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En France si vous saviez

Filles d’origine maghrébine : L’intégration conflictuelle

Cahiers du féminisme, n° 52, printemps 1990 · p. 12-14 · 2 727 mots

L ’ affaire des foulards serait-elle une affaire classée ? Apparemment , oui. Après publication le 12 décembre dernier de la circulaire Jospin qui autorise les établissements scolaires à introduire dans leur règlement intérieur des dispositions particulières concernant la laïcité et renvoie ainsi aux conseils d’établissement la responsabilité de décider du sort des fillettes en foulard , il faut admettre que plusieurs situations bloquées se sont dénouées, pour le meilleur et pour le pire.

En décembre, ce sont d’abord Leila et Fatima du CES de Creil qui ont cédé (sous la pression de l’ambassade du Maroc, il est vrai) ; puis coup sur coup, après les vacances de Noël, ce sont trois élèves musulmanes du collège Louis Pasteur de Noyon (Oise) qui ont été définitivement exclues parce qu’elles refusaient de retirer leur foulard en classe et aussi de participer aux cours de gymnastique, de musique et à certains cours de sciences naturelles (cf le Monde du 19 janvier). Puis une élève de 4eme, d’origine algérienne, du collège les Grands Champs à Poissy (Yvelines) a été définitivement exclue par le conseil de discipline parce qu’elle refusait toujours d’enlever son foulard. On apprenait enfin que la dernière récalcitrante de Creil, Samira, avait renoncé également à porter le foulard lorsqu’elle avait compris qu’elle risquait tout simplement l’exclusion après le vote par le conseil d’administration d’un complément, type circulaire Jospin, au règlement intérieur de son collège. La fermeté a donc payé mais à quel prix, et la laïcité sort apparemment renforcée de cette polémique publique de plusieurs mois. Reste que d’autres « cas » resurgiront aussi délicats à régler et que la circulaire Jospin permet une laïcité « à la carte » qui autorise à la fois des comportements d’exclusion d’inspiration raciste et les pires opportunismes face aux pressions des différents clergés. Pour nous, au-delà de ces affaires, est entre autres posé le problème de l’intégration de toute une génération de jeunes filles issues de l’immigration maghrébine, qu’elles subissent ou non l’influence des intégristes. C’est pourquoi nous avons voulu, dans la mesure de nos moyens et au-delà de la polémique, mener l’enquête.

Nous n’avons pas pu malheureusement nous entretenir avec les enseignants de Creil mais nous avons parlé avec une conseillère d’éducation du collège Romain Rolland de Clichy-sous-Bois. Nous nous sommes rendues à la permanence des Nanas beurs à Boulogne ; nous avons discuté avec une représentante de l’association des femmes iraniennes, l’Eveil, et enfin nous avons dialogué avec Farida une élève en foulard du lycée de Saint-Denis.

Nous les remercions toutes pour le temps qu’elles ont bien voulu nous accorder et leur contribution au débat.

Le travail de persuasion

La situation particulière de Creil ou de Nyon dans l’Oise, n’est pas généralisable. C’est sans doute également vrai de l’expérience du CES Romain Rolland à Clichy-sous-Bois que nous a présentée Suzy, conseillère d’éducation depuis plusieurs années dans ce collège de banlieue, à côté de Montfermeil dont il n’est plus besoin de présenter le maire. Il y a 72 % d’étrangers sur les neuf cent vingt élèves de l’établissement avec trente-six nationalités différentes. Parmi ces élèves, de nombreuses jeunes turques dont les familles sont très religieuses. Quelques élèves (moins d’une dizaine) portent le foulard. C’est dire le caractère potentiellement explosif de la situation et pourtant souligne Suzy « il n’y a jamais eu de problème à ce sujet » et personne n’a jamais envisagé qu’on puisse exclure des élèves parce qu’elles portaient le voile même lorsqu’une dizaine d’autres ont décidé de le faire en solidarité avec les filles de Creil. Mais leur « défi » n’a pas marché et elles ont renoncé d’elles mêmes au bout de quelques jours. En fait, d’après Suzy, ce sont généralement des filles qui appartiennent à des familles qui viennent de s’installer en France qui portent le voile. Elles le portent un an ou deux et en général en troisième, elles y renoncent spontanément. N’y aurait-il aucun problème à Romain Rolland ? Bien sûr que si, mais le souci numéro un de l’équipe pédagogique du collège, stable malgré les difficultés, c’est de « maintenir les enfants à l’école » (ce qui n’est pas toujours évident, surtout pour les filles). Ainsi ré cemment, « on s’est aperçu qu’une gamine d’âge scolaire était gardée dans la famille par les parents » et il a fallu l’intervention de l’assistante sociale pour la ramener à l’école. Mais ce n’est pas le seul problème spécifique pour les filles. La piscine est obligatoire pour tous les élèves, comme il se doit, à ceci près que pour certaines familles musulmanes très religieuses, envoyer leurs filles à la piscine, « c’est pire que de les envoyer au bordel » dixit Suzy. Pas question de renoncer. L’assistante sociale, « hyper-sympa » d’après Suzy, quinze ans d’expérience au CES, une femme mûre et décidée, a convoqué la fille et ses parents et ne les a pas lâchés tant qu’ils n’ont pas été convaincus. « Cela a pris du temps, trois à quatre mois, mais cela a réussi. » Apparemment, il y a un vrai consensus dans l’établissement pour aider les jeunes du collège à « s’en sortir ». Peut-être l’environnement, pour le moins hostile, y est-il pour quelque chose. D’un côté le maire de Montfermeil qui pratique ce qu’on appelle déjà l’apartheid scolaire, de l’autre un maire PC qui déclare « comprendre » le maire de Montfermeil. Une sorte de défi pour tous ceux qui ont le courage de rester dans cette zone tellement défavorisée que le collège a été classé en zone d’éducation prioritaire (ZEP).

A ce titre, effectivement, le collège dispose de moyens supplémentaires qui ont globalement prouvé leur efficacité. Il y a, par exemple, pour ceux qui viennent d’arriver en France, deux classes pour non-franco-phones, d’une quinzaine d’élèves chacune, où les jeunes peuvent apprendre le français à leur rythme. Mais ce sont des « classes souples » qui ne les empêchent pas de se joindre aux autres élèves pour d’autres cours. Par ailleurs, il existe des cours d’aide à la lecture. Tous les élèves bénéficient également d’une « aide indivudalisèe » qui permet d’apprendre en petits groupes à faire des devoirs ou à prendre des notes. Détail non négligeable, cette « aide individualisée » est intégrée dans l’emploi du temps normal des enseignants. En ce qui concerne les langues, l’arabe et le portugais peuvent être étudiés en première et en seconde langues et une bibliothèque « multiculturelle » a été mise en place au sein de l’établissement. Résultat plus de 50 % des élèves passent en seconde, ce qui n’est déjà pas si mal.

Le travail d’entraide

Quel rapport entre cette expérience scolaire et l’activité des Nanas beurs, association loi 1901 créée en 1985 et qui intervient à Boulogne ? Le fait qu’elles s’adressent entre autres aux jeunes, scolarisées ou pas, issues de l’immigration maghrébine. Qu’est-ce qui les amène ? « Majeures ou mineures, elles viennent à cause de problèmes de mésententes avec la famille, parce quelles en ont marre d’être sous surveillance, de la soumission », nous dit Hanna, permanente de l’association. Mais « cela peut-être aussi pour des problèmes de soutien scolaire pour des jeunes qui vont au collège par exemple ou pour de véritables situations de détresse pour lesquelles il faut trouver une solution d’urgence. Dans ce cas-là, c’est moi qui prend contact avec un juge pour enfant ou qui trouve l’adresse d’un foyer d’accueil provisoire, qui téléphone à la préfecture, etc. ».

Exemple le cas de cette jeune femme de dix-neuf ans retirée de l’école à seize ans pour s’occuper de la maison et de la famille. Enfermée et surveillée par un père intégriste, elle se retrouve néanmoins enceinte d’un voisin de palier, marié et père de famille mais ce n’est qu’au quatrième mois qu’elle s’en aperçoit, après discussion avec une copine qui lui fait remarquer sa prise de poids... Panique. Elle se bande le ventre et serre le plus qu’elle peut. Au cinquième mois, elle voit un médecin qui lui dit qu’il ne peut rien faire. Ce n’est qu’au sixième mois qu’elle prend contact avec la permanence des Nanas beurs. « Avec l’aide du Planning familial, on lui a trouvé un foyer d’accueil dans le sud de la France où elle est partie. On a prévenu la famille : elle avait trouvé un travail et elle avait dû s ’en aller. Ils se sont contentés de cette explication. Elle a accouché normalement puis a abandonné officiellement l’enfant. C’est sa sœur, prévenue après coup, qui a adopté l’enfant. Plus tard, elle a trouvé un travail et a récupéré l’enfant. Elle s ’en est sortie. »

Dans la mesure de leurs moyens, elles aident aussi autant qu’elles peuvent les femmes battues « qui téléphonent parfois de l'hôpital. En tant qu association, précise Hanna, on a un peu de pouvoir et on peut les aider à trouver un foyer d’accueil souvent en province parce qu’à Paris, ils sont tous pleins. »

Pourtant, il y a des cas où elles ne peuvent rien faire, par exemple, pour cette jeune fille africaine de douze ans non scolarisée « qui fait la bonne chez sa sœur » ou pour telle jeune algérienne mariée pendant les vacances au pays... Mais les Nanas beurs ne se sont jamais contentées de ce travail d’assistance. Elles ont aussi organisé des fêtes et animé des réunions ouvertes, au lycée de Boulogne par exemple, où « on a discuté de tout : du racisme comme de la contraception ». Elles ont aussi des contacts réguliers avec de jeunes « beurettes » qui habitent la cité où se trouve leur local et qui viennent les voir à la sortie de l’école pour qu’on les aide à faire leurs devoirs. Une occasion comme une autre de discuter... Parmi elles, pas de filles qui portent le voile. Mais pour Hanna seul un « processus de dialogue » reposant sur une relation de confiance peut convaincre et être payant à terme. C’est pour elle le travail des enseignants et des associations comme les Nanas beurs qui malheureusement manquent de moyens. Financées par le Fonds d’action sociale (FAS), elles n’ont qu’un tout petit local et encore sans téléphone ! (Elles ont un répondeur chez l’une d’entre elles). Hanna, assure une permanence tous les après-midis mais l’argent de son salaire de 1989 n’avait toujours pas été versé début janvier 1990. Le sens du dévouement et de la débrouille a quand même des limites...

Nanas Beurs

Loi laïque contre loi islamique

Tout cela, bien évidemment, ne fera nullement changer d’avis Chahla, représentante de l’association des femmes iraniennes, l’Eveil, sur la question du de leur expérience historique et dune position théorique. « Bien sûr le voile n ’a pas toujours la même signification pour les femmes qui le portent. Ainsi, pour nous, sous le shah, il a été un signe d’opposition politique à la dictature. Mais il restera toujours un symbole de domination patriarcale. Pire, pour nous c’est également le symbole du sacrifice des revendications des femmes à la lutte anti-impérialiste. Ce fut notre erreur. » Chahla fait ici directement allusion au fait que lorsqu’en mars 1979, Khomeyni a annoncé le port obligatoire du tchador et que des milliers de femmes sont descendues dans la rue, certains partis de gauche comme le Toudeh (PC), se sont désolidarisés de ces mobilisations des femmes pour ne pas « gêner » le nouveau régime tandis que d’autres comme les maoïstes ont affirmé que les problèmes des femmes étaient secondaires. Conséquence : les femmes isolées n’ont pu faire reculer le pouvoir et après l’obligation du tchador, d’autres droits ont été retirés aux femmes puis à toute la population : toute restriction à la polygamie fut annulée. L’âge légal du mariage fut abaissé à neuf ans. Le droit limité au divorce fut supprimé. Les femmes qui ne portaient pas la tenue islamique furent expulsées de leur travail et agressées dans la rue. En une semaine, en avril 1987, cent soixante-cinq femmes ont été condamnées à des peines de un mois à deux ans de prison pour non-respect du voile islamique. Pour la France, Chahla pense qu’il faut avoir une position politique de principe ferme face aux intégristes. Il faut interdire le voile quitte à avoir sur le terrain, en pratique une position plus souple. « Après la manifestation des intégristes se réclamant de la loi islamique, il fallait répondre politiquement en opposant la loi laïque contre la loi islamique » car « on ne peut accepter le voile et ne pas accepter le reste, la lapidation et la polygamie par exemple. Il n’y a pas à avoir de respect sacré de la culture et de la tradition quand celles-ci sont synonymes de lois inhumaines comme l’excision. » Bien sûr, mais en Iran, quand le père du shah, Reza shah, décida en 1935 d’interdire le port du tchador et envoya les soldats arracher le voile des femmes récalcitrantes, cela n’a-t-il pas encouragé au contraire les femmes à « résister » ? Chahla reconnaît qu’effectivement le dévoilement forcé des femmes a eu des conséquences négatives mais la nouvelle loi sur la famille qui l’accompagnait a eu des effets ambivalents en partie positifs. « Mais en France, poursuit-elle, nous sommes dans un autre contexte ; la laïcité existe bien, la communauté immigrée n’est pas homogène et la laïcité permet aux filles de s’écarter de la loi des pères. L’interdiction, c’est ce qu’attendent la plupart des jeunes filles. Evidemment quelques-unes choisissent de porter le voile par conviction et certaines peut-être risquent d’être retirées de l'école mais c’est une toute petite minorité et il faut choisir son camp même si l’interdiction présente certains inconvénients. Toutes les solutions présentent des inconvénients. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que n’importe quelle décision prise par la république française a des conséquences dans le monde musulman, en Algérie par exemple. » Comme on le voit, le débat n’est pas épuisé !

Voile et subordination

Farida, en terminale A au lycée Paul Eluard de Saint-Denis, ne voit pas du tout les choses ainsi. Sa famille vient d’Algérie mais elle a toujours vécu en

France et compte bien y rester. Elle porte le voile depuis deux ans mais n’est pas sans critiques vis-à-vis de l’Algérie où elle va régulièrement passer les vacances. « C’est vrai, reconnaît-elle, que les femmes y sont subordonnées », c’est même pour cela et parce que son père musulman était autoritaire que longtemps, dit-elle, elle a refusé de porter le voile.

Mais après avoir discuté avec une copine et « avoir étudié » le Coran et la religion islamique elle a été « convaincue » que ce n’est pas l’islam qui est responsable de cette condition inférieure des femmes.

Pourquoi porte-t-elle le foulard ? « Pour me protéger des hommes qui ne sont pas toujours sains et pour exprimer ma foi. »

Cela ne l’empêche pas d’aller à tous les cours, y compris le cours de gymnastique et elle ne comprend pas que des élèves refusent de suivre divers cours comme la biologie. Elle pense que l’école laïque est une bonne chose car « c 'est un lieu de rencontres d’élèves différents, croyants et non-croyants, et cela permet de mieux se comprendre et de se respecter ». Au lycée, dit-elle, elle n’a jamais eu aucun problème avec aucun professeur et les élèves l’ont réconfortée et soutenue quand l’affaire de Creil a éclaté. « C’était stressant. Tout le monde me regardait ».

Et si on la mettait devant le choix : le foulard où l’école, que ferait-elle ? Elle dit qu’elle ne sait pas. Elle ne sait pas non plus ce qu’elle ferait s’il y avait de véritables lycées islamiques. Et pour l’avenir, que veut-elle faire ? « Etre médecin ou enseignante », elle ne sait pas encore mais de toutes les manières, elle veut poursuivre ses études après le bac...

En fin d’entretien, alors qu’au début elle m’avait dit qu’elle ne savait pas très bien ce qui se passait en Iran ou en Algérie, elle n’a pu s’empêcher de me confier avant de s’éclipser pour retourner en cours « vous savez, j’ai peur que les intégristes prennent le pouvoir en Algérie et que cela devienne comme l’Iran ». Mais la sonnerie a brutalement interrompu la discussion... Même si Farida n’est pas obligatoirement représentative de toutes les filles qui portent le voile en France aujourd’hui à l’école, sa personnalité ne « colle » pas avec certains portraits simplistes stéréotypés. Une réflexion plus approfondie est à l’évidence nécessaire.

Claire Bataille.

Notes

  1. l.Les Nanas beurs : 126, rue Casteja,
  2. 92100 Boulogne-Billancourt,
  3. tél. : 46 21 07 29.
  4. 2. L’Eveil, groupe de femmes iraniennes : maison des femmes de Paris, 8, cité Prost, 75011 Paris.

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