La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Pologne : L’Église, l’État et le droit à l’avortement

· Cahiers du féminisme, n° 51, hiver 1989 · p. 26-30 · 4 963 mots

Peu avant les élections qui devaient entraîner la chute du gouvernement du POÜP, en juin dernier , l'équipe d’experts de l’Episcopat polonais, appuyée par soixante-seize députés du Parlement polonais — dont soixante-huit hommes — lançait un pro jet de loi « en défense de l’enfant conçu » par la voix d’un député du PZKS (Union catholique sociale polonaise). Ce dernier proposait l’abolition de la loi de 1956 et l’interdiction pure et simple de l’avortement, assortie de trois ans de prison pour la femme et pour le médecin qui enfreindraient la loi. Les réactions ne se sont pas fait attendre. Pour la première fois depuis l’instauration de la République populaire de Pologne, des femmes polonaises sont descendues dans la rue pour défendre ce qu’elles considèrent comme un droit, contre tous ceux qui entendent le leur dénier.

Dans le débat qui a traversé l’ensemble des médias, les points de vue les plus extrêmes se sont exprimés. Alors que la presse catholique saluait le projet de loi en disant son espoir « que cesse enfin le temps des infanticides », divers journaux liés au POUP réagissaient au contraire en titrant : « Non aux pressions », « Peut-être faudrait-il demander leur avis aux femmes ? » et « Nous voulons décider nous-mêmes ».

Quant aux représentants de Solidar-nosc, après une première déclaration de Walesa disant : « Il faut faire quelque chose pour qu ’on cesse de s ’entretuer », ils cherchèrent surtout à esquiver le débat « pour ne pas en faire un enjeu politique des élections » '. Parmi les innombrables femmes — souvent cathoüques pratiquantes — qui ont écrit aux journaux pour protester contre ce qu’elles appréhendaient comme une ingérence dans leur vie intime, beaucoup ont dû éprouver un certain désarroi en constatant que les seules voix à défendre leurs intérêts en la matière étaient celles de représen-tant(e)s et d’allié(e)s du POUP.

Des entretiens que nous avons eus avec des travailleuses et avec des étudiantes 2, il ressort que la majeure partie des femmes directement concernées par la loi estiment que la décision leur appartient. Elles considèrent cependant l’avortement comme une solution extrême, et la plupart disent l’exclure pour elles-mêmes. Pourtant les Polonaises avortent beaucoup plus fréquemment qu’ailleurs. Comment interpréter les contradictions entre les déclarations d’intention et la réalité ? Quelles sont les motivations animant ces femmes qui, de facto, ont plus fréquemment recours à l’avortement qu’à une contraception efficace pour éviter une grossesse non désirée ?

« Alors, on avorte ? »...

... demande un gynécologue à une femme enceinte venant le consulter, avant même de connaître l’objet de sa visite. Il ne s’agit pas là d’un racontar répandu par les bigots, mais d’une histoire vécue par des femmes favorables au droit à l’avortement — et qui n’avaient, en l’occurence, aucune intention d’avorter. Elle traduit bien la façon dont l’avortement, loin d’être appréhendé comme une solution de dernier recours, passe — non seulement chez les femmes, mais chez une partie des médecins concernés — pour un moyen de contraception comme un autre.

Alors que les estimations portaient sur 400 à 500 000 avortements par an avant l’adoption de la loi, les données officielles laissent entendre que le nombre annuel se serait situé autour de 140 000-160 000 jusqu’au début des années quatre-vingt et qu’il aurait même reculé depuis lors. Mais ces chiffres n’ont que fort peu de choses à voir avec la réalité, et il est d’autant plus aisé aux autorités de se « tromper » que seule une proportion limitée des avortements — effectués dans les hôpitaux et dans les permanences médicales — sont enregistrés officiellement. Pour leur part, la plupart des gynécologues privés se gardent bien de les déclarer afin d’échapper au fisc. Or compte tenu des pressions morales exercées par l’Eglise et par la société, la majorité des femmes préfèrent s’adresser à des praticiens privés pour garder le secret — quel que soit le prix qu’il leur en coûte (50 à 100 % d’un salaire moyen). Cette tendance n’a fait que se renforcer ces dernières années, avec la dégradation des conditions d’accueil dans les hôpitaux. Ainsi s’explique l’écart entre les statistiques officielles et les estimations des spécialistes qui font état de chiffres oscillant entre 500 000 et 700 000 avortements depuis une quinzaine d’années. Autrement dit, on compte à peu près autant d’interruptions de grossesse que de naissances par an (587 700 naissances en 1988).

On ne saurait insister sur la question de la quantité sans mentionner le problème de la qualité. Si les femmes préfèrent s’adresser à des médecins privés, ce n’est pas seulement par souci de discrétion. C’est aussi parce qu’elles n’ont aucune envie de se retrouver parquées dans un couloir, face à un médecin ne cachant pas sa mauvaise humeur d’avoir dû repousser une opération obstétrique délicate pour s’occuper en priorité d’une patiente enceinte dont l’interruption de grossesse ne peut attendre. A tort ou à raison, la plupart des femmes interviewées ressentent la prise en charge dans un cabinet privé comme plus sûre médicalement que dans un hôpital, même en cas de complications. « Mon médecin privé m ’a donné un numéro de téléphone où je pouvais le joindre en permanence, alors qu ’on sait bien ce qui arrive à celles qui sont abandonnées des heures dans leur coin à l’hôpital, sans que personne ne s’occupe d’elles » dit une ouvrière d’une entreprise de Lodz.

A l’hôpital, comme dans les cabinets privés, l’interruption consiste généralement en un curetage tardif (onzième et douzième semaine surtout), la méthode par aspiration n’étant quasiment jamais

6 mai 12 h. Manifestation au monument Kopemik, contre le projet de loi sur l’interdiction totale de l’avortement.

pratiquée. Les médecins savent à peu près de quoi il s’agit. Mais ils manquent de matériel adéquat, comme ce chef de clinique de Cracovie, ou se montrent sceptiques quant à son efficacité, comme cette praticienne de Lodz (qui ne précise pas sur quels résultats d’expériences elle se fonde). Quant aux femmes, elles n’en ont pour la plupart jamais entendu parler. « Moi, je sais vaguement ce que c’est parce que j’ai lu quelque chose là-dessus dans un roman policier en anglais » dit l’une d’elles. Lorsqu’on demande aux médecins si les femmes sont informées des conséquences d’un avortement à la douzième semaine plutôt qu’à la sixième ou à la septième, il n’est pas rare de s’entendre répondre que cet aspect de la question ne relève pas d’eux et qu’il y a des permanences à cette intention. Rien d’étonnant dès lors si la proportion des effets secondaires dus aux avortements est particulièrement élevée en Pologne. Quoique là encore, il n’y ait pas de données fiables. L’Eglise brandit le chiffre de 50 % de cas de stérilité, d’accouchements prématurées, de fausses-cou-ches, etc., chez les femmes ayant avorté à leur première grossesse, sans jamais préciser ses sources. Et de nombreux médecins reprennent ces données sans sourciller. Pour autant, personne ne pose sérieusement le problème des mesures à prendre pour sortir d’une telle situation.

6 mai 12 h. Manifestation au monument Kopernik, contre le projet de loi sur l’interdiction totale de l’avortement

Coït interrompu et calendrier en guise de contraception...

Poser le problème de l’avortement, c est bien sûr poser celui de la contraception. Or la situation n’est pas rose. Non seulement la plupart des contraceptifs modernes font défaut sur le marché, mais la qualité des rares produits à disposition laisse plus qu’à désirer, sans compter l’absence totale d’éducation là-dessus dans les écoles. Après qu’un professeur d’obstétrique de Nowa-Huta 3 nous eut solennellement déclaré qu’on trouvait tous les contraceptifs voulus dans les pharmacies et que sa ville disposait de multiples permanences où les femmes pouvaient aller consulter sans faire de queue, nous avons décidé d’en juger par nos propres yeux. Résultat : deux des trois permanences du quartier où nous nous sommes rendues étaient fermées par manque de personnel, et dans la troisième, la queue qui s’était formée impliquait plusieurs heures d’attente pour les dernières arrivées. Par ailleurs, une seule des pharmacies visitées avait en stock un stérilet de marque polonaise (dans une seule taille, pour les femmes ayant déjà au minimum deux enfants) — celui-là même dont une gynécologue de Varsovie nous avait dit qu’elle avait renoncé à le prescrire à ses patientes, vu la fréquence des complications résultant de son utilisation. Pour le reste : rien. Pas de pilule, pas de préservatif, pas de diaphragme, pas d’ovules, rien... La même expérience se répéta à Cracovie et à Lodz. A Varsovie, une seule pharmacie sur l’ensemble de la ville avait des pilules en stock. Mais la marque variait d’une semaine à l’autre. « Comment voulez-vous que je prescrive un type de pilule à une patiente quand je suis assurée quelle ne pourra pas se le procurer deux fois de suite ? » En outre, il n’existe ni minipilule, ni « pilule du lendemain », et les pilules de fabrication polonaise sont peu prisées par les femmes, parce que très chargées en hormones. Le seul endroit où il soit possible de se procurer à peu près régulièrement des contraceptifs de bonne qualité (de fabrication étrangère), c’est au Pewex 4, en échange de dollars. Encore n’y trouve-t-on que des pilules et des stérilets (ces derniers coûtant environ la moitié d’un salaire moyen). Pour les jeunes ou pour les adultes qui n’ont des rapports sexuels que très irrégulièrement, c’est la misère absolue. Les spermicides avaient acquis une certaine popularité, mais le contrat d’importation pour le produit de fabrication yougoslave qu’on trouvait il y a encore deux ans a été interrompu sous prétexte qu’un médecin polonais s’apprêtait à en fabriquer un autre... lequel n’est toujours par sorti. On trouve de temps à autre des préservatifs dans les kiosques « Ruch », mais une enquête de l’IPPF a montré que leur qualité laissait à désirer : alors que les produits occidentaux, et même chinois ou coréens, résistent à 1,5 litres d’eau, les polonais n’en supportent que 300 millilitres... Comment s’étonner dès lors si la Pologne est l’un des pays où l’on a recours aux méthodes de prévention les moins efficaces, malgré la proportion croissante de couples (plus de 80 %) se disant convaincus de l’utilité de la contraception? En 1977, une large enquête du GUS indiquait que plus de 70 % des couples polonais avaient recours exclusivement aux dites « méthodes naturelles » préconisées par l’Eglise (calendrier, température) et au coït interrompu, alors que les femmes utilisant la pilule et le stérilet se montaient respectivement à 7 % et 1,6 %. Récemment, le recours aux « méthodes naturelles » semblait même avoir augmenté chez les jeunes couples, en raison des campagnes agressives de l’Egüse. Cependant, le rôle de la propagande catholique ne saurait être le seul facteur d’explication, en l’occurence. C’est au contraire dans l’action combinée de l'Eglise et de l’Etat qu’il faut chercher les raisons de la situation actuelle.

L'hypocrisie de l'Etat

« On est en droit de considérer que l’évolution de l’information émanant du gouvernement ainsi que les mesures éducatives en matière de planning familial et de contrôle des naissances au cours des quinze dernières années conduisent tout droit à l’ignorance » 5.

Ce jugement d’un démographe très critique s’en prenant à l’hypocrisie de l’Etat s’appuie sur le constat de la régression intervenue à ce propos dans la politique du régime polonais. Dans les années cinquante et soixante, des efforts avaient été entrepris pour améliorer l’information sur les contraceptifs existants et leur diffusion, pubüer des brochures d’éducation pour les adolescents, en même temps qu’était créée la Société pour une maternité consciente — devenue par la suite la Société pour le développement familial (TRR).

Mais dès la fin des années soixante-dix, cette activité avait presque complètement cessé. La TRR ne disposait que de douze centres de consultation dans tout le pays et d’une aide financière très limitée. La censure gouvernementale s’en prenait même à ses publications qualifiées d’« immorales » et d’« obscènes ». Mikolaj Kozakiewicz, l’un des premiers animateurs de la TRR, souligne pour sa part que le puritanisme fut un trait constant du communisme polonais et « que ses partisans étaient en tous les contraceptifs lancés avec force propagande dans les années cinquante sont depuis longtemps dépassés, mais depuis la fin des années soixante, la production de diaphragmes et de spermicides a diminué de huit fois, celle des préservatifs de deux fois, les stérilets lancés en 1970 sont huit fois moins nombreux aujourd’hui, et la pilule est produite en même quantité qu’il y a dix ans... Quant aux plans de formation des infirmières, des psychologues et des assistants sociaux dans le domaine de l’éducation sexuelle et de la contraception, ils n’ont jamais été appliqués. Dans un grand hôpital d’Etat de Nowa-Huta, ce sont au contraire des affiches couvertes de slogans contre l’avortement et de photos de fœtus sanguinolents que nous avons trouvées dans les couloirs du département de gynécologie. La seule qui parlait de contraception prônait les méthodes « naturelles ».

L’Etat porte donc une très lourde responsabilité dans la situation créée dans le domaine de l’avortement et de la contraception : « Quand le gouvernement néglige le planning familial et qu’il existe un manque aigu de contraceptifs, les méthodes efficaces sont rarement utili- rek accéda au pouvoir avec le soutien déguisé de l’Eglise en 1970, il mit en place un programme de développement économique accéléré qui comportait une poütique pro-nataliste vantant le modèle de familles nombreuses (deux + trois), Tant les médias que l’Eglise présentaient alors les mères de huit et de douze enfants comme des « mères héroïques »... et ce cours persista jusqu’à la fin des années soixante-dix. En revanche, lorsque la vague démographique ascendante de 1982-1983 inquéta le gouvernement de Jaruzelski, ce dernier adopta une poütique anti-nataliste (qui se traduisit entre autres par l’attribution de nouvelles subventions à la TRR). Le mépris pour les intérêts propres des femmes ressortant de ces « politiques » successives et contradictoires, nous l’avons retouvé dans le paternalisme d’un député du POUP (médecin de son état), membre du Parlement élu en juin 1989 et qu’on nous avait présenté comme un « défenseur des femmes », Certes, ü était opposé au projet de loi de l’Eglise, mais son souci principal était que tout cela ne fasse pas de vagues : « Il faut éviter tout ce bruit, ces manifestations... Il faut laisser faire les parlementaires dans cette affaire. La discussion doit se dérouler au calme, entre spécialistes... » Autrement dit, entre hommes (les femmes représentent 8 % des députés), et sur ce point, ce ne sont pas les curés qui les contrediront !

Rien sur nous sans nous

L’offensive de l’Église

Pendant longtemps, c’est surtout au niveau des paroisses que se développa l’activité de l’Egüse cathoüque contre l’avortement (dans les sermons du dimanche, dans les cours obügatoires de préparation au mariage, etc.). Elle passa à la vitesse supérieure en 1980 -1981, par le biais d’une campagne de presse, en lançant une grande offensive sur le thème du droit à la vie et de l’abolition de la loi de 1956. Certains groupes de Soüdamosc, tel celui de l’Académie de médecine de Szcecin, élaborèrent des plateformes revendicatives aüant dans ce sens.

Le coup d’état du 13 décembre devait mettre un frein à cette campagne, sans ralentir sensiblement les activités des divers regroupements anti-avorte-ment qui existaient déjà ou se sont développés depuis lors, tels « La Protection de l’enfant non né », « Gaudium-Vitae », « SOS famiüe », « Oui à la vie », etc. Ces groupes interviennent sur des terrains divers, aüant des « téléphones de détresse » à l’action prosélyte dans les hôpitaux, en passant par l’aide aux mères céübataires et aux femmes battues, les cours d’« éducation sexuelle » des jeunes couples, la pubücation de brochures sur le bon usage des méthodes « natureües », sur le caractère sacré du mariage, etc. L’une des caractéristiques de la situation actueüe, c’est en effet que

Rien sur nous sans nous points semblables à ceux de l’Eglise dans sées, même dans les groupes sociaux leur position en matière de sexualité, disposant du niveau de formation le plus même s'ils leur étaient diamétralement élevé. Dans de telles conditions, plus la opposés dans tous les autres domai-femme est éduquée, plus elle cherche à nés /. On en a eu un exemple récent éviter un enfant non désiré, et plus elle avec la mise au püon, en 1987, d’un aura recours à la seule méthode de manuel d’éducation sexueüe — le pre-contrôle des naissances disponible : mier du genre depuis des décennies — l’avortement » \ destiné aux lycéens de 17-18 ans. Im-De fait, seules des préoccupations primé à 500 000 exemplaires, ü fut démographiques ont amené l’Etat polo-promptement retiré de la circulation nais à se soucier de planning famiüal. En sous la pression des müieux catholiques, ce sens, les propos de l’Egüse accusant horrifiés par la présence de deux dessins les communistes de n’avoir adopté la loi (très chastes) montrant deux adoles-de 1956 et ses amendements de 1959 cents en train de faire l’amour. A ce jour, que pour cette seule raison sont large-le ministère de l’Education n’a toujours ment fondés. Suite à la poütique anti-na-rien prévu pour en sortir un autre. taüste de Gomulka, ce sont les démo-

Permettre aux individus de prendre graphes qui relancèrent le débat sur conscience de leur sexuaüté et de la l’avortement à la fin des années soixante, maîtriser a toujours été le dernier souci en tenant des propos alarmistes sur la des équipes de bureaucrates qui se sont baisse de la nataüté et sur le vieilüsse-succédées au pouvoir. Non seulement ment de la population. Et lorsque Gie- l’initiative sur le terrain du contrôle des naissances revient à l’Eglise beaucoup plus qu’à l’Etat. Toutes les paroisses catholiques affichent les heures de cours de « préparation à la vie en couple » (outre l’inévitable « exposition » de photos-horreurs sur l’avortement), alors que les institutions d’Etat sont muettes sur la question. L’une des femmes s’occupant d’un « téléphone de détresse » (dont le numéro de téléphone figure en bonne place à l’entrée de tous les hôpitaux de Lodz ainsi que sur les abribus et autres lieux publics) nous expliquera qu’elle a deux cent quatre « petits-enfants » à son actif -autrement dit, des bébés (de mères célibataires le plus souvent) qu’elle a « sauvés » de l’avortement grâce à son pouvoir de conviction. Une autre, qui insiste sur l’action « non-violente » de son groupe (« Gaudium-Vitae »), raconte qu’une de ses activités consiste à contacter les femmes enceintes le jour où elles viennent à l’hôpital pour avorter (grâce aux infirmières qui la renseignent !) et à leur montrer ses photos de fœtus « assassinés » pour les inciter à garder leur bébé... Quant au contenu de l’argumentation utilisée, on l’imagine aisément.

Depuis des décennies, l’Eghse jouait sur l’argument de la baisse démographique. Au cours de la dernière décennie, elle a renchéri sur ce thème en durcissant le ton, et l’on a pu lire récemment dans la presse catholique des propos du genre : « Si l’on admet le chiffre très minimisé de cinq cent mille avortements par an en moyenne, cela signifie que, depuis trente-deux ans que la loi est en vigueur, la Pologne a perdu seize millions d'enfants ! La question qui s’impose est dès lors la suivante: s’agit-il seulement d’un infanticide ou ne s 'agit-il pas plutôt d’un génocide ? (...) Cela fait longtemps qu’Hitler n’existe plus, mais nous, grâce à cette loi “progressiste" et “humanitaire”, nous avançons dans la voie qu’il souhaitait ».

Propos démagogiques d’un journaliste en mal de copie ? Que non pas, puisque divers « experts » laïcs ou religieux réunis en 1988 par la commission parlementaire chargée de discuter d’une éventuelle révision de la loi, tenaient des propos identiques, à peu de choses près. Une ex-gynécologue n’hésitait pas à affirmer que les enquêtes effectuées dans certaines régions faisaient état d’un taux d’avortements dix-sept fois plus élevé en 1967 que dix ans auparavant. Un représentant de l’Episcopat qualifia les contraceptifs modernes « d’instruments de la mort ». D’autres insistaient sur le sacrifice nécessaire de la vie de la mère pour sauver celle du foetus. Aux arguments concernant le poids de l’opinion publique en cette affaire, l’une des participantes à la commission parlementaire parmi les plus fanatiques rétorquait :

Le droit ne peut pas se fonder sur l opinion publique, puisque cette dernière s’avère souvent immorale pour diverses raisons. (...) Il est beaucoup de domaines où il est préférable de ne pas demander son avis à la société ».

Tous ces arguments, nous les avons retrouvés dans les entretiens que nous avons eus avec des représentants des milieux ecclésiastiques ou des militants de mouvements pour la vie, lesquels font feu de tout bois — le caractère « non écologique » (sic) de l’avortement est très en vogue dans la polémique développée par les tenants de la protection du fœtus.

Quant aux incidences médicales ou sociales des grossesses non désirées, ce n’est pas leur problème. Même les femmes enceintes d’un enfant qu’on sait devoir être estropié ou anormal n’ont aucune excuse à leurs yeux, « la vie étant un bien suprême ». Leur intransigeance à propos de la contraception est tout aussi grande qu’à propos de l’avortement. Si d’aucuns ont quelques réserves quant à la position de l’Eglise prohibant toute contraception « non naturelle » (y compris les préservatifs), beaucoup d’entre eux partageaient le point de vue exprimé par un curé à la télévision, lequel proposait l’interdiction de la vente des stérilets « puisqu’ils ont un effet abortif » 8.

Lorsque nous faisions valoir à nos interlocuteurs que les conditions d’existence (de logement en particulier) sont un facteur décisif dans la décision que prennent les femmes — même lorsqu’elles ont la foi — d’accepter ou non la venue d’un enfant, ils balayaient la chose d’un geste. « Les femmes qui ne sont pas en accord avec l’Eglise ne sont pas catholiques ». Et l’argument suprême : « Si elles ne veulent pas de leur enfant, elles n’ont qu’à le donner ou le mettre dans une maison d’enfants ! ». Sans insister sur le mépris d’un tel propos à l’égard des femmes considérées comme de simples ventres, cette réponse apparaît d’au-

Ce que disent les affiches exposées à l’hôpital de Nowa-Huta

Un foetus :

Papa, maman, au secours !

Tu es responsable : ne tue pas.

Un antre foetus :

Mon Dieu, je te remercie d’avoir une mère.

Maman, je te remercie de m’avoir laissé la vie.

Une femme à son mari :

Est-ce qu’on va tout faire pour l’aider, ou est-ce que je le TUE ?

Le Primat de Pologne :

Ce n ’est pas l'usine, mais la famille qui produit les citoyens. Sous le coeur de la mère se cache le peuple.

Un panneau sur le SIDA :

Parle de la narcomanie, de l’homosexualité. Recommande une bonne hygiène personnelle et des mesures de désinfection. Mais ne dit pas un mot sur l’usage de préservatifs !

tant plus scandaleuse quand on connaît les énormes obstacles mis à l’adoption en Pologne et qu’on s’est rendu, comme nous l’avons fait, dans ces sortes d’orphelinats que sont les maisons d’enfants, surbondés, au personnel sous-payé et travaillant dans des conditions d’extrême dénuement. Quant au problème des femmes non croyantes peu susceptibles d’être convaincues par une morale à laquelle elles n’adhèrent pas, la réponse était simple et « naïve » : « Mais la position de l’Eglise est juste et bonne pour tous, puisqu’elle est morale ! ». Face à ce discours, les représentants du POUP et des organisations laïques censées défendre le droit à l’avortement faisaient, il faut le dire, preuve d’une attitute tout ce qu’il y a de plus défensive, et ce n’est pas d’eux que les femmes peuvent attendre une véritable défense de leurs intérêts.

Et les femmes, qu’en pensent-elles ?

Les centaines, puis les milliers de femmes qui ont manifesté dans la rue à l’annonce du projet de loi contre l’avortement, le succès du piquet organisé par des féministes et par la Ligue des femmes devant le Parlement sont un signe de ce que quelque chose d’extrêmement important s’est passé en Pologne. Un début de séisme qu’on n’attendait pas, qui a conduit des femmes, pour la première fois, à dire non tout haut à une politique faite en leur nom et qui ne tient aucun compte de leurs aspirations. Il ne s’agit pas ici de surestimer l’ampleur d’un mouvement qui n’en est qu’à ses balbutiements et qui rencontrera d’autant plus d’obstacles dans son développement que les travailleuses de la jeune génération manifestent des tendances très nettes au repli sur l’univers familial 9. Mais cette réaction témoigne à tout le moins d’un début de prise de conscience face aux contradictions dans lesquelles les Polonaises se trouvent placées, elles qui doivent en même temps « travailler comme un homme » et assurer la quasité totalité des tâches liées au ménage et à l’éducation des enfants dans une situation de crise économique sans précédent.

En soi, les sondages très partiels effectués au printemps 1989 n’ont rien de réjouissant. Ils indiquent une attitude nettement plus rétrograde chez les adolescents (seuls 20 % sont pour le droit à l’avortement) que chez les adultes (53 %), et il faut sans doute y voir l’influence directe du prosélytisme de l’Eglise auprès des jeunes générations. L’écart se creuse particulièrement entre les jeunes filles et les femmes mûres. Les étudiantes se situent plus près de ces dernières — sans doute parce que beaucoup d’entre elles ont déjà l’expérience de la maternité et des problèmes quotidiens qui en découlent. Pour notre part, et contrairement à nos entretiens dans les milieux ecclésiastiques ou de l’intelh- gentsia, nous n’avons pas rencontré une seule femme parmi la trentaine de travailleuses que nous avons interviewées dans les entreprises qui soit favorable au projet de l’Eglise. Tout comme dans les lettres publiées par les journaux (qu’on pouvait penser arbitrairement sélectionnées par des rédactions plus ou moins liées au POUP), elles se montrent pour la plupart scandalisées à l’idée qu’on songe à les mettre en prison. Le plus souvent, elles revendiquent le droit — pour leur sœur, leur collègue ou leur voisine si ce n’est pour elles-mêmes — de décider en la matière (là-dessus, les hommes sont nettement plus nuancés). A la question de savoir si l’Eglise leur paraît avoir une influence décisive dans le comportement des femmes en matière de contraception et d’avortement, la réponse de loin la plus fréquente est : non.

Pour justifier un acte qu’elles disent par ailleurs condamner, elles parlent des difficultés de la vie quotidienne : « Un gamin de plus, mais comment voulez-vous qu’on fasse, avec ces prix, ces heures passées dans les queues ! ». Elles évoquent surtout les problèmes de logement : « Je ne sais pas comment mes filles vont trouver à se loger, alors si on leur ôte le droit d’avorter... ». L’Etat « qui ne fait rien dans le domaine de la contraception » est abondamment critiqué, de même que les médecins « qui ne nous informent pas, ne proposent rien » et qui « font payer même quand ils n'effectuent pas l’avortement eux-mêmes, pour qu'on puisse avoir un lit à l’hôpital ». Plus d’une s’en prend aux curés « qui n’ont aucune idée de ce que signifie entretenir une famille dans les conditions actuelles », qui disposent le plus souvent d’une bonne pour s’occuper de leur ménage, « qui ont de l’argent, des voitures et des appartements pour eux tout seuls ». Presque toutes se disent convaincues qu’une amélioration de la diffusion de la contraception diminuerait le taux des avortements.

Pourtant, ce sont les mêmes femmes qui, quand on leur demande si elles utilisent des moyens contraceptifs modernes, répondent : « non, parce que dans mon cas, ce n est pas nécessaire ». Que veulent-elles dire par là ? Que leur mari « sait se contrôler » ou qu’elles se débrouillent avec la méthode du calendrier. Ont-elles avorté ? Oui, dans plus de la moitié des cas, et souvent plusieurs fois... Certaines avouent qu’elles préfèrent « pécher une fois en avortant plutôt que de pécher tous les jours en utilisant des contraceptifs ». Mais beaucoup ne sont tout simplement pas conscientes des contradictions qu’elles expriment. Rares sont celles qui font explicitement la relation entre leurs pratiques et les carences matérielles dans le domaine de la contraception. C’est dire si l’influence des idées rétrogrades diffusées par l’Eglise est profonde... C’est dire aussi combien reste occulté le problème de la violence qu’elles exercent sur elles-mêmes en recourant aussi fréquemment à l’avortement.

A l’évidence, l’absence jusqu’alors de tout mouvement autonome de femmes dans le champ politique pèse pour beaucoup dans la situation décrite, La Ligue des femmes, inféodée au POUP, a certes réagi au moment du lancement du projet par l’Eglise et impulsé l’envoi de pétitions au Parlement ; mais elle l’a fait avec retard, suite aux protestations de ses militantes de base. Sans être discréditée au même point que le parti, ce n’est pas une organisation crédible pour autant. C’est pourquoi beaucoup de choses dépendront des petits groupes de féministes qui ont commencé à se rassembler à l’occasion des manifestations de ce printemps. Certaines d’entre elles ont été interviewées par la presse et sont apparues à la télévision lors de débats contradictoires, En octobre dernier, elles ont créé officiellement l’Association 1 féministe polonaise, et celle-ci, à la demande du NOW, a organisé le 12 novembre une action de soutien aux femmes américaines qui manifestaient ce jour-là contre la remise en cause de l’avortement aux USA. Ces premiers pas, il s’agit de les appuyer, car la capacité de ce mouvement à prendre son essor dépendra en partie de la solidarité qu’il rencontrera auprès de groupes féministes d’autres pays.

Jacqueline Heinen

Pour tout contact : Polskie Stowarzys-zenie Feministytczne, c/o Bozena Uminska, ul. Mickiewicza 23 m. 39, Varsovie

'

Liberté de conscience.

Nous exigeons le retrait du projet de loi sur la protection de « l’enfant conçu ».

Des crèches oui, Des procès non.

Liberté de conscience

Notes

  1. 1 . Sur le contexte politique dans lequel prit place tout ce débat, voir l’article de Zbigniew Kowa-lewski dans Inprecor n° 290, 12 juin 1989.
  2. 2. Enquête menée d’août à octobre 1989 dans le cadre d’une mission du CNRS, conjointement avec Anna Matuchniak, membre de l’Institut de sociologie de l’Université de Lodz.
  3. 3. Ville ouvrière liée au complexe sidérurgique qui
  4. se trouve à côté de Cracovie.
  5. 4. Magasins créés pour pallier les carences du circuit officiel, où l’on trouve des articles de luxe et toutes sortes de produits de première nécessité introuvables sur le marché.
  6. 5. Marek Okolski, «Abortion and contraception
  7. in Poland», Studies in Family Planning , n°ll, 1983, p. 268. '
  8. 6. «Histoire et politique des lois sur le planning familial en Pologne », in Le planning familial en Europe — la dimension des droits humains , IPPF, Paris 1985, p. 172.
  9. 7. Marel Okolski, op. cit. p. 273.
  10. 8. Il ne répondit pas clairement à la question posée par une féministe qui lui demandait si sa proposition visait également à mettre en prison pour trois ans les femmes utilisant le stérilet.
  11. 9. Là-dessus, voir Jacqueline Heinen, Femmes en réserve. Les travailleuses polonaises entre la famille et l’emploi, IRESCO, Paris 1989.

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