Près de cinq ans après l’ouverture du premier centre parisien de femmes battues, le secrétariat d’Etat aux Droits de la femme a décidé de lancer une grande campagne d’information sur le sujet, tandis que la télévision y consacre différentes’ émissions. Le mur du silence et de la honte qui entoure les violences conjugales commencerait-il, lui aussi, à s’ébrécher? On estime qu’un foyer sur dix est concerné par ces violences, ce qui porterait à environ deux millions le nombre des femmes battues par leur mari ou compagnon.
Modifier la loi... et les mentalités
Dans l’émission « Médiations » du 23 octobre, des femmes, de milieux divers, ont accepté de témoigner. Elles ont raconté sobrement, dignement, les humiliations, les souffrances qu’elles ont subies pendant des années. Balayant l’argument qui permet aux hommes d’avoir bonne conscience et à la société de fermer les yeux {« si elles ne réagissent pas, c’est quelles sont consentantes... »), ces femmes ont expliqué la somme de problèmes auxquels elles se trouvent confrontées lorsque, justement, elles veulent réagir : incompréhension, voire hostilité de la famille ou des proches, indifférence des forces de l’ordre, impossibilité de trouver un endroit où se réfugier, peur de susciter des réactions encore plus violentes...
La police refuse souvent d’intervenir, suggérant même parfois que « les choses se régleront sur l’oreiller... » Mais au-delà de la grossièreté ou de l’indifférence, il est vrai que la police n’est pas tenue d’intervenir au domicile tant que la vie de la femme n’est pas suffisamment menacée ! Un changement de législation est donc nécessaire, reconnaissant comme un délit le fait de frapper son conjoint. Cela permettrait l’interpellation immédiate de l’agresseur, même lorsque la femme ne porte pas plainte. Ceci dit, l’éventail des mesures judiciaires existe déjà. Mais rares sont les magistrats qui les utilisent. Là encore, un changement des mentalités est indispensable.
Le pourcentage de femmes qui osent porter plainte est faible: en 1988, sur 133 000 demandes d’intervention, seules 8 000 ont été suivies d’un dépôt de plainte. Souvent les femmes n’osent pas, ont peur. Beaucoup retirent leur plainte après avoir subi des pressions morales. Les associations qui s’occupent des femmes battues demandent à pouvoir elles aussi porter plainte. Cela permettrait que cette plainte soit maintenue, même lorsque la femme aurait été contrainte de retirer la sienne.
Alors qu’elles sont les victimes, ce sont les femmes qui se retrouvent à la rue, parfois en pleine nuit, souvent avec les enfants sous le bras, « tandis que lui reste tranquillement au chaud en se pavanant dans l’appartement ». Certaines ont la chance d’obtenir une place dans l’un des trop rares foyers pour femmes battues existant actuellement, et trouvent là un accueil compréhensif et un accompagnement dans les diverses démarches à effectuer. Le gîte et le couvert leur seront assurés pendant huit à quinze jours mais après... Certaines trouvent une solution. Pas toutes. Parfois, c’est la rue, de nouveau. Parfois, un retour au domicile conjugal... et tout recommence.
La femme doit pouvoir garder son appartement, si elle le désire, et c’est à l’homme d’en être légalement chassé. C’est un minimum indispensable. Mais tout ne serait pas réglé pour autant : certaines femmes ne travaillent pas. D’autres sont chômeuses ou touchent un salaire trop faible pour faire face à une dépense importante de loyer. On butte là directement sur le problème de la formation professionnelle et de la place des femmes dans le monde du travail. Sans une réelle indépendance économique, une femme aura les plus grandes difficultés à se libérer de l’oppression morale et physique que lui fait subir son compagnon.
L’autre limite est celle de la peur : peur du retour du mari, peur qu’il frappe de nouveau, ou tout simplement que, de pressions morales en promesses, il convainque sa femme de revivre avec lui. Il n’y a malheureusement pas de solution miracle. Si l’agresseur était systématiquement placé sous contrôle judiciaire ou en sursis avec mise à l’épreuve, s’il se savait menacé de lourdes sanctions, sans doute plus d’un hésiterait à revenir. Mais il faut que les femmes puissent déménager si elles le souhaitent. Ce qui suppose une politique d’octroi rapide de logements sociaux avec la possibilité d’obtenir pendant un temps des aides financières si nécessaire.
Une campagne limitée
Au cours de l’émission « Médiations », Michèle André, secrétaire d’Etat aux Droits de la femme, ne s’est pas montrée hostile à un certain nombre de ces revendications. Mais nous nous permettrons quelques réserves sur l’empressement du gouvernement à faire avancer rapidement et concrètement la question.
Dans le cadre de la campagne nationale lancée le 1 5 novembre dernier, un spot publicitaire est diffusé sur toutes les chaînes de télévision. Cette initiative est positive, tant il y a urgence à aborder enfin publiquement cette question. Mais la conclusion se contente d’affirmer que « la violence conjugale est inadmissible »... C’est poser le problème en termes strictement moraux, alors qu’il aurait fallu affirmer que « la violence conjugale est un délit ».
Sept cent mille affichettes seront collées dans les lieux publics, renvoyant au numéro de téléphone 1 d’une permanence... Mais ce n’est pas un Numéro vert ; cela coûterait trop cher ! On pourrait en rire, mais cela prête plutôt à pleurer ! Tant pis pour les provinciales...
Quatre associations assurent cette permanence : le Collectif féministe contre le viol, la Fédération nationale Solidarité-Femmes 2, le Planning familial et l’Association SOS-Hommes et violence en prise. Les femmes sont ensuite orientées, suivant les cas, vers des associations susceptibles de les épauler en matière de logement, de démarches juridiques, etc.
Cette campagne est positive en soi. Elle marque une reconnaissance du fléau par la société, reconnaît leur dignité aux femmes battues, bouscule le secret et le statu quo qui existaient jusqu’à présent. En entendre ainsi parler peut inciter les femmes à parler à leur tour et à réagir. Mais le peu de moyens dont dispose cette campagne ne présage rien de bon quant à la suite. Les problèmes demeurent : inscription au Code pénal comme délit ; possibilité pour une association de porter plainte avec le consentement de la victime ; possibilité pour la femme de conserver son appartement ou d’avoir accès très rapidement à un logement social ; priorité à une formation professionnelle ; assouplissement des procédures de divorce, etc. Pour l’instant, nous sommes loin du compte !
Françoise Foucault
Notes
- l.Le numéro d’appel (non gratuit) de la permanence est le 16 (1 ) 45 84 5 1 5 1 .
- 2. La Fédération nationale Solidarité-Femmes regroupe une trentaine de centres d’accueil pour femmes battues, sur le plan national. Pour tout contact : 14, rue Mendelssohn, 75020 Paris, tél. : 43 48 20 40.