Ina Merkel est l’auteure du « Manifeste pour un mouvement autonome des femmes » adopté par V ensemble des participantes à la fête de fondation de la Fédération indépendante des femmes , le 3 décembre à la Volksbühne de Berlin. A l’issue de cette rencontre , elle a été désignée comme l’une des représentantes de cette Fédération et participe à ce titre aux commissions de préparation de la table ronde qui réunit gouvernement et mouvements d’opposition. Entre ces diverses réunions et ses cours à l ’Université Humboldt où elle est enseignante, elle a bien voulu répondre aux questions des Cahiers du féminisme.
♦ L’association dont tu es l’une des porte-parole a pris pour nom « Fédération indépendante des femmes ». Qu’entendez-vous par « indépendante » ?
Pour nous, cela signifie deux choses. D’abord l’indépendance à l’égard de tout parti. C’est quelque chose de fondamental à nos yeux : l’unique association de femmes qui existait jusqu’ici, le DFD, était complètement inféodée au parti, au SED. Mais cela signifie aussi que chacun des groupes qui composent cette Fédération est indépendant des autres groupes et libre d’élaborer sa propre politique. Du fait de notre histoire, il y a chez nous, en RDA, une forte tendance à tout attendre d’en haut, à fonctionner sur un modèle très centralisé. Cette tendance se retrouve aussi chez les femmes, bien entendu. Nous voulons rompre avec cela. Aucune de nous n’a envie de devenir dirigeante d’une organisation centralisée qui dicte aux autres ce qu’il faut faire...
Pour nous, ce respect de l’autonomie de chaque groupe n’est pas contradictoire avec la volonté de faire un travail en commun, de coordonner nos activités. Nous travaillons actuellement à l’élaboration d’une plate-forme minimale commune à tous ces groupes, qui sera la plateforme de la Fédération, et nous avons mis sur pied un conseil de coordination composé de représentantes des différents groupes. Ce conseil élit de manière régulière des porte-parole qui peuvent prendre position publiquement au nom du mouvement des femmes. Nous faisons très attention à ce que l’éventail politique représenté dans le conseil de coordination se retrouve dans le choix des porte-parole.
♦ Quelles sont vos revendications prioritaires ?
La première revendication mise en avant est la participation à toute décision politique. Nous voulons notamment qu’à tous les niveaux de décision, y compris dans les entreprises, il y ait une sorte de « déléguée des femmes » qui ait un droit de veto sur les mesures concernant celles-ci : ce droit permettrait, lorsqu’une décision semble aller à l’encontre des intérêts des femmes, l’ouverture d’un large débat public, pendant un temps déterminé, sur la mesure en question. Nous voulons également obtenir une loi sur l’égalité qui donnerait à chaque femme le droit de saisir la justice si elle estime qu’il y a eu discrimination — par exemple s’il s’avère qu’une entreprise privilégie les hommes à l’embauche à cause de l’« absentéisme » féminin, c’est-à-dire des congés de maternité (et cela se passe déjà de plus en plus souvent...).
Il faudrait aussi revoir notre système de conventions collectives. Celles-ci garantissent bien, de manière formelle, « un salaire égal pour un travail égal », mais les femmes se retrouvent rarement aux mêmes postes de travail que les hommes et il n’y a pas de définition de ce qui est « travail égal ». Résultat, elles sont toujours moins payées. Nous demandons que les salaires des femmes soient immédiatement revalorisés pour atteindre le niveau de ceux des hommes. Une autre de nos revendications prioritaires est la réduction du temps de travail : nous n’avons même pas les quarante heures, la semaine de travail est de quarante deux heures trois-quart, et nous n’avons que dix-huit jours de congé par an ! Cette revendication, à mon avis, n’a rien d’irréaliste : des études faites par des sociologues allemands ont démontré qu’actuellement, 30 % du temps de travail est du temps gâché : les gens ne travaillent pas, par manque de motivation. Pourquoi ne pas « utiliser » ce temps non travaillé pour diminuer l’horaire hebdomadaire ? Cela ferait du bien à tout le monde et stimulerait la motivation au travail... Evidemment, le gouvernement ne veut pas en entendre parler, on nous répète toujours : il faut d’abord se serrer la ceinture et travailler plus avant de songer à distribuer le surplus créé. C’est ainsi que nous attendons depuis quarante ans... Le seul résultat, c’est que notre niveau de vie a baissé ! Les gens en ont marre de cette situation. Si le gouvernement ne se dépêche pas de prendre des mesures pour améliorer le niveau et la qualité de la vie, la fuite vers la RFA, qui est déjà très importante, va aller en s’amplifiant encore ; ce sera bientôt le règne du matriarcat en RDA, car ce sont surtout les hommes qui fichent le camp à l’Ouest 1 ! D’une part, pour les femmes, c’est beaucoup plus difficile de trouver du travail en RFA. Mais elles restent aussi parce qu’ici, il y a des mesures sociales qui ne sont pas sans importance pour elles : des crèches très peu chères, des loyers sans comparaison avec ceux de l’Ouest...
♦ Du point de vue des équipements collectifs, en effet, la RDA n ’a rien à envier aux autres pays...
C’est très important, bien sûr, d’avoir suffisamment de crèches, de jardins d’enfants, d’écoles primaires — mais si on a des enfants, ce n’est pas uniquement pour les faire garder quelque part, pour les confier toujours à quelqu’un d’autre ! C’est pourquoi notre mouvement est très sensible à la revendication d’augmentation du temps libre, pour nous et pour nos enfants — et pour les hommes, qui devraient pouvoir s’occuper plus de leurs enfants.
Chez nous presque toutes les femmes ont des enfants, y compris les intellectuelles. Et donc, en tant que féministes, elles ne raisonnent pas seulement à partir de leur propre situation, mais aussi en fonction de l’avenir qu’elles veulent préparer pour leurs enfants. L’écologie est une autre de nos grandes préoccupations. Tous les habitants de RDA sont très sensibilisés à cette question, car le degré de pollution dans ce pays est insupportable. Il y a des zones entières qui devraient être déclarées non habitables ; des régions comme Bitterfeld ou Leipzig sont tellement polluées que les gens, là-bas, toussent sans arrêt. Et pour les bébés, il vaut mieux ne pas utiliser l’eau du robinet !... Nous disons donc qu’il faut un programme de restmcturation radicale de la société afin d’arrêter la destraction de notre environnement. Nous ne voulons pas faire payer à nos enfants le prix d’une politique qui pendant des décennies s’est complètement désintéressée de ces questions, nous voulons leur préparer un avenir où l’environnement ne représente pas une menace permanente... -qu’ils puissent encore se baigner dans la mer et les rivières, et respirer un air qui mérite ce nom-là !
♦ Tu participes actuellement en tant que représentante du mouvement des femmes aux commissions de préparation de la table ronde, aux côtés des organisations d’opposition. Quels sont vos rapports avec celles-ci ?
Tous les groupes d’opposition nés ces derniers mois savent maintenant qu’ils doivent compter avec nous et sont conscients qu’on ne peut plus balayer la « question femmes » d’un revers de main. Plus personne aujourd’hui n’ose nous attaquer publiquement ou dire que tout cela est sansimportance.
Mais cela ne veut pas dire automatiquement que ces groupes reprennent en charge les questions que nous avons soulevées !... En fait, nous retrouvons toujours le même vieux problème : les structures de ces organisations sont dominées par les hommes, la politique est faite par les hommes.
Faire de la politique veut dire s’adapter à ce modèle masculin. Cela, aujourd’hui, nous n’en voulons plus ! Une des façons de changer cette situation, à mon avis, c’est l’instauration de quotas à tous les niveaux. Je pense qu’il faudrait faire de cette question une question essentielle, sur laquelle nous pourrions juger les différents groupes d’opposition. Le problème est que les femmes elles-mêmes sont souvent contre les quotas, parce qu’elles ont peur de n’être élues que sur cette base — en tant que femmes et non pour leurs capacités et leurs qualités propres (c’est le même débat que chez vous je crois !).
Mais on n’est pas obligée d’en rester là : être élue en tant que femme veut dire aussi avoir la possibilité de développer ses capacités, cela peut être un point de départ pour faire de la politique et se faire reconnaître. Ceci dit, mon sentiment est qu’on n’est pas encore sur le point de pouvoir imposer une réglementation des quotas. N eues Forum, par exemple, s’est finalement prononcé contre les quotas à l’intérieur de son organisation. Et pour les prochaines élections, je crains que le nombre de femmes au Parlement, qui est actuellement d’un tiers, ne diminue de manière considérable.
♦ Comptez-vous participer à ces élections, et comment ?
Il y a actuellement à la table ronde un débat sur la nouvelle loi électorale, dont l’enjeu est de savoir qui aura le droit de se présenter à ces
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élections : uniquement les partis politiques, ou également les mouvements de citoyens et de citoyennes ? 2 Pour notre part, nous sommes favorables à la deuxième solution. Nous considérons notre mouvement comme une sorte de mouvement au-delà des partis, regroupant des femmes de différents bords souvent organisées politiquement ailleurs. Nous estimons qu’il devrait pouvoir être représenté en tant que tel au Parlement et qu’il pourrait y jouer un rôle important. Mais une bonne partie des membres de la table ronde voudrait limiter la participation aux élections aux partis politiques et les mouvements larges risquent d’être exclus.
Du coup, cela pourrait relancer dans notre mouvement un débat que nous n’avons jusqu’ici qu’abordé lors d’une réunion nationale de coordination : devons-nous nous constituer en parti de femmes ou en parti féministe ? Un groupe de femmes de Iéna défend ce projet depuis le début. Personnellement, je pense que cela ne serait pas une bonne chose, notamment parce que cela aurait des conséquences sur notre mode d’organisation, cela nous pousserait à adopter une structure centralisée — ce que la plupart d’entre nous rejettent. Sans doute déciderons nous plutôt de rester dans l’opposition extra-parlementaire et, à partir de cette position, de critiquer, pousser au débat public, développer nos revendications. Par ailleurs, les différents partis d’opposition nous ont proposé de participer à leurs listes : histoire d’avoir des « femmes-alibis », à mon avis. Pour moi, il n’y a que deux possibilités : soit nous restons dans l’opposition extra-parlementaire, soit nous constituons une fraction de femmes au Parlement. Eventuellement, nous envisagerons peut-être un front commun avec le Nouveau Forum ou avec la Gauche Unie. Mais, même dans ce cas nous insisterions pour avoir notre propre programme, notre propre liste et notre propre fraction au Parlement 3. Toutes ces questions vont faire l’objet de nos discussions lors de la réunion nationale de coordination du 20 janvier. Nous devons également mettre au point un catalogue de revendications que nous soumettrons aux partis qui se présenteront aux élections.
♦ Comment envisages-tu l’avenir ?
Dans le manifeste sur lequel tous les groupes femmes se sont mis d’accord en décembre, il y a une phrase qui dit clairement que ce que nous voulons, c’est une société socialiste. Cela n’a pas suscité de débat particulier, c’était une position que l’on retrouvait un peu partout dans le mouvement démocratique à cette époque. Mais l’ambiance dans le pays n’est maintenant plus du tout la même, il y a beaucoup de discussions autour de cette question. Nous ne pouvons plus faire l’économie d’un débat sur ce que nous entendons par « socialisme », il faut redonner un contenu à ce mot.
Aujourd’hui, la revendication d’une « grande Allemagne » prend de plus en plus le dessus, pour une raison simple : les gens voient les richesses et les possibilités de consommation en RFA, ils veulent pouvoir en bénéficer et vivre comme ceux de l’Ouest. Ils pensent que tout marche bien là-bas et se disent donc simplement : pourquoi ne pas faire comme eux ? De plus en plus de gens et d’organisations s’alignent sur ce modèle, on élabore des projets de lois qui essaient de copier ce qui existe en RFA. Mais s’ils regardaient de plus près, ils verraient que tout ne va pas si bien en RFA. Ce qui est dramatique dans ce contexte, c’est le manque d’imagination, le manque d’idées de tous les courants oppositionnels, leur incapacité à faire partager un modèle alternatif. Même si nous, le mouvement des femmes, nous avons des propositions alternatives, notamment en ce qui concerne l’écologie, nous manquons de crédibilité car nous n’avons pas les moyens de mettre ces idées en œuvre.
Par conséquent, ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est à la tentative de rendre la RDA compatible avec le système de RFA. Notre pays se prépare ainsi à se faire « bouffer » par la RFA et cela se fera au détriment de la population d’Allemagne de l’Est.... : car la République fédérale n’est pas prête à payer suffisamment pour compenser les inégalités sociales. Si nous étions plus malins, nous dirions : la réunification immédiate, d’accord, mais que la RFA passe à la caisse, à elle aussi de supporter le coût du processus d’égalisation. Elle dirait alors non, et cela nous ouvrirait un réel champ d’action. Mais nous sommes trop bêtes et nous disons : attendons, Kohl va venir et sauver la RDA du désastre. Et jusqu’à présent, qu’est-ce qui se passe ? C’est lui qui pose ses conditions et pas nous. De semaine en semaine, il pose de nouvelles conditions, nous essayons de nous en accommoder et lui ne débourse quasiment rien !
Cette évolution me paraît désormais inévitable, je pense que de toute façon notre pays passera par le capitalisme : nous devons faire cette expérience nous-mêmes, voir réellement ce qu’est cette société du « terrorisme de la consommation » (Konsumterror ). Cela me semble absolument irréaliste de passer sans étape d’une économie de misère à un système alternatif.
En fait, je suis assez pessimiste, pas seulement en ce qui concerne notre avenir, mais à une échelle plus large, car je ne vois pas d’alternative radicale possible, alors qu’une telle alternative serait tellement nécessaire, notamment par rapport à l’exploitation du tiers monde ou par rapport à la destruction de notre environnement. Tous les scientifiques semblent d’accord pour dire que ce monde a encore trente-cinq ans devant lui. C’est cela notre perspective commune, avec vous aussi !
Notes
- Propos recueillis à Berlin le 16 janvier 1990 par Anne-Marie Granger
- 1 . Il semble qu’un certain nombre d’Allemands de l’Est aient profité de l’ouverture du mur pour abandonner purement et simplement femme et enfants : selon la Croix rouge, 25 000 Allemandes sont ainsi sans nouvelle de leur compagnon parti «faire un tour » à l’Ouest. Sans nouvelle... et sans pension alimentaire pour les enfants ! (NDLR)
- 2. Jusqu’ici, lors des élections à la Volkskammer (parlement), un certain nombre de sièges étaient réservés aux organisations de masse officielles (femmes, jeunes,...). L’organisation des femmes (DFD) disposait ainsi de soixante sièges sur quatre cent soixante-dix.
- 3. La nouvelle loi électorale, adoptée depuis cette interview, autorise en définitive les «mouvements larges » à se présenter aux élections au même titre que les partis politiques. La Fédération indépendante des femmes a décidé de présenter ses propres candidates, dans le cadre d’une alliance avec la Gauche Unie et les Verts (cf l’article précédent page 17).