Début octobre, une jeune femme originaire du Mali comparaissait devant la Cour d’assises de Paris pour avoir fait exciser sa petite fille Assa. Plusieurs associations féministes s’étaient portées partie civile . Ce procès a fait resurgir les débats qui avaient traversé le mouvement féministe il y a quelques années : le recours à la justice est-il un moyen efficace et legitime pour combattre 1
Quelques mois avant le procès, des chercheurs et chercheuses de diverses disciplines (anthropologues, sociologues, psychanalystes) ont lancé un appel « Contre la criminalisation de l’excision », afin d’apporter leur soutien à l’avocat de la jeune Malienne. La Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), qui avait rendu pubüc cet appel en avril, revient longuement dans sa livraison de septembre sur cette question '. Martine Lefeuvre, initiatrice de l’appel, s’y indigne de voir traduite devant la justice, comme une criminelle, une femme qui a agi en croyant bien faire, pour respecter la tradition de son pays d’origine : « En vertu de quelles lois le jugement sera-t-il prononcé ? » Elle rappelle le cas d’un autre procès, celui des parents de la petite Bobo, morté en 1982 des suites d’une excision ; le père est devenu fou parce qu’il n’a pas compris pourquoi la justice le considérait comme un criminel.
La tradition contre les droits des femmes
Les questions que pose Martine Lefeuvre, beaucoup parmi les féministes se les sont posées, à l’occasion de ce récent procès comme des précédents. Mais de l’émotion, M. Lefeuvre glisse très vite à un tout autre débat. Au nom du « respect des cultures », elle en vient à une véritable défense de l’excision, en tant que « coutume traditionnelle » : « Les pratiques d’excision ne sont pas universellement criminelles, explique l’appel des chercheurs. Elles choquent les sociétés occidentales. Depuis des temps immémoriaux, des hommes et des femmes considèrent quelles sont indispensables — au même titre que d’autres rites d’initiation qui marquent le corps, comme la circoncision, les scarifica-
’ excision en France ? C’est sur revenir ici.
dons -à l’affirmation de leur humanité. »
Ainsi une pratique qui se traduit, pour des millions de femmes et de petites filles, par une atteinte irréversible à l’intégrité de leur corps et à leurs possibilités de jouissance, par des souf-
Les mutilations sexuelles féminines sont pratiquées depuis la plus haute antiquité...
sont :
-L’excision sunnatique : ablation du capuchon clitoridien (sunna en arabe signifie tradition).
-La clitoridectomie : ablation du clitoris et des petites lèvres, en tout ou en partie.
-L’infibulation ou circoncision pharaonique : après ablation du clitoris et des petites lèvres, les grandes lèvres sont excisées puis cousues ensemble au moyen de catgut ou d’épines d’acacia. On laisse Un tout petit orifice pour le passage des urines et du sang menstruel.
On estime à près de cent millions le nombre de femmes et de petites filles victimes de ces mutilations dans le monde : en Indonésie, au Moyen-Orient (le sud de la péninsule arabe : Oman, Yemen du sud, émirats) et surtout en Afrique, dans une vaste zone qui traverse le continent au sud du Sahara, du Sénégal à la côte orientale. L’infibulation touche principalement la corne orientale de l’Afrique (Soudan, Somalie, Djibouti, Haute-Egypte, quelques zones d’Ethiopie et du Kenya).
Mais l’excision n’est pas seulement un « ailleurs » : elle se pratique aussi en Europe, parmi les populations immigrées. En France, une enquête officielle, en 1984, évaluait à 23 000 le nombre de femmes et de fillettes touchées ou menacées par ces pratiques (cf. Les mutilations du sexe des femmes aujourd'hui en France, op. cit. note 4).
ce débat que nous voulons frances horribles lors de l’« opération », par de nombreuses et fréquentes complications, allant parfois jusqu’à la mort ; une telle pratique ne saurait être qualifiée de mutilation du seul fait qu’elle est d’usage dans des populations dont les systèmes de valeurs sont différents des nôtres !
Pour M. Lefeuvre et les signataires de l’appel, dénoncer ces pratiques serait faire preuve d’ethnocentrisme, voire de racisme, et vouloir imposer nos critères d’occidentaux.
Mais accepter qu’une petite fille ou une femme soit mutilée parce qu’elle est Africaine et que la tradition de son pays l’exige, n’est-ce pas une forme de discrimination ? Comme le rappelle Benoîte Groult, les féministes qui font campagne pour l’abohtion des mutilations sexuelles « défendent un principe universel,-au-delà des particularismes culturels : le droit de l’être humain à l’intégrité et au respect de sa personne. Ce serait du racisme précisément d’exclure les Africains de cette exigence de dignité fondamentale. 2 »
En outre, pour les signataires de l’appel contre la criminalisation de l’excision, l’excision serait un simple « rite d’initiation », au même titre que la circoncision des garçons, destinée à marquer le passage de l’enfant dans le monde des adultes. Cette analyse fut , pendant longtemps celle des (rares) ethnologues qui s’intéressaient à cette question. Mais elle a été depuis une quinzaine d’années profondément remise en cause par les travaux d’autres ethnologues.
Le marquage social des rôles
Nicole Sindzingre, par exemple, a montré la non-équivalence entre excision et circoncision : sur le plan anato- mique, le clitoris n’est pas l’équivalent du prépuce, et les conséquences sur les possibilités de jouissance des femmes excisées et des hommes circoncis sont radicalement différentes. 3
Sylvie Fainzang, ethnologue qui a longuement enquêté sur ces pratiques aussi bien en Afrique qu’auprès des populations africaines vivant en France, explique de son côté qu’on ne peut plus parler aujourd’hui de rituels d’initiation : « En Afrique, en particulier dans les villes, l’excision se fait maintenant très jeune, parfois dès la première semaine après la naissance . Il ne s’agit donc plus d’un rituel marquant la puberté et faisant accéder au rang de femme. C’est encore plus net dans l’immigration. 4 ». Pour elle, s’il y a bien un certain parallélisme entre circoncision et excision, il ne s’agit pas d’un changement de statut de l’enfant à l’adulte, mais d’une procédure de différenciation des sexes : « le marquage sexuel équivaut à un marquage des rôles sociaux devant être assumés par chaque sexe ». Dans la représentation traditionnelle africaine, rappelle-t-elle, le clitoris est considéré comme la partie masculine que le sexe féminin porte en soi à la naissance : « Si la suppression du clitoris équivaut, dans cette représentation, à la suppression de la partie virile de la femme (le clitoris étant associé à la verge), elle signifie également la suppression du pouvoir et de l’autorité dont il est le siège. (...) Un propos fréquent chez les hommes est de dire que chez les Européens, où les femmes ne sont pas excisées, ce sont aussi souvent les femmes qui ' portent la culotte” dans le ménage et le mari n'a plus d'autorité. Laisser à une femme son clitoris, c’est lui permettre d’exercer un pouvoir rival face à son mari dans le contexte matrimonial, ou plus généralement face aux hommes dans la société globale. (...) Il faut donc réduire ce qui, chez la femme, est conçu comme l’équivalent du sexe viril, afin de créer les conditions (physiques) d’une domination (sociale) de l’homme sur la femme. »
C’est bien cette idée d’apprentissage de la soumission que l’on retrouve lorsque l’excision est (ou plutôt était) intégrée à un rituel d’initiation, comme le montre cet exemple que nous a donné Madina Sidibé Diailo, membre du GAMS à Paris 5, à propos de son pays d’origine le MaM : « Autrefois, chez les Bambara et les Malinké, l’excision avait lieu vers quatorze ans. C’était considéré comme une épreuve d’initiation avant le mariage : la jeune fille devait apprendre a supporter la douleur, afin de se préparer à toutes les souffrances quelle aurait à subir durant sa vie de femme mariée (les coups du mari, les douleurs de l’accouchement, etc.). Elle ne devait pas crier pendant qu’on l’excisait afin de donner la preuve quelle était prête à supporter le mariage. »
Aujourd’hui, la plupart de ces rituels initiatiques ont disparu. Mais, comme le montre S. Fainzang, les différents arguments avancés par les intéressés (arguments qui varient selon les groupes ethniques, la religion,...) pour expliquer la perpétuation de la pratique de l’excision trouvent leur cohérence dans cette explication en terme d’ « impératif de subordination féminine » : « Ainsi trouve-t-on souvent des énoncés tels que : ‘‘Le clitoris gêne le mari”, ‘‘il est dangereux pour lui”, ou encore ‘‘il risque de le blesser”, véritables métaphores de l’idée selon laquelle la présence du clitoris chez la femme risquerait d’entraver l’exercice de la domination masculine. Le clitoris est bien, dans cette logique, un organe “dangereux” pour l’homme : la notion de “danger” est ici transférée, par un subtil et classique renversement idéologique, du plan social au plan biologique. »
L’excision est donc bien une pratique qui mutile le corps des femmes afin d’inscrire dans leur chair leur infériorité sociale. Aucun argument de « culture » ne peut justifier de fermer les yeux sur ce qui est un crime et doit être dénoncé comme tel. Mais condamner ne veut pas dire pour autant s’autoriser n’importe quel qualificatif : « Il faut en finir, rappelle le Mouvement pour la défense des droits de la femme noire (MODEFEN), avec cette inflation de termes injurieux, qui braquent bon nombre d’Africain(e)s, même parmi celles et ceux prêt(e)s par ailleurs à embrasser le combat pour l’abolition, mais qui se rétractent derrière leur dignité blessée et leur fierté d’Afri-cain(e)s dès qu'ils s’entendent traiter de “sauvages” et de “barbares”. Leur mémoire collective garde le souvenir de tant de maux qui leur ont été faits, soi-disant, pour les sortir de leur " barbarie et sauvagerie" ! Alors, ils se butent. Et prônent l’identité culturelle. » 6 Ce sont des contradictions dont nous devons tenir compte dans la lutte pour l’abolition des mutilations sexuelles.
Ces principes une fois posés, comment contribuer à la disparition de ces « coutumes », aussi bien en Afrique que dans l’immigration? « Aujourd’hui, souligne Lydie Booth-Bunya du MODEFEN, grâce au travail d’information et de sensibilisation qu’ont fait les différentes associations, nous avons réussi à faire sortir la question de l’excision du domaine du tabou. Il est possible maintenant pour des femmes et des hommes d’Afrique d’en parler ouvertement. Le Centre culturel africain de Paris, par exemple, a organisé l’an dernier un forum de réflexion consacré à l’excision. En Afrique également le sujet n’est plus complètement tabou : plusieurs gouvernements ont clairement pris position contre les mutilations sexuelles, des rencontres inter-africaines ont été spécialement consacrées à ce problème (cf. encadré). C'est une première étape très importante, même si bien sûr l’ampleur du travail qui reste à accomplir est énorme ! »
Comment aller plus avant ?
Contre la médicalisation de l'excision
La première évidence est la nécessité d’un effort soutenu d’information sur les risques immédiats de l’excision (hémorragies, infections, parfois décès) et sur ses conséquences à long terme pour la santé et la vie sexuelle des femmes. En effet, si les femmes concernées sont bien conscientes, pour l’avoir vécue, de la souffrance qu’occasionnent ces mutilations (c’est d’ailleurs en partie pour cela que l’excision se pratique maintenant très tôt : les mères disent qu’ainsi leurs filles ne se souviendront pas de la douleur, et que les plaies cicatrisent plus vite), elles ne font souvent pas le lien entre l’excision et ses conséquences : « Quand il y a des accidents, explique Madina Sidibé Diallo, on n 'en parle pas : c’est "la fatalité”, ‘‘Dieu l’a voulu”... ». Etant donné le taux élevé de mortalité infantile dans les pays d’origine, la mort est considérée comme le destin possible de chaque enfant.
Mais insister sur les risques immédiats de l’excision ne peut en aucun cas justifier sa « médicalisation ». Même sous anesthésie et dans les meilleures conditions d’asepsie, une mutilation reste une mutilation. C’est en outre le meilleur moyen de pérenniser cette pratique. Il semble hélas que certains médecins ne s’embarrassent guère de scrupules et apportent leur concours à un acte qui constitue pourtant une violation totale de la déontologie médicale, puisqu’il y a ablation d’un organe parfaitement sain. Si, malgré des rumeurs persistantes depuis des années, rien jusqu’ici n’est venu confirmer officiellement l’existence de telles pratiques dans les hôpitaux français, en Grande-Bretagne en revanche, des médecins ont reconnu effectuer de telles « opérations » dans leurs cabinets. En Italie, des fillettes originaires d’Afrique orientale ont été excisées et infibulées dans certains hôpitaux publics. La secrétaire d’Etat à la Santé l’a reconnu publiquement : « On ne peut pas faire autrement. En cas de refus, il est assez probable que les parents se tourneraient ailleurs. Il vaut mieux accepter de mettre, à notre corps défendant, les dispensaires publics à leur disposition. » 1 Comment ensuite expliquer que l’excision est un crime et tenter de convaincre les familles africaines d’y renoncer ? En fait, sous couvert de « respect des différences », c’est une attitude raciste que d’accepter pour certains ce qu’on ne tolérerait pas pour nous.
En France, toutes les associations qui luttent pour l’abofition des mutilations sexuelles se sont prononcées très clairement contre la médicalisation de ces pratiques. La majorité des Africains l’ont également rejetée lors du colloque de Khartoum en 1979 (voir encadré).
L’excision est un crime : sa condamnation doit donc figurer explicitement dans la loi. Il ne s’agit pas pour nous de réclamer plus de répression à l’égard des parents qui font exciser leurs filles — nous y reviendrons plus loin — mais de dire clairement qu’on ne peut accepter que certains droits fondamentaux, comme le droit des femmes à conserver l’intégrité de leur corps, puissent être transgressés quand ils concernent des petites filles d’un autre pays : « On ne saurait créer une zone ‘‘d’extraterritorialité” pour le crime de mutilation sexuelle en ne les sanctionnant pas pour raison de coutume », explique la Ligue du droit des femmes.
Toutes les associations concernées sont d’accord pour demander que l’expression « mutilation sexuelle » figure dans le Code pénal, au titre de l’article 312 qui sanctionne les coups et blessures infligés à enfants. Cette modification aurait valeur de reconnaissance de la lutte des femmes contre l’excision et constituerait, pour les associations de femmes africaines, un point d’appui pour leur travail d’information auprès des familles immigrées.
Les limites du recours à la justice
Mais nous savons bien que la simple inscription dans la loi ne suffit pas pour empêcher une pratique aussi profondément ancrée dans la tradition. Dès lors, faut-il recourir à la répression? Pour notre part, nous ne rejetons pas a priori l’idée de procès : comme dans la lutte contre le viol, certains procès peuvent avoir une fonction exemplaire en donnant l’occasion d’un large débat public. Ce devrait être le cas en particulier pour les médecins qui acceptent de pratiquer, en hôpital ou dans leur cabinet, l’exci-
La lente disparition d’un tabou
1959 -L’Organisation mondiale de la santé (OMS), sollicitée pour entreprendre une étude sur « la persistance des coutumes qui consistent à soumettre les filles à des opérations rituelles », répond que ces opérations « résultent de conceptions sociales et culturelles dont l'étude n'est pas de la compétence de l'OMS ».
1973 -Après une longue enquête en Afrique, la journaliste américaine Fran Hosken publie un rapport accablant : plus de 80 millions de femmes et de petites filles sont concernées par ces mutilations. D’abord complètement ignoré, son rapport est repris en 1977 par un grand journal médical britannique. L’écho est alors très important.
1979 -L’OMS organise à Khartoum un séminaire international sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants. Dix pays d’Afrique orientale y participent. Le séminaire dénonce la nocivité physique et psychologique des mutilations sexuelles et se prononce pour leur abolition.
1984 -L’OMS et l’UNICEF organisent un séminaire à Dakar, qui rassemble une centaine de représentants de vingt pays africains. Ce séminaire élabore une série de recommandations visant à faire disparaître les mutilations sexuelles (éducation, information, aide à la reconversion professionnelle des exciseuses,...) et se prononce contre la médicalisation de ces pratiques. Il dénonce également d’autres pratiques telles que le gavage des femmes, les mariages forcés, les tabous nutritionnels et certaines pratiques d’accouchement.
Afin d’appuyer l’application des recommandations du séminaire de Dakar, un Comité inter-africain (CI-AF) est mis sur pied, avec des comités locaux dans une quinzaine de pays (le GAMS, qui intervient à Paris au sein des populations immigrées, en est également membre). Les représentants de ces comités se réunissent à intervalles réguliers pour faire le point de leurs actions.
Le CI-AF met à la disposition de ces comités un matériel éducatif destiné à sensibiliser les populations sur les risques des mutilations pour la santé des femmes (mannequins démontables, diapos, brochures) et apporte un soutien moral et financier à leurs actions. Au Mali par exemple, le CI-AF organise avec la Croix-rouge des tournées de sensibilisation dans les villages ainsi que des groupes de discussion dans les centres de promotion féminine. La radio diffuse régulièrement des émissions d’information sur l’excision.
Dans la plupart de ces pays des associations de femmes participent activement à ce travail de sensibilisation. Quelques chefs d’Etat ont pris publiquement position contre les mutilations sexuelles. Thomas Sankara par exemple, l’ancien dirigeant du Burkina Faso (renversé en 1987) avait dénoncé en 1983 « une pratique qui tente d’inférioriser la femme en lui faisant porter sur elle cette marque qui la diminue, qui lui rappelle constamment qu’elle n’est que la femme, l'inférieure de l’homme (...) ». Des dignitaires islamiques sont également intervenus pour expliquer que l’Islam n’avait jamais préconisé ces pratiques.
Quelques Etats ont adopté des législations prohibitives (le Soudan dès 1946, l’Egypte en 1978, le Kenya en 1982) mais celles-ci restent de peu d’effet en l’absence d’un travail de sensibilisation en profondeur.
sion d’une petite fille africaine et apportent ainsi, en toute connaissance de cause, leur caution à cette coutume criminelle. De même, on ne peut laisser passer sans réagir la mort d’une fillette due aux suites d’une excision. Lorsque Bobo Traoré est morte en 1982, à l’âge de trois mois ; lorsque Mantessa Baradji est morte en 1983, âgée de six semaines, il était légitime qu’il y ait procès en Cour d’assises, pour montrer publiquement que ces morts ne relevaient pas de « la fatalité » mais que les parents étaient bien responsables. Cela ne signifie pas faire de ceux-ci des boucs émissaires : la décision des jurés de la Cour d’assises de Pontoise, en 1988, de condamner les parents de Mantessa à trois ans de prison avec sursis était une façon de « sanctionner une coutume plus que ses adeptes » 8.
Le recours à la justice peut ainsi permettre d’affirmer une condamnation sociale. Mais le parallèle avec la fonction des procès dans les affaires de viol a ses limites. Les femmes qui font exciser leurs filles le font en pensant agir pour le bien de celles-ci — parce qu’elles ont été excisées elles-mêmes, parce qu’elles croient que toutes les femmes le sont, que la religion l’impose, que sans cela leurs filles ne trouveront pas de mari et seront rejetées... Elles se font le relais d’une pratique dont elles sont en fait elles-mêmes les victimes. Dans un procès pour viol, en revanche, c’est bien l’agresseur qui est au banc des accusés, même si trop souvent il n’a pas le sentiment d’avoir commis un crime.
D’autre part, penser faire reculer l’excision grâce à la peur de la répression, c’est méconnaître la force de la pression sociale qui s’exerce sur les familles immigrées vivant en France. Beaucoup de parents préféreront alors différer le moment de l’excision et profiteront d’un retour en vacances au pays pour faire exciser leurs petites filles. Ce serait se donner bien facilement bonne conscience que de se satisfaire de l’idée quV au moins cela ne se passe pas chez nous »... Fondamentalement le problème reste le même.
L’autre risque est de voir des mères fuir les consultations de PMI par peur d’une dénonciation de la part du personnel médical. C’est ce que l’on peut craindre après le procès qui s’est déroulé les 3 et 4 octobre dernier : Fofana Dalla Traoré, vingt-six ans, se retrouvait dans le box des accusés à la suite d’une lettre de la directrice de PMI de son quartier. Lors d’une visite médicale, celle-ci avait constaté que la petite Assa Traoré avait été excisée peu de temps auparavant. Pourtant, la directrice avait elle-même averti la mère, avant l’accouchement, Que l’excision était interdite en France. Madame Traoré, seule inculpée dans ce procès (le père étant absent lors de l’excision et l’exciseuse ayant disparu sans laisser de traces), a été condamnée a trois ans de prison avec sursis — la même peine que les époux Baradji, dont la petite fille était morte. « A partir d’un moment, la répression doit prendre la place de l’information. Il n’y a plus de neutralité possible. », a expliqué l’avocate de l’association Enfance et partage, qui s’était portée partie civile. Mais en matière d’information, de quel poids pèse l’« avertissement » d’une directrice de PMI face à la contrainte sociale exercée par le groupe d’origine ?
Un travail de longue haleine
Or, à l’heure actuelle, aucune réelle politique d’information n’a encore été mise en place par le gouvernement pour lutter contre les excisions. En 1982 pourtant, après la mort de Bobo Traoré, le ministère des Droits de la femme avait réuni un groupe de travail sur les mutilations sexuelles, regroupant des militantes d’associations (GAMS, MODEFEN, Ligue du droit des femmes, MFPF...), des ethnologues, des juristes, etc. Les travaux de ce groupe ont débouché en 1984 sur une série de propositions sur le plan juridique (cf. plus haut) comme en matière d’éducation et d’information : actions de formation en direction de tous les personnels de santé, des travailleurs sociaux, des écoles ; information des familles dès leur arrivée en France et dans leur langue, formation d’interprètes, etc. La table ronde au cours de laquelle les membres du groupe devaient présenter ces recommandations a été annulée au dernier moment, sans explication officielle. Ces recommandations sont restées lettre morte. 9
Si l’information commence toutefois à se diffuser lentement, on le doit au travail persévérant et efficace de quelques associations. Le GAMS par exemple, dont fait partie Madina Sidibé Diallo : « C’est bien de faire des lois, nous a expliqué celle-ci, mais il faut avant tout sensibiliser les gens en France. La plupart des femmes africaines immigrées viennent des villages, où la pratique reste très profondément ancrée. Leur parler tout de suite de l’excision ne donnerait rien. Nous préférons donc les réunir autour de certaines activités -l’alphabétisation, la couture — et parler d’éducation sanitaire. Petit à petit on aborde ainsi les conséquences de l’excision pour la santé. Le message passe alors plus facilement. » Ce travail de sensibilisation passe essentiellement par une intervention dans les PMI : « Nous servons d’interprètes dans plusieurs PMI des Yvelines, précise Madina. De cette façon, les mères se sentent en confiance et peuvent aborder avec nous tous les sujets qui les préoccupent. Nous faisons ainsi un travail d’information et de prévention, en accord avec les puéricultrices et médecins de la PMI. Malheureusement, beaucoup d’autres médecins sont réticents, sans doute ne se sentent-ils pas concernés: “c’est leur coutume”, se disent-ils... »
Tout ceci représente un travail de très longue haleine... Mais on peut déjà en mesurer les premiers résultats : « Avant le décès de Bobo, se rappelle Madina, on ne pouvait souvent même pas aborder la question : ", laisse tomber, c’est la coutume" me répondait-on souvent. Aujourd’hui les femmes acceptent plus facilement d’en parler. Je leur montre qu’il y a des femmes non excisées qui ont des enfants, et quelles ne sont pas de “mauvaises mères” pour autant. Dans les Yvelines, grâce à notre travail, plusieurs femmes sont maintenant contre l'excision et disent quelles ne le feront pas pour leurs autres filles. »
Le GAMS envisage d’étendre l’an prochain ce travail à deux arrondissements parisiens. Mais cela pose tout le problème du financement et du soutien officiel à ce type d’initiative. L’espoir est permis, la répression n’est pas la seule voie possible : que l’Etat prenne enfin ses responsabilités.
Anne-Marie Granger et Claire Bataille
Notes
- 1. Revue du MAUSS n° 4, 3 ' trimestre 1989. Voir également les numéros 1 (1988) et 3 (1989) de cette revue.
- 2. Benoîte Groult : «Toute mutilation est criminelle », Croissance des jeunes nations n° 320, octobre 1989.
- 3. Nicole Sindzingre : «Le plus et le moins : à propos de l’excision », Cahiers d’études africaines n° 65, 1977.
- 4. Les citations de Sylvie Fainzang proviennent d’une part d’un entretien que nous avons eu avec elle pour la préparation de ce texte, d’autre part de deux de ses articles : «Circoncision, excision et rapports de domination », Anthropologie et sociétés, 1985, v. 9 n° 1 ; «L’excision, ici et maintenant », in Les mutilations du sexe des femmes aujourd’hui en France, éd. Tierce, 1984.
- 5. GAMS (Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles), Maison des femmes, 8, cité Prost, 75011 Paris.
- 6. MODEFEN (Mouvement pour la défense des droits de la femme noire), 94, boulevard Massena, 75013 Paris cedex . La citation est tirée de l’ouvrage collectif Les mutilations du sexe des femmes aujourd'hui en France, op. cit.
- 7. Le Monde du 24 février 1988.
- 8. Le Monde du 31 mai 1988.
- 9. Face à cette situation, les associations ont décidé d’assurer elles-mêmes la publication de leurs travaux, sous le titre Les mutilations du sexe des femmes aujourd'hui en France, op. cit.