note paternaliste et infantilisante qui fait bondir Dominique : « On n ’est pas un troupeau de files ! C’est très méprisant... »
Pour Chantal, ce décalage entre les statuts et la réalité de leur travail a une explication très simple : « Selon l’administration de la ville de Paris, notre travail peut être fait par n’importe quelle mère de famille: c’est ce qu’on nous a répondu à plusieurs reprises ! Le fait d’être une femme suffirait pour savoir, « d’instinct », élever tous les gamins du monde... A partir de là il n'y a évidemment pas de raison de nous payer comme des personnes qualifiées ! » A l’instar des infirmières, les employées des crèches veulent que leur travail soit considéré comme une profession à part entière et non comme un « métier féminin », prolongement des qualités « naturelles » des femmes.
Cela implique également une remise en cause de la division traditionnelle des rôles : pourquoi n’y aurait-il pas des hommes dans les crèches? Dominique rêve du jour où l’on arrivera à une situation équilibrée entre hommes et femmes au sein du personnel : « pour s’occuper des enfants ce serait beaucoup mieux. Mais il faudra une vraie bataille... Les métiers « féminins » sont tellement dévalorisés ! Actuellement, pour tout Paris, il y a un éducateur, un puériculteur et un auxiliaire. Les rares fois où un homme est présent dans la crèche, il est complètement monopolisé par les enfants : c’est un objet rare ! » Et elle conclue avec une certaine amertume :
Tiré du Monde du 17 juin 1989.
« C’est curieux. Aujourd’hui l’enfant a une importance symbolique énorme, qu’il n ’avait jamais eue auparavant. Mais paradoxalement, plus il est jeune, moins les personnels qui s’en occupent sont payés. On retrouve la même chose pour les institutrices de maternelle. »
Comment s’étonner, dans ces conditions, de la crise de recmtement que connaissent les crèches aujourd’hui: de nombreux postes ne sont pas pourvus faute de candidat(e)s. A Paris, il manque déjà soixante-dix éducatrices et quatre-vingt-dix auxiliaires. Le manque de personnel devient une donnée permanente de la vie des crèches ; les congés de maladie et de maternité ne sont quasiment plus remplacés. Quant à la formation, elle reste très insuffisante, « comme si la bonne volonté suffisait pour faire ce métier ».
Tiré du Monde du 17 juin 1989
Du rifîfi dans les crèches
Face à l’accumulation de ces problèmes, le mécontentement est monté pro- gressivement : « Cela couvait depuis longtemps, raconte Chantal On a commencé à prendre conscience pendant la grève des infirmières. Mais la goutte d’eau qui a fait tout déborder, cela a été la « fausse grève » des directrices de crèches : elles ont simplement menacé de faire grève et elles ont obtenu vingt points d’indice supplémentaires, soit quatre cents francs ! »
Tout a démarré le 3 1 mai. Ce jour-là, la CFDT avait appelé à une journée nationale d’action de tous les personnels sanitaires et sociaux des collectivités locales. Sentant monter la grogne, la CGT-Paris avait de son côté lancé un appel pour cette même date. Cela aurait pu être une journée d’action comme on en a connu bien d’autres... Mais les employées des crèches ont « investi » cette journée, lui donnant ainsi une toute autre portée, comme l’explique Dominique : « Le 31 mai les gens ont saisi la possibilité de manifester clairement leur ras-le-bol. Du côté des syndicats, personne ne s’attendait à ce qu’il y ait autant de monde : le personnel des crèches n ’a guère de tradition de lutte. Pour se lancer ainsi dans la grève, il a fallu dépasser ce sentiment de culpabilité qui nous tenaille toujours quand on est confronté à des enfants -ou à des malades, comme les infirmières. Cela suppose une grande solidarité entre nous. »
Là s’arrête le parallèle avec la lutte des infirmières : bien que la profession soit ici aussi très faiblement syndiquée, le mouvement des crèches est resté dirigé tout au long par les syndicats, représentés presque uniquement par des hommes.
Rien de très étonnant à vrai dire : le mouvement est parti très vite, sans cette longue phase de préparation et de maturation qu’avaient connue les infirmières2 ; les grévistes, pour la plupart très jeunes et sans expérience, et isolées les unes des autres, se sont tournées spontanément vers ceux qui pouvaient les aider, vers les syndicats. Ceux-ci, sous la pression de la base, ont joué le jeu unitaire et ont fonctionné en intersyndicale -pour le meilleur et pour le pire, comme l’a montré le déroulement de la grève. Visiblement, ils ont su tirer les leçons des luttes précédentes et se sont montrés durant tout le conflit beaucoup plus respectueux de la volonté des personnels. Ce qu’analyse Dominique -elle-même non syndiquée : « Les syndicats ont joué leur rôle ; nous de notre côté, on a essayé de ne pas se laisser complètement dominer, on ne voulait pas suivre leurs directives comme des moutons. Là où cela s’est senti le plus nettement, c’est vers la mi-juin, quand la question s ’est posée en assemblée générale de savoir s’il fallait ou non durcir le mouvement, face au blocage de la situation — le ministère de l’Intérieur et la ville de Paris se renvoyant la balle, chacun désignant l’autre comme responsable des solutions à apporter au conflit. A ce moment-là, c’était net, les syndicats ont eu le trac et se sont prononces simplement pour la poursuite des grèves ponctuelles. Mais la majorité de la salle, elle, a opté pour un durcissement, pour une grève prolongée reconductible en assemblée générale. Cela a représenté un tournant décisif. Je pense que les syndicats ont compris et se sont dit : "il va falloir maintenant compter avec elles ”. Et nous, nous avons eu le sentiment d’être un peu reconnues par les syndicats. » Il est effectif que tout au long du mouvement, les syndicats n’ont jamais osé remettre en cause ouvertement une décision de l’assemblée des grévistes. D’où la confiance assez grande que celles-ci leur ont accordée.
Tout n’est pas réglé pour autant. Si Chantal estime que, « du moment que les syndicats étaient corrects et agissaient dans l’unité », une coordination comme celle des infirmières n’avait pas de raison d’être, tel n’est pas l’avis de Dominique et de Valérie qui, elles, ont eu le sentiment d’être un peu dépossédées de leur lutte. Toutes deux regrettent vivement l’absence d’une coordination qui aurait permis aux grévistes de « s’affirmer », pas forcément contre les syndicats, mais « de façon complémentaire » : « Il aurait fallu qu’on se réunisse régulièrement au niveau de chaque arrondissement pour faire le point de la situation dans les différentes crèches, préparer ensemble les assemblées générales, discuter des initiatives à prendre, etc. », précise Valérie. Il y a bien eu, courant juin, l’ébauche d’une coordination rassemblant avec l’intersyndicale deux déléguées par arrondissement. Mais cette « coordination » n’a jamais eu de fonction officielle, et les syndicats ont gardé le contrôle du mouvement. Cela ne s’est pas toujours fait sans dommage, par exemple lorsque des questions décisives se sont posées — telles que l’extension de la grève, ou la nécessité ou non de suspendre le mou-
Les parents solidaires
Les pouvoirs publics comptaient sans doute jouer le pourrissement de la grève en s’appuyant sur un mouvement d’« usagers en colère ». C’est le contraire qui s’est produit : les grévistes ont tout au long de leur lutte trouvé un appui important du côté des parents de crèches. Des comités de soutien se sont mis en place dans plusieurs arrondissements et ont lait circuler une pétition. Lors d’une assemblée générale qui a réuni trois cents personnes, le 28 juin, le mot d’ordre de non-paiement du mois de juin a été lancé, ainsi qu’un appel à une manifestation de soutien le 1 “ juillet qui a rassemblé près de mille personnes. Les parents ont été aussi partie prenante de toutes les initiatives organisées par les grévistes, tel ce lâcher de biberons lors d’une cérémonie officielle présidée par Chirac, le 8 juillet, au lendemain de l’arrêt de la grève ; histoire de rappeler que rien n’était réglé.
Pour les grévistes, un tel soutien est bien sûr décisif!
vement, ou encore l’appréciation des compromis acceptables : à chaque fois ces questions ont été tranchées sans discussion de fond.
Ainsi Dominique garde-t-elle un souvenir douloureux de la dernière assemblée générale, celle qui a voté la reprise du travail : « Dans mon arrondissement, le 13e, nous n ’étions pas d’accord pour arrêter la grève : les négociations sur le paiement des jours de grève n’étaient même pas terminées... Mais là les syndicats ont tout chapeauté, ils n’ont pas respecté les gens, tous sont intervenus en faveur de la reprise du travail, avec des arguments massue — face à des grévistes qui n ’avaient pas du tout la même expérience et qui commençaient à être complètement épuisées, après cinq semaines de conflit. En fait, il n’y a pas eu de véritable discussion. J’étais complètement écœurée. Et puis il n’y a même pas eu d’assemblée générale pour tirer le bilan et discuter de "l après”. Cela a été très brutal. Il a fallu insister beaucoup pour que l’intersyndicale accepte l’idée qu’on se retrouve en septembre pour faire le point... »
En effet, pour la plupart des grévistes, l’arrêt de la grève voté le 7 juillet n’est en fait qu’une « suspension » du mouvement. Car les résultats obtenus sont loin de les satisfaire : si des reclassements et des augmentations sont prévus, ces mesures sont à la fois très inégales selon les catégories, très étalées dans le temps, et se présentent le plus souvent sous forme d’une simple et maigre prime (une prime annuelle de 2 400 francs, par exemple, pour les auxiliaires de puériculture, la catégorie la plus nombreuse).
Toutes les raisons demeurent pour un redémarrage du mouvement, même si l’on ne peut faire aucun pronostic. En tout état de cause, si les employées des crèches veulent cette fois pouvoir aller plus loin, elles seront inévitablement confrontées au problème de la prise en charge par elles-mêmes de leur lutte et à celui de son extension nationale. Ce dont certaines, tirant les leçons de cette « première manche », sont déjà parfaitement convaincues. L’idée de maintenir les contacts noués pendant la grève fait son chemin... Pour notre part, nous sommes également convaincues de l’importance d’une telle lutte pour la reconnaissance des femmes en tant que salariées à part entière : avec les infirmières, les employées des crèches montrent la voie à toutes les autres femmes et nous ne devons pas leur ménager notre soutien.
Notes
- Le 18 septembre 1989 Propos recueillis par Anne-Marie Granger et Claire Bataille
- 1 . Voir le dossier sur les équipements de la petite enfance dans le n° 37 des Cahiers du féminisme (automne 1986).
- 2. Cf. \e dossier sur la lutte des infirmières dans le n° 47 des Cahiers du féminisme (hiver 1988).