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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Tunisie : «Islam progressiste» ou laïcité ?

· Cahiers du féminisme, n° 53, été 1990 · p. 27-29 · 2 420 mots

Le statut de la femme doit être « revu et corrigé par les savants de l’islam » et le port du voile rendu « obligatoire » : 11 ne s'agit plus ici des intégristes algériens , mais du programme du principal mouvement islamiste tunisien, En Nahda 1 . En Tunisie aussi les intégristes gagnent du terrain, même s'ils font un peu moins parler d'eux à l'étranger. Et leur porte-parole a tenu à affirmer sa solidarité avec les islamistes algériens, en mettant en cause « les médias français qui cherchent à nuire à l’islam » par l'exploitation des incidents violents qui secouent actuellement l'Algérie.

epuis plus de trente ans, les femmes tunisiennes font figure de « privilégiées » aux yeux de leurs voisines. Le Code du statut personnel (CSP), promulgué en 1956, contient en effet plusieurs articles « révolutionnaires » au regard des législations des autres pays maghrébins et arabes interdiction de la polygamie et de la répudiation ; instauration du divorce judiciaire, qui peut être demandé par la femme comme par le mari ; nécessité du consentement de la femme au mariage, sans intermédiaire. La Tunisie indépendante s’est également singularisée assez vite par une politique de planification familiale faisant du couple avec deux enfants le modèle de la famille heureuse.

La modernité tunisienne... et ses limites

Ce pays put ainsi se vanter, pendant des lustres, d’être le « phare de la modernité » dans le monde arabe et le « pays de l’émancipation de la femme ». Une émancipation que les Tunisiennes devaient « à la grâce » de leur président plus qu’à leurs propres luttes : on a coutume de souligner l’ouverture d’esprit — dans ce domaine — de celui qui régna en monarque absolu sur la Tunisie jusqu’en 1987 et de rappeler qu’il était, à l’époque de la promulgation du CSP, marié à une Française. Certes. Mais cette largeur de vue entrait aussi en concordance avec d’autres préoccupations plus matérielles : la nécessité, au lendemain de l’indépendance, d’utiliser toutes les ressources humaines pour le développement économique du pays. D’où la reconnaissance du droit au travail des femmes : celles-ci forment aujourd’hui environ le quart de la population active, taux exceptionnellement élevé dans le monde arabe. Certaines des avancées inscrites dans le Code du statut personnel — le droit de choisir sa vie de couple ou de la dissoudre, par exemple — sont aujourd’hui des acquis entrés dans les mœurs, tout au moins dans les villes.

On ne peut pour autant passer sous silence les limites de ces lois : à côté des articles « modernistes » du CSP, d’autres perpétuent le statut d’infériorité des femmes (« La femme doit respecter les prérogatives du mari en tant que chef de famille et, dans cette mesure, lui doit obéissance. » — article 23). Et, surtout, les « acquis » ne sauraient faire oublier le décalage important qui subsiste aujourd’hui encore entre les textes et la réalité quotidienne des pratiques sociales.

La « révolution unique dans le monde arabe » que glorifiait le parti de Bourguiba n’a que peu touché la masse des femmes tunisiennes, en particulier dans les campagnes. La scolarisation des filles, malgré de nets progrès, apparait toujours à de nombreuses familles comme un luxe inutile, et le travail des femmes reste considéré comme une force d’appoint marginale et temporaire, la plupart de celles qui travaillent étant cantonnées dans les secteurs les plus mal rémunérés.

Toutes ces contradictions ont favorisé l’apparition, au début des années quatre-vingt, d’une conscience féministe et le développement de nombreuses activités : regroupement de femmes au sein du Club Tahar Haddad à Tunis, commission femmes de l’UGTT (centrale syndicale unique), nombreux débats publics, colloques, etc. A l’occasion du 8 Mars 1986, un manifeste publié par des étudiantes et des travailleuses expliquait : « Le discours d’autosatisfaction officiel cache mal que les femmes, dans la famille, dans le couple, dans la rue comme dans le travail, continuent à subir un statut dévalorisant et infériorisant (...). Cet état de fait rend le statut des femmes d’autant plus précaire qu’il les place dans une attitude défensive par rapport aux acquis et face aux discours passéistes ; ce qui laisse la porte ouverte à tous les retours en arrière 2.

Depuis quelques années en effet, les Tunisiennes se trouvaient confrontées, comme dans les pays voisins, à la montée des courants intégristes, qui dénonçaient dans le Code du statut personnel « un ensemble de règles occidentales importées et plaquées artificiellement sur une société arabo-musulmane ». Le Mouvement de la tendance islamique (MTI, principale organisation intégriste, qui a pris en 1989 le nom de En-Nahda) faisait campagne pour l’organisation d’un référendum populaire sur ce code, en rappelant qu’il avait été « imposé d’en haut par la volonté d'un seul homme ».

Retour à l’identité musulmane

La revue Nissa, publiée par un groupe de femmes de divers horizons, situait bien les enjeux de cette initiative, dans un éditorial intitulé « Le combat de l’heure » : « Sous couvert de démocratie, certains veulent nier les droits de la moitié de la Tunisie. Chacun réalisera que derrière le référendum et par le biais du statut personnel de la femme, lieu essentiel d’enjeux, s’engage un jihad rampant qui cherche à convertir à la loi islamique une juridiction moderne, teintée de laïcité et donc dite impie 3. »

Le 7 novembre 1987, Bourguiba était destitué par le général Ben Ali. La nouvelle fut accueillie dans tout le pays avec un immense soupir de soulagement. Après trente ans d’autoritarisme, de répression et de parti unique, les promesses de démocratisation du nouveau chef d’Etat faisaient renaître l’espoir. Mais, pour nombre de femmes, l’espoir se teintait d’inquiétude : Bourguiba disparu, qu’allait devenir « son » code ? Les premiers actes du nouveau gouvernement devaient hélas rapidement corroborer leurs craintes. Afin de « couper l’herbe sous le pied des intégristes », le général Ben Ali s’empressa d’affirmer sa volonté de réconcilier le pays avec son identité musulmane », et il multiplia les gages de son islamisme : appels à la prière diffusés à la radio et à la télé, création d’un Conseil islamique, références fréquentes à la religion dans les discours officiels. Comme l’expliquait tranquillement un ministre il y a un an, « les islamistes n ’ont plus de raison de manifester » puisque « le régime du 7 Novembre a redonné à la religion sa place dans la société 4 ».

Raisonnement à courte vue ! A trop vouloir récupérer le discours des intégristes, le gouvernement n’a fait qu’apporter de l’eau à leur moulin... Les courants islamistes se sont développés et organisés, en particulier dans les universités, où ils multiplient les démonstrations de force. En même temps, la politique de Ben Ali a ouvert les vannes à l’expression de nostalgies longtemps refoulées. Très vite des voix se sont élevées, et pas seulement

A la recherche de l’islam originel... (feuillet d’un Coran, IXe siècle).

dans les rangs du MTI, pour réclamer une révision du Code du statut personnel. Dès les premiers mois de 1988, des bruits couraient avec insistance sur une nouvelle loi en préparation visant à interdire l’adoption : façon implicite de prôner le retour à la polygamie. A la même époque, le droit au travail des femmes était mis en cause par certains députés lors du débat à la Chambre sur le budget de 1988. Tandis que le général Ben Ali, de son côté, annonçait l’ouverture d’une campagne « pour la sauvegarde des bonnes mœurs », avec à la clé la multiplication des contrôles d’identité dans les rues... Gare aux femmes seules et aux femmes « mal » accompagnées !

Le mouvement des femmes, qui avait quelque peu disparu de la scène politique, a commencé à se manifester à nouveau. Les féministes de la première heure se sont regroupées, rejointes par d’autres femmes, et ont créé l’Association tunisienne des femmes démocrates, qui a obtenu sa légalisation en août 1989. Cette association s’est fixé pour objectifs « l’abolition de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la promotion des droits des femmes et la sauvegarde de leurs acquis en vue de la réalisation de légalité effective entre les sexes 5 ».

Comment défendre ces droits face aux menaces concrètes qui pèsent sur eux aujourd’hui ? Pour certaines de ces militantes féministes, on ne peut se contenter de dénoncer le danger intégriste : Azza Ghanmi stigmatisait ainsi, dès janvier 1988, dans le journal tunisien la Presse, les « marchandages » dont les droits des femmes risquaient d’être l’objet « sous prétexte d’arracher leur base aux intégristes ». Même le mouvement démocratique, craignait-elle, n’était pas totalement à l’abri de compromissions dans ce domaine. « C’est pour toutes ces raisons, concluait A. Ghanmi, que nous sommes en droit de demander avant tout un approfondissement du caractère laïc des textes et des institutions. »

Même si la Tunisie, avec son Code du statut personnel « moderniste », fait un peu figure à part au Maghreb, il est clair que les enjeux de ce débat dépassent largement ses frontières et que ce type d’interrogation traverse aujourd’hui les mouvements de femmes et les mouvements progressistes de tous les pays maghrébins, et plus généralement des pays de tradition musulmane.

A la recherche de l’islam originel... (feuillet d’un Coran, IXe siècle)

Relectures

Pour faire pièce au développement des courants intégristes, un certain nombre de militantes et de militants — qui, souvent, se proclamaient laïcs il y a quelques années — affirment désormais qu’il n’est plus possible de s’opposer frontalement à la religion et qu’il faut chercher une issue dans une « interprétation (ijtihad) progressiste » ou « moderniste » de l’islam. Les tenants de cette position s’efforcent de montrer, par un retour aux sources et aux textes d’origine, que les savants musulmans qui ont élaboré au cours des siècles la loi islamique (chari'a ) se sont progressivement éloignés du « véritable islam » : « La domination de l’islam des foqahas [hommes de loi musulmans] a gelé les ferments révolutionnaires de l’islam », expliquait l’ Algérienne Rabia Abdel -krim-Chikh lors d’un colloque a Dakar l’année dernière 6. Elle, pour sa part, se situait du côté de « celles et ceux qui luttent pour maintenir vivant l’esprit du message et de la pratique du Prophète ». Loin de prôner l’asservissement des femmes, celui-ci aurait « inauguré leur libération » en s’attaquant à la « misogynie érigée en système » qui régnait dans l’Arabie préislamique. Ainsi, les versets du Coran se rapportant à la polygamie ne doivent-ils pas être lus, selon R. Abdelkrim-Chikh, comme une prescription légale : au contraire, le Prophète a fixé des conditions telles (équité à respecter entre les épouses, etc.) qu’elles sont « quasiment impossibles à réaliser pour pratiquer la polygamie selon la loi divine ». En quoi serait-il donc « hérétique », concluait R. Abdel-krim-Chikh, d’abroger aujourd’hui la polygamie : ce serait « respecter le message du Prophète dans son esprit et dans sa lettre ».

Dans cette même optique, de nombreuses recherches montrent aujourd’hui que la plupart des hadiths 7 concernant les femmes seraient apocryphes — l’expression de la misogynie vite revenue à la surface dès la mort du Prophète — et dénoncent le travail de mystification opéré par les savants musulmans qui ont retenu comme justes ces faux hadiths. C’est sur cette mystification que s’appuient aujourd’hui tous les courants intégristes, mais cela n’a rien à voir avec l’islam originel, concluent les partisans de l’ ijtihad. « L’islam est capable de s ’adapter en tout lieu et à toute époque, expliquait ainsi Leila Asloui, juriste algérienne, lors du récent colloque “Droits des femmes du Maghreb”, à Paris 8 ; tous les amendements que je propose au Code de la famille, je peux les trouver dans l’islam. »

La meilleure illustration de cette thèse est donnée par le dernier ouvrage de Fatima Mer-nissi, le Harem politique, dans lequel la sociologue marocaine s’efforce de prouver, en partant des matériaux orthodoxes, que la notion d’égalité entre les sexes n’est pas du tout étrangère à la culture musulmane 9.

Séparation de l’Etat et de la religion

Ces recherches sont évidemment d’une grande importance sur le plan historique. Mais on peut se demander s’il est de l’intérêt des femmes maghrébines de se laisser circonscrire à ce débat. Lors de ce colloque « Droits des femmes du Maghreb », plusieurs Tunisiennes firent entendre avec vigueur un point de vue radicalement opposé : « Chercher à quelle école se rattacher au sein des différents courants islamiques, c ’est s ’enfermer dans un discours défensif, expliqua ainsi Azza Ghanmi. Les mouvements de femmes ne peuvent qu y perdre leur force et leur autonomie. »

Pour Hafida Chekir, qui souligna au passage le paradoxe de ces Etats arabo-musulmans se référant toujours à la religion en matière de statut des femmes, mais pas en ce qui concerne le domaine économique ou commercial, « on ne peut se baser sur la religion pour construire un droit égalitaire ». La solution ne peut être que dans la séparation de l’Etat et de la religion, dans une véritable laïcité, même si le mot fait encore peur à beaucoup dans ces pays, et la référence doit être « celle des droits de l’homme, dont les droits des femmes sont partie intégrante ».

Plusieurs interventions dénoncèrent encore le piège de l’« identité arabo-musulmane » dans lequel sombrent aujourd’hui nombre de mouvements : « Le débat modernité/ identité (...) occulte la question majeure de la liberté des femmes », s’écria par exemple Sanaa Ben Achour Derouiche.

Comme le disait une autre Tunisienne, Nabila Hamza, lors du colloque de Dakar, il s’agit pour les femmes de « se prendre en charge elles-mêmes sans tutelle aucune », non pas pour obtenir un « seuil minimum de la modernité », mais pour « imposer leurs droits entiers sans partage ou sans marchandage ». « En cette période de crise, concluait-elle, la montée du mouvement intégriste a pratiquement limité notre combat à un combat d’ arrière-garde : il s’agissait d’abord et surtout de sauvegarder les acquis, de ne pas revenir en arrière. A nous de ne point tomber dans le piège, de ne pas nous laisser enfermer dans leur stratagème, mais d’aller de l’avant (...), de lancer nos propres mots d’ordre et, surtout, de ne point surseoir à lutter pour une émancipation réelle des femmes. Il n’est pas question de se cantonner à une lutte défensive mais de montrer notre capacité offensive pour l’égalité. » Espérons que ces prises de position ne seront pas démenties par une évolution rapide du rapport de forces en faveur des islamistes... Notre solidarité féministe doit être à leurs côtés.

Anne-Marie Granger

Notes

  1. 1. Programme présenté le 16 avril dernier par le porte-parole de ce mouvement dans l’hebdomadaire tunisien le Temps-hebdo.
  2. 2. Sur la situation des femmes tunisiennes et les initiatives féministes, voir les Cahiers du féminisme n° 24 (1983), 25 (1983), 36 (1986), 45 (1988).
  3. 3. Nissa n° 3, août 1985 (le premier numéro de cette revue est paru en avril 1985 ; elle a cessé de paraître après son huitième numéro, en 1987).
  4. 4. Le Monde, 29 mars 1989.
  5. 5. Association tunisienne des femmes démocrates, 6, rue du Liban, Tunis.
  6. 6. Colloque organisé à Dakar en avril 1989 à l’initiative du groupe féministe sénégalais YEWWU-YEWWI sur le thème : «Cultures en crise, quelles alternatives pour les femmes africaines ? » (voir les Cahiers du féminisme n° 49).
  7. 7. Les hadiths sont les dires et les faits attribués au prophète Mahomet (commentaires du Coran, règles de conduite, etc.), rassemblés dans des recueils établis au cours des siècles suivant sa mort. L’ensemble (plusieurs centaines de milliers de hadiths) constitue la Sunna (Tradition) et forme avec le Coran (révélé oralement par Dieu à Mahomet entre 612 et 632) les fondements de la religion musulmane.
  8. 8. Colloque «Droits des femmes du Maghreb », organisé en mars 1990 à Paris, avec le soutien du CEDE-TIM, de la Ligue des droits de l’homme et de la Ligue internationale pour les droits et la libération des peuples (actes du colloque à paraître).
  9. 9. Fatima Mernissi, le Harem politique (Le Prophète et les femmes), Albin Michel, 1987.

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