Infirmières , puéricultrices , agents des Impôts et du Trésor, ouvrières de Peugeot..., les femmes sont présentes dans une proportion très supérieure aux luttes antérieures dans les derniers conflits sociaux.
Elles sont en grève, elles sont dans la rue, certaines sont même à la direction des mouvements. Patronat comme gouvernement, sans parier du mouvement ouvrier, découvrent un univers salarial insensiblement modifié et des motivations nouvelles.
Le travail légitime
Avec la vague actuelle de luttes essentiellement concentrées sur le public ou le para-public — à l’exception notable du conflit Peugeot — on assiste à la « mise en évidence » des transformations subies par le monde salarié depuis une vingtaine d’années. L’évolution avait été passablement occultée par la longue période de léthargie sociale qui commence pratiquement à l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Les derniers mouvements, en revanche, représentent la traduction sociale — au sens de luttes sociales — de la modification sociologique et idéologique d’une partie du salariat.
C’est au début des années soixante-dix que le taux d’activité féminine, stable depuis près d’un siècle, s’infléchit progressivement vers le haut. Rien, en France ni d’ailleurs dans aucun pays industrialisé à l’exception fugace du Japon, n’est venu remettre en cause cette tendance lourde de la fin du siècle. Rien, même pas les deux crises économiques successives, le chômage, les bas salaires, la précarité de l’emploi.
Les raisons de cette évolution ont été souvent et longuement analysées : importance, dans les sociétés développées, du tertiaire dont la main d’œuvre féminine ne peut plus être remplacée par des salariés masculins — hausse très sensible du niveau d’éducation et de formation des femmes qui les « programme » pour une activité professionnelle — aspiration irrésistible, bien que pas toujours formulée explicitement, à l’autonomie.
Le caractère massif, surtout en France, de la participation des femmes au monde du travail et le recul dans le temps dont bénéficie la fin des années quatre-vingt par rapport au démarrage de cette évolution sociologique — vingt ans, c’est une génération — expliquent que les transformations dans les têtes reflètent désormais les transformations du réel. Les femmes sont, dans l’univers salarial, « chez elles », « installées », « légitimes ». Là où leurs grands-mères et pour partie leurs mères étaient de passage, mentalement, même si elles travaillaient de quatorze à soixante-cinq ans sans interruption, elles se sentent à leur place, ni plus ni moins que les hommes, sans excuse particulière à fournir sur le salaire trop bas du mari ou sur la maison à payer. De manière significative, les interruptions en cours de carrière pour élever les enfants, très répandues il y a quinze ans, sont aujourd’hui beaucoup plus rares. Victoire indéniable de la diffusion du féminisme élémentaire dans les couches les plus larges de la population : les femmes se reconnaissent à elles-mêmes le droit au travail.
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Cette évolution ne va évidemment pas sans contradictions. Les femmes restent -et de loin -les principales responsables des travaux domestiques et de l’éducation des enfants. D’où le succès des horaires variables, des mercredis libres et dans certaines professions pas trop mal rétribuées du temps partiel. Mais le temps partiel -lorsqu’il est choisi -est considéré comme un aménagement d’un travail qu’on souhaite garder et non comme la manifestation que la vraie profession est, en fait, celle de mère de famille.
Ce nouvel état d’esprit modifie profondément les relations entretenues par les femmes avec le travail salarié, qu’elles se trouvent dans une profession mixte ou traditionnellement masculine, ou qu’elles se trouvent, au contraire, dans une profession traditionnellement féminine.
Des motivations nouvelles
Les motivations exprimées au cours des derniers conflits sociaux comme les revendications qui ont été formulées font ressortir trois thèmes principaux : les salaires ; l’aspiration à une meilleure qualité du travail ; une volonté de plus grande autonomie ou de moins grande dépendance hiérarchique.
Les revendications salariales sont présentes dans tous les conflits. Elles sont particulièrement évidentes à Peugeot pour des raisons qui tiennent au caractère scandaleusement bas des rémunérations dans le groupe. Mais on les trouve aussi dans les conflits du secteur public qui a subi, toutes catégories confondues, une érosion du pouvoir d’achat depuis plusieurs années et dont les salaires restent notablement plus bas, à qualification égale, que dans le privé.
Que les femmes se mobilisent sur cette question n’est pas véritablement surprenant. Occupant le bas de la hiérarchie professionnelle, elles occupent le bas de la hiérarchie salariale.
Or, cette situation est rendue explosive pour deux raisons. La première est que le niveau de formation, tout particulièrement pour les femmes, coïncide rarement avec le poste occupé. Dans le secteur public, les femmes plus que les hommes sont sur-diplômées. Elles ont, en effet, choisi l’administration pour sa sécurité, pour un état d’esprit moins « sauvage » que le privé ou parce que le privé, plus sexiste, n’a pas voulu d’elles. Mais la rareté des postes mis aux concours pendant plusieurs années, rabaissement des limites d’âge, ont cantonné une masse de femmes d’un niveau de formation relativement élevé dans des tâches routinières, fort mal payées. D’où le sentiment très répandu de ne pas être rétribuées au « juste prix ».
La deuxième raison est que la notion de salaire d’appoint a en grande partie vécu. La multiplication des familles mono-parentales exerce une pression en ce sens. Mais le fait que les femmes ont de plus en plus le sentiment d’avoir le droit au travail légitime le salaire égal et donc rend insupportable la manifestation d’inégalité que représentent les salaires féminins. Les infirmières avaient ainsi parfaitement intégré que la raison majeure de la faiblesse des rémunérations de leur profession tient à son caractère féminisé.
L’aspiration à une meilleure qualité du travail est un autre élément-clé des mobilisations récentes. Ce thème était très présent dans la mobilisation des infirmières. On le retrouve dans la grève du personnel des Finances dont il ne faut pas oublier qu’il regroupe, tous sexes confondus, les fonctionnaires les mieux payés de leur catégorie. La longueur et la dureté de la grève s’expliquent donc, aussi, par des conditions de travail qui rendent impossible le fonctionnement du service-pénurie matérielle poussée jusqu’à l’absurde, réduction aveugle de personnels au nom du « moins d’Etat »...
Or, plus formées, plus qualifiées, donc plus motivées, beaucoup de femmes acceptent moins volontiers de faire n’importe quoi dans n’importe quelle condition. L’implication dans le travail, devenue plus générale, suppose que ce travail ait un sens et puisse être effectué dans des conditions décentes.
La volonté d’autonomie, la moins grande tolérance à la hiérarchie découlent des éléments déjà évoqués. Les rapports avec les médecins étaient un facteur non négligeable de la mobilisation des infirmières. Ces dernières sont de plus en plus capables d’accomplir des actes médicaux hautement spécialisés pour lesquels les médecins n’ont pas reçu de formation. Les frontières entre les compétences s’estompent partiellement alors que les statuts et, derrière eux, les rapports humains ne se modifient pas.
Au ministère des Finances, la grève a concerné les personnels des Impôts et du Trésor. De bons esprits comparent depuis longtemps ces deux administrations à l’Armée rouge en marche. Le principe de base est que l'efficacité naît de l’obéissance et que l’empilement des chefs est gage de qualité. L’ennui est que cette méthode qui marchait admirablement, il y a vingt ans, fonctionne difficilement avec un personnel plus qualifié et qui attend autre chose de la vie professionnelle que la ligne bleue de la retraite, Dans cette allergie à la hiérarchie, l’évolution du regard des femmes sur leur carrière joue un rôle certain.
Force est de constater que le mouvement ouvrier, toutes tendances confondues, n’a pas réellement pris la mesure des changements intervenus. Quand tel ou tel organe de presse qui s’en réclame décrit longuement, sur plusieurs numéros, la grève des infirmières sans s’apercevoir que ce sont des femmes, on peut être raisonnablement inquiet.
Cette évolution pose toutefois des problèmes au mouvement féministe lui-même. Celui-ci a commencé à réfléchir sur les luttes ouvrières avec Lip, où le problème posé était celui de la mauvaise intégration, pour cause de sexisme, des femmes dans la lutte. Il a poursuivi avec des grèves de femmes survenues dans des couches surexploitées : ouvrières de Cerisay, des poupées Bella....
Ni les infirmières ni les contrôleurs des Impôts ou du Trésor ne sont surexploitées et il s’en trouve peu que leur mari ait battues parce qu’elles étaient en grève. Si on les interroge, peu se disent féministes. Mais beaucoup expliquent dans le même temps que si elles sont mal payées, si le « chef » est désagréable, c’est parce qu’elles sont des femmes. Ce paradoxe est évidemment le produit de l’absence d’un mouvement féministe organisé qui puisse servir de référence.
Il ne doit pas être une excuse pour sous-estimer l’importance de l’évolution constatée dans des secteurs importants de la main-d’œuvre féminine. Comme cette évolution elle-même ne doit pas cacher l’existence et même l’augmentation des catégories les plus exploitées de la main-d’œuvre féminine, soumises au travail précaire, qui n’ont pas la possibilité de participer à des luttes sociales, et dont les aspirations, hormis la stabilité de l’emploi, sont plus difficiles à cerner.
Oriane Méricourt