Ainsi, par cinq voix contre quatre, la Cour suprême des C ISA a décidé le 3 juillet dernier que la loi du Missouri était bien conforme à la Constitution. Tout Etat fédéral peut dorénavant affirmer que « la vie de tout être humain commence à la conception » et en conséquence interdire aux hôpitaux publics de pratiquer des avortements. Il peut également obliger les femmes qui souhaitent avorter à subir des tests de viabilité à partir de vingt semaines. Certes, cette décision ne supprime pas purement et simplement le droit à l’avortement aux Cl SA, mais il légitime de nouvelles entraves que de très nombreux autres Etats vont s’empresser d’appliquer. Il est difficile encore de mesurer toutes les conséquences rétrogrades qui peuvent en découler. Pourquoi pas interdire, demain, le stérilet et autres moyens contraceptifs ? On n ’en est pas là, mais les femmes de couleur, les plus pauvres, vont immédiatement faire les frais d’une telle décision car le choix sordide auquel elles vont de plus en plus être confrontées sera ou la clinique privée, trop chère, ou I ’ avortement clandestin . . . On sait au jourd’hui que seuls une dizaine d’Etats sur cinquante se sont engagés à n ’ apporter aucune restriction au droit d’avorter conquis de haute lutte par les femmes américaines en 1973 (ci. notre précédent numéro).
Ainsi, dans un même élan réactionnaire, la Cour suprême des USA vient d’autoriser l’exécution de condamnés à mort débiles mentaux ou des adolescents de seize à dix-huit ans et de remettre en cause un droit fondamental des femmes. Et ce n’est pas fini puisqu’en octobre prochain, la Cour se prononcera à nouveau sur de nouveaux cas. Il s’agira de savoir si des mineures ont le droit d’avorter sans autorisation parentale et si de nombreux tests médicaux coûteux vont être imposés aux candidates à l’avortement. Belle bataille en perspective, quand on sait que les activistes pro-life américains, encouragés par leur succès en juillet, ne sont pas plus près de désarmer que les parti-san(e)s du libre choix qui, de leur côté, ne se résignent pas, pas du tout. Dans les deux camps, on se prépare à une guerre prolongée. Judith Widdicombe, partie civile contre l’Etat du Missouri, n’an- nonçait-elle pas solennellement, après la décision de la Cour suprême : « Cela deviendra notre Viêt-nam des années quatre-vingt-dix. »
Rire ou pleurer ?
En fait, au-delà du cas américain, le plus médiatisé, on peut parler d’une guerre d’usure engagée à l’échelle planétaire par l’extrême droite catholique qui a profité de l’assoupissement ou même du recul des mouvements féministes pour passer à l’attaque, encouragée en sous-main par la droite traditionnelle. De nombreux exemples difficilement croyables, relatés dans la presse de ces derniers mois, sont là pour le prouver et, en premier lieu, ce qui s’est passé au Québec en juillet dernier. Ce n’est pas une farce de notre invention.
Au départ, une histoire banale. Chantal Daigle, 21 ans, décide, après
Chicago, mai 1989, manifestation contre l’avortement.
Chicago, mai 1989, manifestation contre l’avortement
une violente dispute, de se séparer de son fiancé le 3 juillet. Mais voilà, Chantal est enceinte et décide alors de se faire avorter. Rien ne l’en empêche, puisqu’au Québec la Cour suprême a décidé, en 1988, de décriminaliser l’avortement jusqu’à vingt semaines. Rien, si ce n’est son ex-compagnon qui, pour se venger, fait appel au tribunal qui, au nom des droits de l’enfant à naître (droit à la vie, à la protection, au secours), va interdire à Chantal de se faire avorter !
Une formidable mobilisation, pour ou contre la jeune femme, va se développer alors dans toute la province, les pro-life allant jusqu’à payer le passage d’un avion au-dessus du Palais de justice, tirant une banderole « vivent le bébé foetus, son père et sa mère »... La cour d’appel, réunie le 27 juillet, va confirmer l’injonction faite à Chantal de ne pas avorter. L’affaire ira jusqu’à la Cour suprême qui se réunit le 8 août. Mais le temps a passé et Chantal, qui sait ce qu’elle veut, n’a pas attendu la décision finale de la Cour suprême pour se faire avorter. Et pour cause, elle aurait dépassé les délais légaux ! Elle faillit, pour cela, être condamnée pour outrage à magistrat. Cependant, la Cour suprême, somme toute réaliste, supprima l’injonction de ne pas avorter mais les activistes pro-life s’obstinent et demandent maintenant que Chantal soit poursuivie et condamnée pour meurtre, rien de moins ! L’affaire aurait pu se conclure de manière plus tragique mais elle indique néanmoins jusqu’où peut aller cette logique ubuesque qui prétend que « les droits du fœtus priment ceux de la femme enceinte ».
Fœtus post-mortem
Mais le continent américain n’a pas l’exclusivité de ces histoires folles, dignes du Moyen Age. En Europe même, on n’a que l’embarras du choix ces derniers mois. Nous avions parlé, dans notre précédent numéro, du procès bavarois contre ce gynécologue et les femmes qu’il avait avortées et de sa condamnation à deux ans et demi de prison et trois ans d’interdiction professionnelle. L’affaire n’est pas encore arrivée à son terme puisque les personnalités, dont neuf députés, qui avaient signé le manifeste en faveur de l’avortement libre en Allemagne, sont aujourd’hui poursuivis. Affaire à suivre, donc. Pour ce qui est de l’Italie, on a peine à croire la brève parue dans la revue critique I Impatient de juillet-août 1989 qui nous apprend qu’en Italie « deux femmes enceintes dans un coma profond sont maintenues en vie pour permettre la naissance de leur enfant ». Ce n’est pas la première fois, certes, qu’on procède ainsi mais quand même. Sauf erreur, l’un des cas est véritablement une première. Il s’agit dune femme enceinte de dix-sept semaines présentant un électro-encéphalogramme plat. « Son mari a demandé mix médecins de ne pas prolonger artificiellement sa vie. Mais les responsables de la salle de réanimation s ’y sont opposés, invoquant la loi qui interdit l’interruption volontaire de grossesse après le troisième mois, à moins de graves malformations. Or, d’après les échographies, l’enfant se développe bien. » (sic.) Merci pour lui...
Pour ne pas désespérer complètement, on peut enregistrer avec soulagement qu’en octobre prochain, en Belgique, la Chambre des députés devrait enfin se prononcer en faveur d’une loi (proche de la loi Veil, parait-il) dépèna-lisant l’avortement, toujours officiellement interdit par une loi datant de... 1867. Il faut dire que, depuis plusieurs années, de nombreux médecins et collectifs militants ne se sont pas privés de la bafouer ouvertement, selon la méthode du MLAC au début des années soixante-dix en France. Du coup, depuis 1983, les perquisitions, les procès contre des médecins, des militant(e)s et des femmes avortées n’ont cessé de se multiplier, souvent conclus par de nombreuses années de prison avec sursis et de lourdes amendes. Le dernier en date, le procès du collectif contraception à Gand, il y a presque un an, avait été sanctionné légèrement tant la situation légale est à l’évidence en divorce avec la réalité. Il n’y a plus que les députés sociaux-chrétiens flamands et l’extrême droite pour être farouchement hostiles à toute libéralisation. Le débat au Parlement risque donc d’entraîner une grave crise gouvernementale à la clef, ce qui explique les nombreuses tergiversations qui durent depuis des années.
L’échéance belge, pour encourageante qu’elle soit, est donc encore marquée par bien des incertitudes.
Le Pape et ses troupes s’en vont en guerre
Pour le reste, on ne peut que constater qu’en matière idéologique c’est la réaction catholique qui est à l’offensive partout. En effet, par delà les aspects parfois cocasses de la rencontre internationale des jeunes catholiques à Saint-Jacques-de-Compostelle fin août, il ne faut pas sous-estimer l’importance d’une telle initiative, ni l’impact des discours bétonnés du Pape sur une certaine jeunesse bon chic bon genre à la recherche d’un « idéal ». On a évidemment du mal à imaginer plusieurs centaines de milliers de jeunes applaudissant frénétiquement Jean-Paul II lorsqu’il dénonce « l’hédonisme, le divorce, l’avortement, le contrôle des naissances, les moyens de contraception ». Mais les faits sont là (cf le reportage de H. Tincq dans le Monde du 22 août). Ces discours prêtent d’autant moins à sourire qu’ aujourd’hui en Pologne, grâce à Solidarité, l’Eglise et la religion catholique structurent la société réelle face à la bureaucratie stalinienne. Et même si Solidarité est divisée sur la réponse à donner sur le problème de l’avortement en Pologne (près de 600 000 avortements par an faute de contraception entre autres), de nombreux militants de ce mouvement se sont déclarés personnellement opposés à l’avortement même si souvent ils sont hostiles à toute répression. C’est d’ailleurs la position officielle de M. Mazo-wiecki, le tout nouveau Premier ministre de Solidarité (cf le Monde du 26 août).
En tout état de cause, un projet de loi interdisant l’avortement en Pologne, concocté par les groupes liés à l’Eglise, sera débattu prochainement à la Diète. Comment croire que cela n’aura aucune incidence en Europe compte tenu du prestige de Solidarité et de l’enjeu que constitue l’évolution de ce pays pour les bourgeoisies occidentales. Décidément, en dépit d’un été caniculaire, le climat idéologique se refroidit singulièrement ces temps-ci. Il faudrait pourtant sortir de l’hibernation et préparer au plus vite l’arrivée du printemps.
Notes
- Claire Bataille Septembre 1989