En décembre dernier, au Brésil, avait lieu pour la premiere fois depuis vingt-neuf ans une élection présidentielle. Porté par une vague de mobilisation populaire extraordinaire, le candidat du Parti des travailleurs (PT), Lula, a raté de peu la victoire. C'est en définitive Collor de Mello, démagogue de droite compromis dans divers scandales de corruption, qui l'a emporté avec 42, 76 % des voix, contre 37,86 % des voix pour Lula. Pour lutter contre l’inflation galopante, le nouveau gouvernement a choisi une politique de récession draconnienne, qui se traduit dé jà par des milliers de licenciements. Profitant du passage à Paris en février dernier de deux militantes du PT, nous avons voulu savoir quelle place avait été réservée aux revendications des femmes au cours de cette campagne. L ’une, Elisabeth Souza-Lobo, est sociologue ; l’autre, Maria Josée Araujo, est médecin-gynécologue. L’une et l’autre militent depuis de nombreuses années dans le mouvement féministe au Brésil 1 .
Entretien avec Elisabeth Souza-Lobo
♦ Quel bilan tires-tu de la campagne électorale, en ce qui concerne les femmes, et quelle y a été leur participation ?
Elisabeth Souza-Lobo — Je pense qu’il est un peu prématuré de faire un bilan de la campagne électorale du PT du point de vue de son impact sur les femmes. La grande question mobilisatrice au cœur de cette campagne a été celle de l’égalité sociale, de la critique radicale de la politique traditionnelle, de la corruption. Les femmes ont partagé ce grand enthousiasme pour un changement profond de la vie politique, elles qui sont habituellement mobilisées principalement sur des questions de vie quotidienne. Après la victoire du premier tour, nous avons réussi à regrouper des femmes d’origines différentes venues de la lutte féministe des années soixante-dix, de la lutte syndicale ou de celle pour l’amnistie. Ce regroupement représentait, au bon sens du terme, la récupération des différentes traditions du mouvement des femmes, de son histoire. C’est très important et intéressant de voir comment le mouvement des femmes a été capable de rassembler des femmes indépendamment des partis autour de la candidature de Lula, qui posait centralement la question de l’égalité sociale, de la démocratie.
♦ Ce regroupement des femmes dont tu parles, s’est-il fait à travers des initiatives du mouvement des femmes ou des initiatives du PT lui-même ?
Elisabeth Souza-Lobo — La nécessité de nous regrouper entre femmes a été ressentie comme indispensable entre les deux tours. L’on a assisté en effet à une mobilisation des femmes conservatrices. Ces « dames », ces épouses de patrons ont publié dans les journaux des appels dans lesquels elles déclaraient « être préoccupées par la montée du communisme ». Ceci nous a rappelé immanquablement 1964, l’année du coup d’Etat militaire. Cette mobilisation n’avait pas grande importance, mais nous avons été nombreuses à nous téléphoner pour nous dire de ne pas rester passives, et c’est là que nous avons décidé de faire un manifeste, une affiche, une manifestation publique, etc.
♦ Peux-tu nous préciser le contenu du manifeste ?
Elisabeth Souza-Lobo — Le manifeste déclarait en substance : « Nous, les femmes qui avons participé à différents moments, à différentes formes de luttes, dans cette société, soit aux luttes féministes, soit aux luttes démocratiques, nous refusons toute utilisation de la peur contre les changements et nous affirmons notre volonté de changement et notre volonté de voir participer les femmes à ce processus. » Le manifeste s’appelait Sans peur d’être heureuses ; c’est très beau, c’était le mot d’ordre de la campagne, repris d’une chanson.
On a fait publier ce manifeste dans les journaux, avec des signatures, et, pour que cela reste, on a fait une grande affiche avec les signatures et le texte. Le programme, quant à lui, reprenait largement les revendications du mouvement des femmes. La question principale a été la question de la santé ; il insistait sur l’importance d’un programme de santé concernant toutes les femmes, mariées ou non, avec ou sans enfants, avec un axe en particulier sur l’accès démocratique à la contraception pour contrecarrer justement la méthode contraceptive qui devient la plus populaire, la stérilisation.
Le programme prônait aussi la décriminalisation de l’avortement et l’application immédiate de ce qui est déjà permis par la loi -. le droit à l’avortement à la suite d’un viol ou lorsqu’il y a risque de malformation ou des dangers pour la mère.
Le deuxième point de notre programme portait sur la question des violences vis-à-vis des femmes et la demande de développer les commissariats « femmes contre la violence ».
♦ Vous avez des expériences positives dans ce domaine ?
Elisabeth Souza-Lobo — Ah oui, parce qu’il y en a eu plusieurs qui se sont mis en place, notamment celui de Sào Paulo, qui a été ouvert en 1982 et qui a eu un retentissement très grand. A Sào Paulo, il n’y a pas qu’un seul commissariat de ce type, mais d’autres dans les quartiers. Ces commissariats font partie de la
Manifestation du 8 mars 1988 à Sao Paulo
Manifestation du 8 mars 1 988 à Sâo Paulo.
police et fonctionnent avec des femmes policiers. Nous revendiquons la mise en place de tout un service d’accueil pour les femmes qui dépasse le cadre de la police, et c’est dans ce sens qu’il faut développer beaucoup l’expérience.
Actuellement, quand une femme vient porter plainte dans un commissariat de ce type, il y a tout de même sur place une équipe de psychologues et de travailleuses sociales qui essaient de l’aider, mais il n’y a pas de structures d’appui pour ces femmes qui ne peuvent pas rentrer chez elles, qui sont sous menace de mort ou qui n’ont pas de boulot.
♦ Cela veut dire que c’est une aide ponctuelle mais qui ne règle rien sur le fond ?
Elisabeth Souza-Lobo — Oui. Cette aide reste dans le cadre institutionnel qui est très important, mais ce n’est pas suffisant ; notre objectif, c’était donc d’élargir cette expérience, à travers la mise en place de foyers d’accueil par exemple.
Le troisième point de notre programme portait sur la question du travail. On considère que les acquis fondamentaux sont déjà garantis par la Constitution, mais il faudrait se donner des mécanismes supplémentaires sur le plan de la formation des femmes et de l’égalité professionnelle.
♦ Peux-tu nous préciser la nature de ces acquis ?
Elisabeth Souza-Lobo — Cela concerne surtout l’allongement du congé maternité et la garantie de l’emploi pour les femmes enceintes. Mais certains employeurs exigent en retour des certificats de stérilité à l’embauche. Le grand problème qui reste, c’est celui des femmes salariées qui ont des salaires très bas. Ce qui nécessite à la fois une politique de formation et de redéfinition des qualifications. Notre suggestion, c’était de lancer un débat sur la question de l’égalité professionnelle et les moyens d’y aboutir. Au niveau de l’exécutif, cela signifiait qu’il prenne l’initiative de réunir une commission mixte patronat/ syndicats et qu’il donne un cadre institutionnel à cette commission.
Une autre question importante a été posée, celle du travail domestique. Une série de revendications s’adressaient à l’Etat pour qu’il organise des services publics susceptibles d’alléger le travail domestique, telles les crèches, les laveries collectives, etc. Sur l’éducation, on demandait la révision des textes sexistes et une politique de formation professionnelle non discriminatoire. Enfin, sur le plan politique, cela se traduisait par la demande d’un ministère des Droits des femmes, avec une autonomie, un budget, qui soit capable d’engager des politiques publiques qui nécessitent en général l’articulation de l’action avec plusieurs ministères.
Nous avions donc deux idées fondamentales : d’abord, une bataille sur l’égalité, puisque toute la campagne de
Lula portait sur ce thème : égalité sociale entre les hommes et les femmes, entre les différentes races, etc. ; ensuite, sur la citoyenneté, ce qui suppose l’égalité des droits sociaux, mais aussi l’égalité politique.
♦ Quelle a été l’importance accordée pratiquement à ce programme dans le cadre de la campagne électorale ?
Elisabeth Souza-Lobo — Il faut préciser tout de suite que c’est la première fois qu’une telle importance a été accordée aux femmes dans le cadre d’une campagne électorale. La campagne a débuté elle-même par deux débats à la télévision, dont l’un organisé par le Conseil national de la condition féminine (voir plus bas). Dans ce débat étaient présents des féministes et la plupart des candidats. Dans la campagne du PT, en particulier, la question des femmes a été traitée dans une émission spéciale réalisée par des femmes, pour les femmes, à la télévision, et a été abordée dans les autres discussions. Cette question n’était donc pas tout à fait absente ; mais elle n’a pas eu toute l’importance qu’elle méritait. La question de l’avortement a été posée dans tous les débats et considérée comme très importante par tous les candidats.
Cette question n’était jamais apparue dans l’histoire politique brésilienne antérieure, ce qui donne une indication du changement intervenu. Des candidats comme Lula ont osé dire ouvertement position toléré sous la dictature, qui l’importance d’un mouvement féministe regroupait la bourgeoisie libérale, mais indépendant pour obtenir de nouveaux aussi le Parti communiste brésilien, pro-droits pour les femmes et des avancées soviétique, et le Parti communiste du dans leurs conditions de vie.
Brésil, pro-albanais) ; c’est le PMDB, donc, qui fut le grand parti victorieux de ♦ Il y a eu à plusieurs reprises, comme ces élections, ce qui lui donna le pouvoir tout récemment en Argentine, des émeu- à tous les niveaux des institutions, no-tes de la faim. Peux-tu en dire quelques tamment dans de nombreux Etats mots ?
comme celui de Sào Paulo, où les femmes de ce parti ont organisé un conseil Elisabeth Souza-Lobo — Ces émeutes du gouvernement qui regroupe des fémi-dépassaient largement les cadres organi- nistes et des représentantes du mouve-sationnels ; on ne savait pas très bien ment ouvrier. d’où elles venaient. Ce qu’on pouvait
Cela a été organisé aussi au niveau voir, ce sont ces femmes avec leurs national. Ce regroupement a surtout eu enfants qui poussaient leurs chariots de une influence sur le développement supermarché pleins. Cela faisait tout à d’une certaine prise de conscience. Elles fait penser à ces émeutes de femmes ont fait aussi quelques expériences dans pendant la Révolution française. Il y a eu le domaine de la santé, des études sur les une répression ponctuelle. La participa- questions de l’éducation, etc. Et le tion des femmes aux mobilisations conseil national a eu une importance contre la hausse des prix est quelque assez grande au moment de l’Assemblée chose d’assez traditionnel. Il y a d’autres constituante, en 1986 et au-delà. Ces mobilisations de femmes importantes conseils ont donc représenté un espace qui posent la question des conditions de
Rencontre syndicale de femmes, juillet 1 988.
qu’ils étaient en faveur du droit à l’avortement. Il a précisé que cette question devait être tranchée par la société et il a insisté sur le fait que l’avortement n’était pas une question de police mais de santé publique, et que tout le monde était concerné. D’autres candidats, comme celui du PC, ont dit aussi qu’ils étaient en faveur du droit à l’avortement.
♦ Où en sont aujourd’hui le mouvement féministe et le mouvement des femmes au Brésil ?
Elisabeth Souza-Lobo — Dans des mouvements sociaux qui sont toujours importants dans le cadre brésilien, comme le mouvement paysan, le mouvement pour la santé, pour le logement, il y a toujours une présence très forte des femmes ; il y aussi une présence croissante des femmes dans le mouvement ouvrier, même si cela ne se fait pas à un rythme aussi rapide que l’on pourrait le désirer. Le mouvement des femmes a des mobilisations régulières autour de certaines échéances. Par exemple, il y a eu tout récemment, en septembre, un congrès féministe à Sào Paulo, auquel sont venus des groupes de tout le pays, de toutes origines, à l’initiative de la coordination de Sào Paulo, qui est très forte ; là, par exemple, différents groupes se réunissent en coordination du mouvement. Il faut préciser que cette coordination est très, très proche du PT, mais la composition de ces groupes n’est pas forcément constituée de militantes de partis.
Les coordinations sont plus ou moins fortes en fonction des régions. Il y a donc un dynamisme des femmes dans les mouvements sociaux et de regroupement de groupes de femmes d’un mouvement populaire. Il y a des groupes féministes qui travaillent sur les questions de santé comme à Recife, où existe SOS-Corpo ; il y a le groupe qui s’appelle Collectif féministe pour la sexualité et la santé des femmes à Sào Paulo ; d’autres ont des activités contre les violences ; mais les groupes sont surtout axés sur la santé. A Sào Paulo, j’ai appris tout récemment qu’il y a un groupe qui s’appelle Vert et Rose, un peu sur le modèle allemand. Il regroupe des femmes qui s’intéressent à l’écologie. Mais il y a aussi des conseils de la condition féminine, dans lesquels militent certaines féministes. On peut donc dire qu’au Brésil le féminisme est difïùs et fragmentaire, dans le sens où il y a des féministes actives partout, et dans la mesure où les questions de discrimination contre les femmes se posent un peu partout.
♦ Peux-tu nous rappeler la nature de ces conseils et comment ils se sont mis en place ?
Elisabeth Souza-Lobo — Ils ont été organisés à la suite des élections de 1982 2. C’est le PMDB (seul parti d’op- d ’intervention pour des féministes, sur le plan individuel. En général, ces conseils ont disposé de moyens restreints pour faire passer dans la pratique des politiques publiques conformes à leurs vœux.
Le bilan de ces conseils est donc maintenant très clair : ils ont donné une certaine légitimation aux revendications féministes à travers quelques initiatives comme celle des commissariats, mais on voit bien aussi leurs limites. Dans une certaine mesure, les conseils ont parfois bloqué des initiatives du mouvement des femmes, car certaines femmes faisaient confiance à l’Etat pour régler les problèmes. Les conseils ne sont pas les seuls responsables du manque d’initiative du mouvement entre 1982 et 1986. Car cette période a correspondu à l’apparition des partis, et le mouvement des femmes s’en est trouvé divisé. Ce n’est que dernièrement, au moment des débats sur la Constituante, que le mouvement des femmes a retrouvé son indépendance. On voit bien maintenant travail, comme celle par exemple des bonnes. Les associations de bonnes se sont renforcées énormément et elles ont obtenu dans la Constitution presque tous les droits des autres travailleurs. Il y a un point sur lequel elles n’ont pas obtenu satisfaction, c’est sur la définition de leur journée de travail en nombre d’heures. Pour les autres salariés, c’est huit heures ; pour elles, ce n’est pas encore réglé. Elles ont obtenu en revanche tous les autres avantages comme les vacances, le treizième mois, etc. Cela a provoqué un certain nombre de remous dans la société brésilienne, où de larges couches de la population ont recours aux services des bonnes. Les autres mobilisations importantes de femmes sont celles des femmes noires.
♦ Quelle est la situation des femmes dans le PT ?
Elisabeth Souza-Lobo — Il y a des choses intéressantes. Par exemple, le maire
Rencontre syndicale de femmes, juillet 1988
de Sào Paulo est une femme et elle est membre du PT. De même que dans une autre ville importante, dans le port de Santos, c’est une femme-maire également. C’est très représentatif de la forte présence des femmes dans le parti. C’est symbolique, dans la mesure où cette forte présence des femmes n’est pas nécessairement visible aux différents niveaux de direction du parti. Mais il est vrai que, si on fait la comparaison avec les autres partis, c’est le PT qui a la plus forte représentation féminine, aussi bien au niveau des parlements locaux qu’au niveau national. Ceci dit, les femmes parlementaires du PT ou celles qui ont d’autres responsabilités électives ne sont pas nécessairement féministes.
Ce décalage très grand entre la participation des femmes au PT et leur représentation dans les instances de direction existe et commence à être de plus en plus présent dans les discussions des militantes. Ce qui a amené plusieurs d’entre nous à envisager le principe des quotas comme une solution. Pour nous, militantes du PT et féministes, l’indépendance du mouvement des femmes au Brésil est toujours à défendre pour des raisons différentes : d’une part, le PT a une très forte influence dans les mouvements populaires et dans certaines coordinations de femmes, dans la mesure où de nombreuses femmes de ces coordinations sont aussi membres du PT ; par ailleurs, certains partis, comme le PCdB,
Entretien avec Maria José Araujo
♦ Peux-tu nous parler de ton travail au dispensaire de femmes de Sâo Paulo ?
Maria José Araujo — Nous sommes un groupe de femmes autonome qui existe depuis 1981. Au début, nous sommes allées dans les quartiers pauvres pour discuter avec les femmes de leur sexualité et les former sur cette question. C’est ainsi que s’est mise sur pied la maison des femmes du Grajau ', où j’ai travaillé pendant sept ans.
Depuis 1984, notre groupe s’appelle Collectif féministe pour la sexualité et la santé. Tout ceci est le résultat d’une réflexion. En 1983, en effet, je suis allée à Genève pour étudier le dispensaire des femmes de Genève qui existe depuis au moins dix ans. Leur travail va au-delà du cadre strict de la santé. Quand je suis rentrée au Brésil, nous nous sommes réunies et nous avons rédigé un projet pour mettre sur pied un dispensaire de femmes et obtenir de l’argent. Nous avons ouvert le dispensaire, il y a cinq ans, et nous sommes dix femmes à l’animer : deux médecins, une paramédicale, une femme qui travaillait à la maison des femmes du Grajau, une journaliste, une pharmacienne, une psychologue, une nutritionniste.
On fait un gros travail d’éducation, mais on donne aussi des consultations individuelles, entre cent cinquante et cent soixante par mois. Ces consultations ont des conséquences politiques importantes car, à cette occasion, les femmes découvrent qu’il y a d’autres traitements possibles, d’autres rapports avec les médecins que ceux fondés sur l’autorité ou le pouvoir. Ce type de médecine-là, nous voulons vraiment la voir disparaître. Dès le début, nous avons dit : la santé, ce n’est pas seulement l’affaire des médecins. Ainsi, dans notre dispensaire, ce ne sont pas seulement les femmes médecins qui font les consultations. Nous avons formé d’autres femmes pour les faire.
Notre dispensaire joue un rôle très important ; il est devenu une référence pour toute l’Amérique latine et centrale. Nous avons reçu en stage des femmes d’Argentine, du Pérou, de Colombie, etc., et d’autres Etats du Brésil. Nous pratiquons une médecine douce avec des plantes. Avant, je m’occupais de l’homéopathie, mais je ne peux plus le faire en raison de mes responsabilités actuelles au niveau de la municipalité. En plus des consultations, nous animons des groupes de réflexion sur la sexualité, le prénatal, la ménopause, etc.
♦ Quel lien existe-t-il entre votre dispensaire et le mouvement des femmes ?
Maria José Araujo — On joue un rôle important sur le plan politique. Par exemple, on participe à la coordination du mouvement des femmes à Sâo Paulo et on se bat autour de revendications par rapport à l’Etat, à la mairie. Cette coordination a débuté il y a trois ou quatre ans. Elle se réunit une fois par semaine. On organise ensemble, le 8 Mars, la rencontre féministe nationale, on fait des meetings, on discute et on réagit si une loi doit passer à l’Assemblée.
Par rapport aux pouvoirs publics, nous participons à la formation de personnels sur la santé des femmes pour le secteur public de la santé. Ces cours pour la santé des femmes s’adressent à tous les personnels de santé et pas seulement aux médecins, ainsi qu’à des militantes des quartiers pauvres, des associations de femmes, etc.
♦ Les femmes qui viennent au dispensaire s’associent-elles aussi à votre démarche politique ?
Maria José Araujo — Cela dépend. Par exemple, pour le 8 Mars, nous avons envoyé une invitation à deux mille femmes, mais seulement deux cents sont venues au meeting. Nous ne voulons pas que le dispensaire soit seulement un lieu de consultations. Nous essayons d’organiser régulièrement des réunions pour ont leurs propres unions des femmes qui constituent de véritables courroies de transmission de ces partis. Elles sont assez fortes dans certaines régions.
Cette indépendance est la condition pour que le mouvement des femmes retrouve ses capacités d’initiative. On l’a vu au cours de cette campagne.
Propos recueillis par Josette Trat discuter des droits des femmes, de l’avortement, etc.
♦ Quelles sont les demandes prioritaires des femmes que vous recevez au dispensaire ?
Maria José Araujo — La plupart des femmes viennent pour une consultation gynécologique classique. La deuxième demande est une demande de contraception. On utilise beaucoup le diaphragme, les préservatifs également, mais moins le stérilet. 10 à 15 % des femmes viennent pour des problèmes sexuels émotionnels, etc. D’autres encore viennent quand elles sont enceintes.
♦ Et sur l’avortement ?
Maria José Araujo — On ne pratique pas d’avortements. C’est interdit au Brésil, sauf en cas de viol ou s’il y a un risque pour la santé de la mère. On a eu de nombreux problèmes en 1988 et 1989, car nous nous battions pour sa légalisation. Nous recevons les femmes, nous faisons les tests de grossesse et nous les aidons à résoudre leurs problèmes. Nous leur expliquons comment se passe un avortement. Nous ne pouvons pas donner d’adresses, mais nous leur disons comment elles peuvent les obtenir. Nous leur donnons ensuite un rendez-vous après l’avortement pour faire le point avec elles sur leur contraception. Nous les prenons aussi un peu en charge affectivement.
Notre expérience est connue très largement et nous recevons des demandes pour nous déplacer à l’extérieur de la ville de Sào Paulo ; nous sommes invitées pour aller dans les banlieues, voire dans d’autres Etats du Brésil. L’année dernière, nous avons fait un bilan et nous avons pu constater à cette occasion que 10 % des femmes viennent de très, très loin, du Nordeste par exemple.
La maison des femmes du Grajau est située dans une banlieue très pauvre où il y a beaucoup de violences. Cette maison fait de nombreuses choses pratiques que nous ne faisons pas au dispensaire : par exemple, elle donne des cours de formation professionnelle pour aider les femmes à trouver un emploi. Elle lutte pour un meilleur équilibre alimentaire et pour la santé.
Dans notre dispensaire, nous n’avons pas d’avocats, pas de cours de formation professionnelle ; nous sommes directement centrées sur les questions de santé que nous essayons de situer dans une perspective politique plus globale. Au dispensaire, nous avons par ailleurs une politique de publication de petites brochures sur l'alimentation, la contraception, etc. Notre travail est reconnu aussi bien par la population, en général, que par l’Etat, la municipalité.
♦ Avez-vous une démarche spécifique vis-à-vis des jeunes femmes et viennent-elles nombreuses au dispensaire ?
Maria José Araujo — La moyenne d’âge des femmes que nous voyons se situe entre vingt-cinq et trente-cinq ans. Il y a peu d’adolescentes, mais nous animons néanmoins des groupes sur la sexualité. Si une femme vient nous voir pour des problèmes de sexualité, nous lui proposons soit de poursuivre les consultations individuelles, soit de voir la psychologue, soit de participer à l’un des groupes sur la sexualité. Ces groupes sont importants, car les femmes qui ont des problèmes sexuels ont rarement l’occasion de s’exprimer. Dans un groupe, les femmes prennent conscience que ce n’est pas seulement leur problème individuel, mais que c’est plutôt dû à l’éducation.
♦ Depuis la victoire du PT, à Sâo Paulo, aux élections municipales de 1988, tu es responsable du programme de santé pour les femmes au niveau de la municipalité. Peux-tu nous expliquer le contenu de ce programme et comment vous avez commencé à le mettre en œuvre ?
Maria José Araujo — En 1988, pendant la campagne électorale de Luiza Erun-dia, qui est aujourd’hui maire de Sâo Paulo, un groupe de femmes du PT et d’autres partis (comme le PCdB, par exemple) et de femmes indépendantes de tout parti a rédigé une plate-forme de revendications qui portait sur l’éducation, la santé, la violence, le travail, les crèches, la demande de laveries collectives, etc. Ce sont des revendications très anciennes du mouvement des femmes. Une de ces revendications, donc, réclamait un programme de santé pour les femmes au niveau de la municipalité. Au niveau de l’Etat, il existe déjà un réseau de santé publique, mais pas au niveau de la municipalité.
Après la victoire du PT, le mouvement des femmes m’a proposée à la municipalité pour coordonner ce programme. Au début, je ne voulais pas être une fonctionnaire publique, travailler à plein temps ; j’étais angoissée : à Sào Paulo, il y a douze millions d’habitants ! Je ne pensais pas pouvoir y arriver. Je ne voulais pas changer ma vie... Mais tout le monde m’a poussée en disant que c’était moi qui avait le plus d’expérience. J’ai alors accepté.
On a maintenant un secrétariat municipal pour la santé. Notre maire est très sensible aux revendications des femmes ; elle a toujours soutenu le mouvement des femmes quand elle n’était encore que simple conseillère municipale. Après la victoire du PT, les réseaux de santé pubüque ont commencé à avoir une autre politique sur le plan de l’organisation administrative et du pouvoir. On a divisé la ville en dix régions. Dès mon arrivée, on a choisi une personne responsable du programme pour la santé des femmes dans chaque région ; elles se réunissent une fois par semaine. C’est dans cette réu-
Brochure du Collectif féministe pour la sexualité et la santé
Brochure du Collectif féministe pour la sexualité et la santé.
nion que l’on décide par exemple où l’on va développer la planification familiale, ce que l’on va changer par rapport à la contraception, ce que l’on va faire par rapport aux cancers de l’utérus, etc.
Toutes les grandes propositions sont faites là. Moi, je suis la personne qui propose des actions, des initiatives, etc. Ces responsables par région ne sont pas toutes des médecins. De même, dans mon équipe, j’ai proposé à trois personnes de venir travailler avec moi : une est médecin, l’autre nutritionniste, la dernière psychologue.
♦ Toutes les responsables sont des femmes ?
Maria José Araujo — Non, non, il y a un homme. C’est un homme très sensible aux problèmes des femmes. De temps en temps, il fait des bêtises, mais nous sommes quatorze femmes et nous réagissons. En arrivant à la municipalité, on a trouvé tous les secrétariats dans un état incroyable. Par exemple, pour la santé, les hôpitaux n’étaient pas équipés, manquaient de personnels, etc. L’année dernière, nous avons essayé d’améliorer cette situation. Nous avons ouvert des concours publics pour recruter du personnel.
Avant, les personnes qui travaillaient dans le secteur public y rentraient par piston. Nous essayons de rompre avec ces habitudes. Cela a pris du temps pour gérer tout cela et pour améliorer les équipements. On a en plus mis en marche un service pour l’avortement. Au Brésil, il existe une loi qui autorise l’avortement de manière limitée. Cette loi date de quarante ans, mais n’a jamais été appliquée. Nous avons commencé dès le mois d’août à faire fonctionner un service pour l’avortement. Nous avons eu de nombreux problèmes. Nous avons reçu des lettres d’avocats qui déclaraient qu’ils allaient nous dénoncer ; j’ai reçu des menaces personnelles.
Pour monter ce service, nous avons fait tout un travail de sensibilisation des médecins et des infirmières de l’hôpital concerné. En même temps, nous travaillons avec les déléguées qui interviennent dans le commissariat de femmes ; ce sont des avocates qui sont là pour rendre service aux femmes battues, violées ou qui ont des problèmes de divorce. Dans ce commissariat ne travaillent que des femmes et elles n’y accueillent que des femmes.
Il y a à Sâo Paulo cent quarante centres de santé primaires et vingt-trois hôpitaux. L’an dernier, nous avons commencé le programme pour la santé des femmes dans trente-six unités de santé primaires et nous avons travaillé avec quelques hôpitaux, mais pas tous. Quand je dis que nous avons commencé ce programme, cela concerne tous les domaines : la planification familiale, les consultations gynécologiques, les groupes de réflexion sur la contraception, les examens pour le dépistage du cancer, les consultations prénatales. Nous avons acheté tous les moyens contraceptifs alors qu’il n’y avait presque rien avant.
On commence à donner des cours aux médecins et aux infirmières pour les méthodes naturelles, pas seulement pour les actions de planification familiale. Cette année, nous avons le projet de démarrer le programme dans soixante dispensaires. Quand nous commençons notre programme dans un dispensaire, nous sensibilisons au préalable le personnel : pendant six jours, nous discutons avec eux de la maternité, de l’avortement, des droits des femmes, etc. Ce sont des choses très nouvelles pour eux ; ils n’en ont jamais entendu parler. On passe des vidéos, des films de femmes. On ne discute pas seulement d’un point de vue médical. On insiste sur l’importance de voir les femmes comme des personnes à part entière, de prendre en considération leur sexualité, leur milieu social, leurs activités, leurs problèmes médicaux, et pas seulement leur utérus.
Car c’est ainsi que cela se passait traditionnellement dans le secteur public de la santé. Ce n’est pas un hasard si ce type de santé s’occupait surtout de la grossesse. Si la femme était enceinte, alors là, oui, on s’en occupait ; mais, pour le reste, on ne prévoyait rien.
♦ Quelles sont les résistances et les difficultés que tu as rencontrées pour mettre en œuvre un tel programme ?
Maria José Araujo — On a beaucoup de problèmes. Le budget est insuffisant. Il y a aussi une résistance parmi le personnel de la santé. En fait, de nombreux médecins défendent leurs privilèges. Avant, les médecins, au Brésil, avaient quatre ou cinq heures de travail par jour, voire moins. Maintenant, nous leur demandons d’accorder plus de temps à leur travail. D’un autre côté, on trouve des personnels très sensibilisés à ces questions. J’ai même été très étonnée dans l’hôpital où l’on a ouvert le premier service pour l’avortement. J’ai rencontré des médecins fantastiques. D’autres, en revanche, boycottent notre programme parce que c’est le PT qui est au pouvoir dans cette ville ; c’est tout. Il ne s’agit pas forcément de médecins.
On a aussi la presse qui ne parle que des choses qui ne marchent pas bien, toujours dans le même but : discréditer le PT à Sâo Paulo.
♦ Est-ce que l’ensemble des membres du PT sont convaincus de l’importance de ce programme pour la santé des femmes ?
Maria José Araujo — Non, et il faut toujours se battre. Même dans le PT, ce n’est pas clair. Certains pensent que la priorité, ce ne sont pas les femmes mais les enfants mal nourris. Du côté de la maire ou du secrétaire à la santé, il n’y a pas de problèmes. Pour le reste, ce n’est pas évident. Par rapport à l’avortement, par exemple, il y des gens, dans le secrétariat, qui me disent : « Ecoute, ce n’est pas une priorité ; combien y-a-t-il de femmes violées ? » Or, je suis convaincue que, si tu ne mets pas en place un programme pour l’avortement légal, tu ouvres la porte à l’avortement illégal.
Dans cet hôpital où nous avons commencé notre programme, nous avons eu la chance d’avoir de nombreux débats, et à différents niveaux. Ainsi, en ne faisant qu’appliquer une loi pourtant très restrictive, nous avons ouvert un espace pour d’autres discussions. Mais j’ai l’impression que, par rapport au travail fourni, nous n’avons pas encore obtenu grand-chose. D’abord, parce que la municipalité ne contrôle que 7 % des réseaux de santé, le reste dépendant soit de l’Etat de Sâo Paulo, soit du secteur privé. La plupart des gens ne font pas confiance au secteur public et font tout pour se faire soigner ailleurs. Néanmoins, tous nos efforts n’ont pas été inutiles : nous avons ouvert par exemple, en janvier, un service dans un dispensaire afin d’accueillir les enfants et les femmes victimes de violences sexuelles. C’est très nouveau au Brésil ; avant, il n’existait que des centres juridiques. Mais, par rapport aux problèmes de santé de la population au sens large, liés aux problèmes d’habitation, de salaires, d’éducation, nous ne pouvons presque rien faire.
♦ Quels sont les blocages que rencontre le PT dans la gestion de la municipalité ? Quelle a été l’attitude de la bourgeoisie après votre victoire ?
Maria José Araujo — Une grande partie du fric de la municipalité doit passer par la capitale fédérale, Brasilia, pour être reversée à Sào Paulo. L’année dernière, le gouvernement fédéral a volé quatre-vingt-dix millions de cruzeros alloués au logement et à la santé après la victoire du PT. Il y a un boycott au niveau de l’Etat de Sào Paulo également. Avec cet argent, nous aurions pu construire quatre ou cinq hôpitaux et faire beaucoup de choses dans le domaine du logement. L’Etat n’a pas redonné ce financement fédéral à la municipalité.
On a d’autres problèmes. Par exemple, l’image d’Erundia est dénigrée en permanence à la télé. On la dénonce parce que c’est une femme, qu’elle est originaire du Nordeste et qu’elle est membre du PT. Sâo Paulo est dominée par une bourgeoisie très ancienne. L’aristocratie du café de Sào Paulo ne supporte pas cette victoire du PT. Je pense malgré tout que nous pourrons faire des choses très positives, mais à condition de garder nos liens avec les associations militantes, et notamment avec le mouvement des femmes.
♦ Le PT a frôlé la victoire aux dernières élections présidentielles. D’après toi, comment aurait pu se concrétiser, au niveau fédéral, un programme féministe ?
Maria José Araujo — Depuis 1982, le mouvement des femmes a toujours revendiqué la mise sur pied au niveau national d’un progamme pour la santé des femmes. Dans de nombreux Etats, ces programmes existent, mais restent sur le papier. Comme les réseaux de santé publique marchent très mal, mettre en application ces programmes est très difficile. Et même si, dans un Etat, tu as un secrétariat à la santé qui fonctionne bien, si les gens sont mal nourris, mal logés, que peux -tu faire ? La santé est un ensemble qui ne dépend pas seulement des médecins, mais aussi de l’économie.
Le nouveau ministre de la Santé nommé par Collor semble plus favorable au secteur privé. Le secteur privé au Brésil est très développé et cher. Les investissements dans la santé ne constituent pas une priorité pour le gouvernement. En outre, la moitié au moins de l’argent public sert à financer les cliniques privées. Or, pour les gens pauvres, il faudrait au contraire un service de santé publique gratuit. La situation ne pourra pas s’améliorer avec le gouvernement Collor, et les municipalités tenues par le PT peuvent avoir de nouveaux problèmes, car elles ne sont pas totalement indépendantes.
Propos recueillis par Gaëlle Lucy
Women in a changing world
Notes
- 1 . Pour plus de précision sur le bilan de la campagne présidentielle au Brésil et sur le PT, voir Inprecorn0 301.
- 2. Les élections de 1982 concernaient à la fois les municipales, les législatives, le Sénat et les gouvernements d’Etat. C’étaient les premières élections directes aux gouvernements des Etats depuis le coup d’Etat militaire de 1964.
- 1 . Voir les Cahiers du féminisme n° 2 1 , novembre-décembre 1982.