Les mouvements féministes africains commencent à se multiplier (voir les Cahiers du féminisme n°49). Au Sénégal, YEWWÜ-YEWWl pour la libération des femmes fut constitué au début des années quatre-vingt . M.-A. Savané, militante politique, est une des fondatrices de ce groupe féministe. Nous lui avons demandé de retracer, à travers son itinéraire personnel, la naissance de YEWWÜ-YEWWl.
Rencontre organisée par YEWWU-YEWWI à Dakar en avril 1989
Rencontre organisée par YEWWU-YEWWI à Dakar en avril 1989.
♦ Quand as-tu commencé à militer et quelles furent tes premières batailles féministes ?
En Mai 68, j’étais étudiante à Paris. Je me suis engagée dans le mouvement étudiant sénégalais en France. J’ai continué au Sénégal et, dans les années soixante-dix, j’ai été déléguée des étudiants au conseil de l’université de Dakar. En 1971, à la suite d’une grève, j’ai été expulsée de l’université, comme quarante autres responsables étudiants. Par ailleurs je m’étais engagée dans un mouvement politique clandestin d’obédience Mao. En 1981, avec l’élargissement du multipartisme au Sénégal, notre organisation est devenue légale et s’appelle aujourd’hui And-Jeff1. Dès 1973, avec quelques militantes, nous avons posé la question de l’oppression des femmes au sein de notre regroupement politique. Nous voulions que soit analysée la distorsion entre la vie publique politique des militants, leurs discours, et la reproduction dans la vie privée des relations d’exploitation et de domination dénoncées par ailleurs.
Nous étions peu nombreuses à l’époque à vouloir poser ces problèmes. Même si nous avons trouvé un écho favorable auprès de la direction, jamais l’organisation dans son ensemble n’a débattu de ces questions. Il est vrai aussi qu’en 1973, c’était la première fois que des femmes osaient aborder au sein d’un mouvement de gauche des questions aussi aiguës. En 1974, nous avons essayé d’élargir cette discussion en créant des cercles féminins afin de donner une formation politique aux femmes. Je pense que nous avons pratiqué de manière gauchiste à l’époque, car au heu de partir des problèmes concrets que vivaient les femmes, nous avons privilégié leur formation sur des grandes questions théoriques. Le résultat fut une désaffection progressive pour ces cercles, les filles nous reprochaient d’être trop rigides, trop rigoureuses. Ensuite nous avons pensé qu’il fallait que ces cercles soient mixtes pour que les débats changent de nature. Là aussi ce fut une erreur car les hommes monopolisaient la parole, dirigeaient, contrôlaient les débats.
En 1975, l’expérience fut interrompue à cause de la répression politique contre notre mouvement. Une trentaine de camarades furent arrêtés et torturés. Les débats n’ont repris qu’en 1976. A cette époque encore, la nécessité d’un mouvement féministe autonome n’était pas posée. Nous pensions toujours que c’était au sein de notre organisation politique que nous devions mener la bataille. Malgré une certaine prise en charge des débats par l’organisation, la plupart des militants n’étaient pas prêts à assumer la remise en cause des relations homme/femme (beaucoup d’entre eux vivaient avec des femmes non politisées, ce qui augmentait les difficultés) et, de plus, chacun craignait une explosion de l’organisation à cause de ces débats. Ce fut une période très dure. J’ai décidé alors de m’afficher comme féministe car je ne voyais pas pourquoi il fallait sans cesse se justifier et pourquoi, sous prétexte d’être révolutionnaires, nous devions oublier que nous étions des femmes. Mon expérience me le permettait. En effet, élevée dans une famille chrétienne, j’avais bénéficié d’une plus grande liberté que les femmes musulmanes. Avec d’autres militantes nous remettions en cause certaines pratiques hiérarchiques. Les normes d’habillement, imposées de fait par nos camarades, supposaient un « look » pur et dur contraignant que nous n’acceptions plus. Ce climat conflictuel interne dura jusqu’en 1978. Puis nous nous sommes rendu compte que c’était le lot des femmes d’autres organisations de gauche. Nous avons commencé à échanger nos expériences et à conclure à la nécessite d’un mouvement autonome des femmes.
« Comment est né YEWWU-YEWWI ?
A l’époque, le sectarisme entre organisations de gauche était très fort, ce qui ne facilitait pas les choses. Nous avions peu de moyens et étions peu nombreuses à oser se prendre en charge. Les premières discussions et réunions ont commencé en 1982, 1983. Il y avait aussi bien des militantes politiques que des femmes inorganisées. Notre premier objectif était d’élaborer une plate-forme. Sur la base d’un appel des femmes sénégalaises (voir encadré), l’assemblée constitutive de YEWWU-YEWWI s’est tenue en janvier 1984. Certaines militantes de gauche n’adhéraient pas au projet avec l’argumentation politique que la Révolution réglerait la lutte des femmes et que nous empruntions nos pratiques à l’Occident. De fait, YEWWU-YEWWI par ses prises de position a eu un impact médiatique important. Nous dénoncions la polygamie et l’excision, par exemple : contrairement à d’autres, nous refusions, sous prétexte « d’africanité », de cautionner des pratiques rétrogrades à l’encontre de l’intégrité physique et de la dignité des femmes. Nous savions qu’un mouvement de femmes de masse ne se construirait pas du jour au lendemain compte tenu de ce qu’était la société sénégalaise à cette étape. De plus, au sein même de YEWWU-YEWWI, la prise de conscience féministe était inégale selon les femmes. Il nous semblait important de les armer théoriquement pour dépasser le stade de la révolte et leur apprendre à militer, puisque que les trois quarts d’entre elles n’avaient jamais milité.
♦ Quelles ont été vos interventions jusqu’à présent ?
Outre les conférences de presse que nous convoquons pour faire part de nos prises de position, nous organisons ou participons à des séminaires. Par exemple, nous avons participé, sans y être invitées d’ailleurs, à un séminaire sur le Code la famille organisé par des juristes. Nous avions pris contact avec les femmes de tous les partis politiques, des associations, mais nous avons été les seules à affronter les marabouts 2. Même les femmes juristes présentes ne sont pas intervenues quand le débat a porté sur la polygamie et elles ont refusé de créer avec nous un comité d’action sur le Code de la famille sous prétexte de la mauvaise réputation de YEWWU-YEWWI. On peut dire que les femmes dites intellectuelles — le terme exact est femmes diplômées — ne se sont jamais mobilisées pour d’autres causes que la leur. Nous avons cependant organisé une journée nationale de débat sur l’amélioration du Code de la famille avec la participation d’une centaine de personnes. Ces opérations coup-de-poing ont eu une grande portée, car maintenant tous les médias se sentent obligés, à chaque mesure gouvernementale concernant les femmes, de faire état de nos positions. Grâce à nous, le terme féministe est employé au Sénégal. Nous avons imposé depuis deux ans la célébration du 8 mars. Auparavant, la quinzaine de la femme sénégalaise organisée par le gouvernement ne traitait que du rôle des femmes dans la politique de développement, en zone rurale notamment. Nous voulions, au contraire, que le statut des femmes soit abordé dans sa totalité.
Plate-forme de YEWWU-YEWWI (extraits)
(...) C’est pour cela que nous, femmes, qui avons conscience de notre oppression et de notre exploitation comme une atteinte aux droits élémentaires des individus et qui voulons les supprimer, avons décidé de dire non en nous dotant d’une organisation démocratique : « YEWWU-YEWWI pour la libération des femmes », capable de traduire par des actes notre refus, notre révolte, notre désir d’œuvrer à l’émergence d’hommes et de femmes nouveaux, dans une société übre.
Nos objectifs seront :
1. de prendre en charge et de traduire dans nos actes les justes aspirations des femmes : ouvrières, paysannes, ménagères, intellectuelles, prostituées, domestiques, etc. ;
2. d’élever notre niveau de conscience et de renforcer notre engagement multiforme dans la lutte pour la liberté, la démocratie, le progrès et la justice sociale ;
3. de réfléchir et d’agir sur la situation des femmes, aux plans économique, social, politique, culturel et psychologique dans le passé, le présent et l’avenir ;
4. de renforcer notre compréhension des mécanismes de l’oppression dont nous sommes victimes ;
5. de développer une nouvelle conscience féministe faite de résistance et de lutte contre toutes les idéologies qui oppriment et seconda-risent les femmes ;
6. de lutter contre toutes les formes d’oppression des femmes, dans la vie privée comme dans la vie publique ;
7. de revendiquer et de faire respecter et appliquer nos droits : droit au travail et à un salaire décent, droit à un salaire égal pour un travail égal, à la formation, à la santé, droit à contrôler notre fécondité notamment par la contraception et l’avortement ;
8. d’exiger la participation des femmes à toutes les instances et institutions politiques, économiques, sociales et culturelles ;
9. de faire introduire la composante femme à tous les projets de développement économique et social ;
10. de faire exercer le droit à la fonction maternelle ;
1 1. d’aider les femmes à acquérir par des mesures spécifiques en matière d’éducation et de formation, un savoir et un savoir-faire qui leur permettent d’améliorer leur existence ;
12. d’initier en rapport avec les femmes, des projets socio-économiques qui les aident à renforcer leur autonomie ;
13. de susciter et d’entretenir la solidarité entre les membres ;
14. de nous solidariser avec toutes les femmes sénégalaises à l’intérieur comme à l’extérieur du pays victimes de l’exploitation et de l’oppression ;
15. de nous solidariser avec toutes les autres femmes opprimées particulièrement celles victimes de l’apartheid.
Nous avons conscience que c’est notre particularité en tant que femmes qui nous réunit au sein de cette organisation. C’est la conscience aiguë de cette spécificité qui nous a éveillées aux problèmes dont nous souffrons et qui sont liés aux structures socio-économiques de notre société. Notre lutte en tant que femmes est donc aussi un combat pour le bien-être général. Notre mouvement s’inscrit alors à travers notre féminité bafouée, dans le devenir individuel et social des êtres humains.
Cependant, notre combat doit être mené par nous-mêmes. Aucun peuple, aucune catégorie sociale ne s’est libérée en déléguant la responsabilité de sa destinée à d’autres instances qu’aux siennes propres : il n’existe pas de libération par procuration. En outre, jamais une revendication n’a été satisfaite par charité et magnanimité des autorités nanties ou dirigeantes, mais toujours conquise par la volonté et la détermination d’êtres qui se sont levés et organisés autour d’elle.
Partant de ce principe, nous appelons les femmes de ce pays à se regrouper autour de « YEWWU YEWWI pour la libération des femmes » afin de mener le combat qu’elles seules sont en mesure d’entreprendre et de gagner.
♦ Quels sont les débats des féministes sénégalaises ?
Un des débats qui existe depuis la fondation de YEWWU-YEWWI porte sur la possibilité ou non d’un mouvement autonome des femmes de masse au Sénégal... Nous pensons que la situation objective, c’est-à-dire l’état de la société sénégalaise, ne le permet pas. Cette appréciation a des implications en terme de tâches. Des femmes en désaccord avec cette analyse ont quitté YEWWU-YEWWI, nous poursuivons le débat avec elles. Elles nous reprochent notamment de ne pas nous préoccuper des problèmes concrets de la masse des femmes et de nous contenter d’être une avant-garde intellectuelle. Je pense que c’est en partie un procès d’intention. Il ne faut pas oublier que sur 175 adhérentes, une vingtaine de femmes seulement sont actives. Nous travaillons toutes, ce qui pose des problèmes de disponibilité. Notre budget est fonction des cotisations qui varient selon les possibilités de chacune. Malgré ces conditions précaires, nous organisons, chaque fois que nous pouvons, des causeries dans les quartiers populaires. Ceci dit, il y a un vrai débat sur les objectifs. Nous pensons que notre rôle n’est pas d’élaborer pour les femmes des projets de développement (des projets de maraîchage en zone rurale, par exemple) comme le font certaines associations. Notre tâche est de mener un travail d’explication afin que les femmes prennent conscience de leur oppression, ce qui ne veut pas dire que nous refusons de nous adresser à la masse des femmes. Nous sommes les seules à dénoncer l’oppression des femmes dans sa globalité ce qui explique notre impact dans les médias. C’est une avancée considérable au Sénégal. L’Afrique a un retard énorme, il n’existe pas de couche intellectuelle impliquée dans un processus de réflexion sur un changement de société nécessaire et qui puisse le rendre clair à l’ensemble des gens. Je pense qu’il est indispensable d’avancer sur l’analyse de l’oppression des femmes sénégalaises sinon je ne vois pas comment, à la base, les femmes pourraient accéder à la compréhension de leur situation. Il nous faut populariser nos explications. Notre revue Fippu est un outil auprès des couches sociales intermédiaires, comme les animatrices rurales qui sont un relais pour véhiculer nos idées auprès des femmes qu’elles encadrent. Il est important de multiplier ces relais pour toucher un nombre croissant de femmes, ce sont les conditions pour construire au Sénégal dans l’avenir un mouvement des femmes à une échelle de masse.
Propos recueillis par Catherine Rosehill.
Notes
- Dakar, décembre 1983
- 1 . And-Jeff : principale organisation révolutionnaire au Sénégal dont l’origine est maoïste.
- 2. Marabout : chef religieux. La plupart des musulmans sénégalais se regroupent au sein de deux ou trois confréries marabouti-ques dirigées par des «grands marabouts » de plus en plus assimilables à la classe dm-geante.