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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les femmes dans les troubles de subsistance en milieu rural

· Cahiers du féminisme, n° 50, automne 1989 · p. 39 · 1 071 mots

Autour de 1789

Les femmes dans les troubles de subsistances en milieu rural

Serge Bianchi 1 , enseignant à l’université de Paris VII et auteur de la Révolution culturelle de l’an II (Aubier), avait fait, lors du Colloque de Toulouse, en avril 1989, une communication sur la mobilisation des femmes en milieu rural pendant la Révolution française. Il a accepté que nous en reproduisions une partie.

Malgré les silences et les omissions des archives, le rôle des femmes en milieu rural 2 apparaît à l’évidence dans deux domaines : la déchristianisation et les troubles de subsistances. Je n’évoquerai ici que le second.

Rôle des femmes

Au début, l’action des « foules taxatri-ces » s’exerce dans les grands marchés de la région, selon des formes déjà présentes en 1775 dans la Guerre des farines 3. Les mentions de femmes dans ces foules rurales, rares pour 1789, se précisent en 1792. A Montlhéry, pour le meurtre du meunier Thibaut en février 1792, il y a quatre femmes sur les neuf personnes interpellées. Pour le meurtre de Simonneau, maire d’Etampes, deux femmes figurent parmi les dix condamnés. En 1795, on connaît assez bien la version parisienne des Journées de la faim (germinal et prairial, an III) : une mauvaise récolte, des rigueurs climatiques inouïes et l’inflation due à la libération des prix conduisent à une pénurie dramatique de grains et farines sur les marchés. Le contexte est le même pour l’Ile-de-France, mais aggravé par les réquisitions pour Paris. La place des femmes dans ces « émotions » est prouvée par les récits faisant état de la participation « tant d’hommes que de femmes », et par la répression : neuf femmes sur dix-neuf inculpés à Avrainville, sept sur quarante-et-un à Pa-ray. La machine judiciaire est rapidement nuse en place : enquête immédiate, avec hois chefs d’accusation : entrave à la libre circulation des grains, non-respect de la loi interdisant les réunions nombreuses, violation des propriétés privées. Parmi les femmes inculpées, on note de nombreuses “journalières » ou femmes de journaliers, ues femmes de vignerons ou de maçons, nés dentellières à Passy, quelques domestiques. La plupart ont moins de 35 ans. Elles sont toutes défendues par le même avocat.

Les verdicts surprennent, comparés avec les jugements précédents dans la région et les jugements parisiens : partout les accusés, tant hommes que femmes, sont acquittés ! Mais, dans le même temps, un vol de montre coûte huit ans de réclusion, un vol de laine quatre ans. Pourquoi cette clémence ?

La plupart des réponses aux interrogatoires se situent dans un registre de « défense passive ». Une femme affirme tout ignorer des faits qu’on lui reproche ; d’autres se déclarent « poussées par la faim », le « besoin » ou le « désespoir ». N’ayant rien que le travail de leur bras, ne récoltant rien, elles ne pouvaient faire autrement. Toutes nient la préméditation, avec des formules parfois ambiguës : « on était convenu sans être convenu », « dans ces cas, on ne sait où l’on va ». Toutes déclarent avoir suivi les autres, sans intention de nuire. Mais le ton est quelquefois plus offensif, voire accusateur : l’exigence des grains est qualifiée de « demande simple et naturelle ». Certaines femmes dénoncent les « prix exorbitants, illicites et punissables », en se plaçant sur le terrain de l’économie dirigée de l’an II. Elles mettent directement en cause les adversaires des journaliers, « les fermiers avides de grains... qui augmentent la misère publique ». Elles contestent les « dénonciations sans preuve » de ces gros cultivateurs contre des « citoyens honnêtes et irréprochables ». Presque toutes les municipalités soutiennent les manifestants par des adresses, des certificats de civisme. La clémence des jugements tient, me semble-t-il, à deux causes :

— les mouvements, à la différence des vols individuels, sont organisés et extrêmement disciplinés. Les démarches sont collectives, aucun meneur n’est désigné ; les voies de fait sur les fermiers sont rares. Les grains réquisitionnés sont répartis avec le plus grand soin. Tout est payé à un prix correspondant à celui de l’économie dirigée de l’année précédente. Les réponses aux interrogatoires sont pratiquement identiques, comme récitées.

-Les autorités n’ont pas pu obliger des administrations locales, pourtant « épurées », à accentuer la répression. Mais les sanctions seront plus lourdes avec l’individualisation des comportements en l’an TV.

Comparaisons et perspectives

On trouve d’importantes convergences, mais aussi des différences avec les « journées » qui se sont déroulées en même temps à Paris et en Angleterre 4.

A Paris, le lien semble étroit, pour le mouvement féminin, entre subsistances et politique. Selon de nombreux rapports de police, les femmes ont joué un rôle essentiel dans la préparation des émeutes, en « véritables furies » forçant « les lâches à marcher 5 ». La répression à leur égard a été dure : peines d’incarcération de six mois à trois ans, surveillance policière constante. En milieu rural, il semble que l’exercice de la citoyenneté soit plus délicat pour les femmes, malgré certaines traditions locales comme à Linas où les femmes fréquentent la société populaire et participent à ses délibérations \

A propos des troubles d’Angleterre, Thompson affirme que « les femmes étaient très souvent les instigatrices des émeutes ». Jouant sur les deux registres de la « fureur légitime » et du calcul de l’impunité due à leur sexe, elles déchargent les convois de grains, et s’attroupent chez les fermiers. L’absence de politique d’économie dirigée et d’institutions de participation politique locales entraîne en Angleterre une répression plus violente. Il y a tout de même, entre les deux pays, bien des convergences dans les discours et les motivations de « morale économique » des foules taxatrices. L’action importante des femmes en matière de subsistance ne saurait donc être niée. Mais, dans nos communes, les archives mentionnent essentiellement le rôle des hommes : ils sont majoritaires dans les rassemblements, ce sont eux qui sont armés de fléaux et qui dirigent les émeutes. On peut affirmer qu’un mouvement féminin assez massif a trouvé dans les revendications sur les subsistances le moyen d’affirmer le droit des femmes à l’existence et à la dignité. Mais il faut tenir compte de l’état des mentalités et des retards de la participation civique en milieu rural, pour apprécier à leur juste valeur l’ampleur et des limites de cette participation féminine aux Journées de la faim de l’an III dans le sud de l’Ile-de-France.

Serge Bianchi

Notes

  1. 1 . Egalement président du Comité pour le bicentenaire de l’Essonne.
  2. 2. Je ne traite ici que du sud de l’Ile-de-France (régions de Corbeil, Montlhéry, Etamps, Dour-dan), régions rurales il y a deux cents ans.
  3. 3. Voir la Guerre du blé au xvm1’ siècle, Editions de la passion, 1988, p. 96-97.
  4. 4. Voir l’article d’E.P. Thompson dans la Guerre du blé au xvme siècle, p. 31-92.
  5. 5. Voir Citoyennes tricoteuses, Dominique Godineau, Alinéa. 1988.
  6. 6. Voir Montlhéty et la Révolution. J. Mè-dard, à paraître aux éditions Amatteis.

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