Isabelle de Zuylen, dite Belle de Zuylen, hollandaise, née en 1 740, qui devint Isabelle de Charrière par son mariage à 21 ans avec le gentilhomme suisse Charles-Emmanuel de Charrière, fut-elle une « aristocrate révolutionnaire » comme le suggère le sous-titre de l’anthologie de ses œuvres de 1 788 à 1 794, réunie, présentée et commentée par Isabelle Vissière 1 ? Ni l’une ni l’autre, à la stricte vérité. Et ce sous-titre est bien plutôt une concession à la mode du Bicentenaire. Elle se définit bien mieux elle-même en écrivant un jour de juillet 1 792 ; « Je suis beaucoup plus anti -aristocrate que je ne suis démocrate. »
En fait, on ne comprend rien à l’importance de cette femme, à son rôle et à son oeuvre si on ne la situe pas clairement dans son statut de classe et sa formation. Si elle appartient à la haute noblesse par son père, elle est de grande bourgeoisie commerçante par sa mère, dans un pays où, comme en Angleterre, les sommets de ces deux classes sont déjà largement fondus, ce qui les induit aisément à un certain progressisme par rapport à l’arriération sociale française.
Très jeune, Belle se situe en avant même de son milieu par son intelligence et son caractère. Elle utilise et élargit les marges tolérées à l’éducation d’une jeune fille ; refiise de tricoter et de coudre et avale toute la culture des Lumières, doutes religieux compris. Mathématiques, langues, philosophie, arts... Elle écrit, et est si brillante qu’elle effraie quelques prétendants et... en écarte d’autres pour finir par choisir celui qui lui convient : un homme intelligent mais effacé qui la laissera s’épanouir, d’abord à Paris où elle connaîtra tout ce qui compte — et va jouer un rôle dans la révolution prochaine — du monde culturel, politique et — Suisse oblige ! — financier ; puis, après des cures que lui impose sa santé, qui ne sera jamais bonne, et des visites (à Voltaire, dans son Femey), des rencontres (Diderot à La Haye, d’Holbach à Plombières), elle s’immobilise en 1787 et pour le reste de sa vie en son château de Colombier, dans le Neufchâtelois, territoire suisse qui appartient alors au roi de Prusse. C’est de cet observatoire, neutre jusqu’en 1798, et centre d’un étonnant réseau de correspondants européens, qu’elle va considérer et juger la Révolution.
Isabelle de Charrière
La dernière grande dame des Lumières
Isabelle de Charrière a 49 ans en 1789. Si ses positions politiques vont évoluer au travers de la Révolution, sa conception du monde et de la société, ses principes esthétiques ne changeront plus. Elle est, jusqu’au bout des ongles, une femme des Lumières ; disciple d’abord de Rousseau (dont elle sera co-éditrice des Confessions), elle en tempère l’austérité par un léger voltairianisme et une légèreté gaie, proche de celle de Diderot (qu’elle n’aime pas) et qui est celle des salons frondeurs de l’Ancien Régime. Elle notera, en 1791, que les Jacobins ont proscrit le rire de leurs séances, et croira même que c’est leur club qui a « changé l’humeur et le caractère des Français ». Pourtant, elle se souvient qu’avant la Révolution, elle n’avait pas « trouvé les Parisiens gais [mais] féroces. (...) On courait à la grève voir pendre et rouer son semblable. C’était déjà un vilain peuple en vérité. » Cela sans établir de rapport entre cette « férocité » et la responsabilité que pouvaient en avoir ceux qui organisaient de pareils spectacles.
La férocité, elle sait pourtant que ce n’est pas le propre du seul bas peuple. Avant 1789, une révolution a éclaté en Hollande, son pays. Elle a été vaincue en un an, et la répression orangiste a été une véritable terreur. Ce sera la base de son « réformisme radical » dont elle a la naïveté de croire pouvoir convaincre Louis XVI lui-même, à qui elle fait la leçon avec un conte, Bien-Né.
Mais, inversement, en 1789, avec ses Lettres d’un évêque français, c’est au peuple qu’elle fait la leçon, avouant: « une chose m ’effraie ; c’est que trop frappés de maux, les gens les mieux intentionnés ne prévoient pas assez les dangers des remèdes ».
Sa philosophie de la nature lui fera toujours refuser la revendication révolutionnaire de l’égalité. Elle pensera en 1799 comme elle pensait en 1789, et écrira : « Je dirais avec confiance au grand nombre .-travaillez et ne cherchez ni la science, ni les distinctions. La nature (sic) ne semble pas nous avoir fait pour la réflexion abstraite et profonde. » En fait, elle n’établit aucune différence entre inégalité de capacités naturelles et inégalité sociale. Elle ne prend même pas garde qu’elle l’établit cependant à propos des femmes quand elle écrit : « il n’y a point d’égalité parmi les hommes, mais la plus grande, la plus frappante de toutes les inégalités est celle qui leur vient de l’inégal usage de leurs facultés-H semble que les organes en soient réellement modifiés et changés et que ce ne soient plus des hommes de la meme espèce que ceux qui depuis le commencement de leur vie se sont occupés exclusivement l’un d’une chose, l'autre d’une autre (...) L’infériorité que l'on voit presque toujours chez la femme la plus spirituelle comparée à un homme d’esprit n 'a pas d'autre cause. »
Son attitude à l’égard de la religion oscille entre ces deux « maîtres », Voltaire et Rousseau. Versant Voltaire, l’idée que l’homme « s’il ne craint pas Dieu n’a quoi que ce soit à craindre » ; du côté Rousseau, l’indignation du : « Votre peuple croit avoir déporté Dieu en expulsant ses prêtres », et une violence, qui sera celle de Robespierre, contre les athées auxquels elle refuse le droit au blasphème. Toutefois, tolérante entre les églises -Suisse oblige — et anticléricale, elle propose que les « sectateurs » de chaque culte en fassent les frais et entretiennent leurs ministres.
Fille d’un siècle où la revendication féministe a atteint une hauteur jusque-là sans précédent, et que les Lumières ont commencé à théoriser, et alors qu’elle a à subir la condescendance d’hommes qui acceptent mal qu’elle s’occupe de questions sérieuses, c’est pourtant du côté de Jean-Jacques Rousseau qu’elle se situe, c’est-à-dire en recul de l’élan qu’une Olympe de Gouges va prolonger avec sa Déclaration des droits de la femme2, et dans un conformisme renforcé, et fondamentalement misogyne 3.
Ainsi, alors qu’une des rares conquêtes des femmes pendant la Révolution -voire la seule — est le droit au divorce, madame de Charrière en met sinon la condamnation, du moins la critique dans la bouche d’un de ses personnages, et encore une fois d’un révolutionnaire.
Il est donc clair qu’Isabelle de Charrière est entrée et a traversé la Révolution avec une culture déjà obsolète. Et elle en prendra conscience en 1799 quand elle écrira : « Mon scepticisme me paraît venir de la disproportion de ma tète avec l'objet qu’il faudrait quelle embrassât tout entier pour le juger comme il faut. »
Cela ne rend que plus estimable l’effort qu’elle fit pour se tenir à flot des événements et la lucidité avec laquelle elle s’efforça de les regarder.
Entre deux feux
Révolutionnaire, ellè l’est en 1789, comme les dirigeants de premier plan qu’elle admire, La Fayette (qu’elle verrait bien dictateur) et Bailly. La Révolution, pour elle, c’est en finir avec des privilèges archaïques, l’oisiveté ruineuse des nobles de cour, l’arbitraire politise ; c’est une grande réforme qui mette la France sur le pied de l’Angleterre, bref !®e parfaite révolution bourgeoise dont jj serait préférable que le roi prenne 'initiative, sinon il faut appréhender les débordements populaires.
Mais elle a beau prêcher les réformes Préventives (comme Goethe le fera de son côté à Weimar), dire « si j’étais le roi d’Espagne », écrire un nouveau conte voltairien, Aiglonette et insinuante, pour incliner Marie-Antoinette à la souplesse et, plus tard, fournir une suivante à la favorite de Frédéric-Guillaume II, le roi de Prusse, son souverain, pour tenter de l’influencer, elle méconnaît que les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre.
Tant pis pour leur aveuglement. A la fin de 1790, elle n’est pas de ceux qui veulent déjà arrêter le mouvement. Elle écrit au contraire : « Je souhaite à dire vrai que rien ne réussisse de ce qui arrêterait le torrent actuellement victorieux [car] voir tous les maux se renouveler en sens contraire me paraîtrait encore plus fâcheux que la continuation du cours actuel des choses. » C’est dire qu’elle se souvient de la répression en sa Hollande. Et, lucide, elle s’écrie en février 1791 : « Comment la contre-révolution serait-elle possible ? Les aristocrates commencent à avouer que le peuple, quoique mourant de faim, ne se plaint pas et préfère tout au retour de l’Ancien Régime. »
Mais tout va tourner en 1792 avec le parti de la guerre (Isabelle est pacifiste) et surtout avec le choc du 10 août. Son rêve d’une monarchie constitutionnelle s’effondre. Si la haine qu’elle a pour la noblesse èmigrée demeure aussi forte, elle s’équilibre désormais avec celle qu’elle porte aux « tigres Jacobins », et elle ose penser : « Comme l’atrocité des Jacobins ne change en rien mon idée sur les aristocrates, sur les princes, sur les émigrés, je souhaite qu’il y ait une guerre civile qui nettoie la terre de beaucoup de ces gens de l’un et l’autre parti. »
La voilà durablement entre deux feux.
Son espoir de paix renaît après Valmy et Jemmapes, victoires pour lesquelles elle ne cache pas son admiration : « Qui l’aurait dit que cent cinquante mille des meilleures troupes de l’Europe échoueraient devant vingt à trente mille hommes sans discipline, sans armes et sans souliers ! » Mais c’est en Roland qu’elle espère, contre Marat et Robespierre.
Et c’est Roland qui tombe, Robespierre qui s’élève. C’est la Terreur. Isabelle, qui a multiplié les œuvres brillantes jusqu’à la fin de 1793, plonge dans le désarroi et n’écrira plus rien d’une longue année. Son monde et ses espoirs se sont effondrés. Son ami Benjamin Constant se rallie à la Convention et lui explique qu’un temps viendra où la République n’aura plus besoin d’un tyran à la Robespierre, ce qui l’amènera, en attendant, à se rallier provisoirement au tyran Bonaparte. Isabelle, elle, doute de l’achèvement pacifique de la République et prévoit assez lucidement le prochain avenir des guerres expansionnistes.
Mais l’heure est venue d’un détachement découragé. Dans le recul, cependant, sa réflexion s’approfondit. Ainsi de son bilan de Robespierre : « Robespierre maintenait la Révolution, mais comment aurait pu se maintenir Robespierre ? » Et : « Robespierre était un tyran par accident plutôt que par choix. Mais s’il a voulu la République, je pense que, sur la fin, il ne l’a plus espérée et qu’il faisait ou laissait guillotiner de rage et aussi par peur ; peut-être ne voulait-il rien que reculer la catastrophe qu’il voyait bien ne pouvoir éviter. »
En 1795, les Pays-Bas sont envahis et la République batave est fondée. Isabelle accueille sans regret la chute du régime du stathouder. En 1798, c’est au tour de la Suisse d’être envahie et de devenir République helvétique. L’enclave de Neufchâtel n’en fait pas partie.
Un autre « unique » que Robespierre est apparu, c’est Bonaparte. Mais ce n’est pas lui qui va établir la paix européenne. Isabelle cesse d’écrire des pamphlets politiques.
La lettre d’orientation de vie qu’elle écrit à son neveu en novembre 1799 est aussi un bilan de son expérience de la Révolution : « Je suis vieille déjà et il y a douze ans tout au plus que l’on procède ouvertement à bouleverser les empires, à confondre partout les rangs, à détruire nos institutions et les titres de nos propriétés. (...) Il faut changer de pensées quand les circonstances changent. (...) Dans ce grand mouvement de toute chose à peine discerne-t-on ce qui arrive, l’on ne peut prévoir ce qui arrivera. (...) Supposé même qu ’en France et dans notre pays on pût rétablir les privilèges des nobles, ce ne serait pas pour longtemps. Le respect pour eux est détruit et ne saurait renaître. »
Sur les ruines de son monde, Isabelle de Charrière garde la bouée de sauvetage essentielle des Lumières : il
Observations et conjectures politiques
M. de Charrière jouant aux cartes, dessin d’Isabelle de Charrière.
faut acquérir le savoir. C’est l’instruction qui est la seule valeur sûre, et inaliénable. Ce qui seul peut sauver ceux de sa caste qui sont passés entre les deux feux.
M. de Charrière jouant aux cartes, dessin d’Isabelle de Charrière
Un témoin et son art
Pourquoi lire Isabelle de Charrière aujourd’hui ?
Pour son témoignage, augmenté de celui de ses correspondants, sur l’envers de la Révolution : l’émigration. Et aussi pour son art, dernier feu de l’époque des Lumières prolongé dans un coin du grand incendie.
Les émigrés, ces gens qui ne comprenaient rien et n’apprenaient rien (« tout homme qui sait unir deux idées doit voir le besoin d’un roi de France », écrit l’un d’eux), Isabelle de Charrière nourrit pour eux des sentiments ambivalents. Elle les méprise et les aide de toute sa générosité, mais elle s’en dédommage en les satirisant dans la meilleure tradition classique.
Dès 1789, ils sont arrivés, indigents parasites ou riches arrogants, la plupart mendiants de luxe, pleurnichards, vaniteux, légers, superficiels, ne sachant rien faire de leurs dix doigts et, malgré leur fameuse tradition militaire, en général peu désireux de se battre.
Tout ce monde ne parle que dV hydre » révolutionnaire, d’atrocités, de meurtres, d’incendies et de carnage, de monstres, de la « peste effroyable qui couvrira à jamais de honte ce siècle prétendu de lumière et de philosophie ». Malgré l’hostilité à la Révolution, ils engendrent dans l’Europe entière une aversion pour tout ce qui est français.
Isabelle de Charrière est-elle dupe des mines et des propos de ceux qu’elle protège ? En tout cas, si elle s’efforce d’en peindre de différentes sortes dans son roman épistolaire, Lettres trouvées dans des portefeuilles d’émigrés, et dans ses deux pièces l’Emigré et l’inconsolable, elle n’épargne pas ceux de ses personnages qui sont les plus réalistes, telle duchesse qui continue à se permettre grande chère à côté de ceux qui ont faim, prêche la bienséance en violant toutes les bienséances du soir au matin, intrigue et traite ses hôtes anglais avec goujaterie ; tel aussi l’inconsolable, que l’on n’a privé que de ses privilèges, dont le château est intact dans lequel son oncle vit en repos, qui n’a donc fui que par peur, mais qui, surtout, pour rien au monde ne voudrait travailler pour vivre.
Bien que ces œuvres tendent à la réconciliation dans une Révolution enfin achevée, n’importe qu’elle soit république ou monarchie, pourvu qu’il y ait enfin l’ordre et la paix, elles ne trouvent pas d’éditeur en Suisse et sont mal reçues. C’est qu’elles sont de 1793 et 1794, c’est-à-dire à contretemps. Trop critiques des émigrés pour le monde de l’émigration ; pas assez pour la France dont le gouvernement est « attaqué de toute part », comme le rappelle tout de même le personnage du ministre français, dans l'Emigré, elles ne le sont pas assez pour l’heure française. Elle n’arrangeait rien en tentant d’équilibrer sa critique des « aristocrates de cour » par celle d’un odieux Jacobin, Diogène
Brusquet, sorte de Tartuffe politique, personnage-clef de sa troisième comédie la Parfaite Liberté.
Elle a compris l’importance de la rupture, mais sans pouvoir en suivre le mouvement. Dés 1790, elle écrivait: « Nous vivons dans un drôle de temps. Heureux ceux qui pourront vite se plier à tant de choses nouvelles, les autres seront antiques dans leurs propos et leurs pensées comme nous le serions dans notre habillement si nous reprenions les parures de nos grands-pères et grand-mères. »
Cependant, c’est comme échec des arts et des sciences qu’elle voyait en 1789 un avenir où « presque rien de ce qui était de mise en prose, en vers, sur le théâtre, etc., ne le sera plus ». Et ce sont des signes de barbarie qu’elle verra encore dans l’influence allemande romantique qu’elle décela dans le style de Benjamin Constant et qui ajouta à ce qui les éloignait l’un de l’autre.
Isabelle de Charrière s’éteignit le 26 décembre 1805, neuf jours après que Napoléon, sacré empereur un an auparavant, eut obtenu par le traité de Schônbrunn, la cession de la principauté de Neufchâtel à la France.
Michel Lequenne
Notes
- 1. Ecrits, édition des Femmes, 1989.
- 2. Olympe de Gouges, Œuvres, présentées par Benoîte Groult, Mercure de France, et Cahiers du féminisme n° 48, printemps 1989.
- 3. Disciple de Rousseau, mais femme, Isabelle de Charrière se distingue en prenant la défense de Thérèse Levasseur, «veuve Rousseau », par une lettre écrite au nom de celle-ci, et qui fait front aux misérables attaques dont la pauvre femme était l’objet.