La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le défi des féministes algériennes

· Cahiers du féminisme, n° 53, été 1990 · p. 21-26 · 4 384 mots

Le 8 Mars dernier , plus de dix mille femmes manifestaient à Alger, brandissant des dizaines de pancartes et de banderoles. Quelques semaines plus tard, elles étaient à nouveau très nombreuses dans la manifestation du 1er Mai, dynamisant le cortège par leurs slogans et leurs chants. Et, le 10 mai, elles constituaient un tiers de l’immense manifestation de cent mille personnes qui envahit les rues d’Alger pour défendre la démocratie et dénoncer le péril intégriste.

Depuis les événements d’octobre 1988, les femmes algériennes et les associations de femmes sont présentes dans toutes les luttes. Elles ont même été parmi les premières à mettre directement en cause les mouvements

Premières cibles des intégristes, les femmes sont en effet condamnées à réagir, sous peine de voir se multiplier les agressions violentes qui ont déjà frappé plusieurs d’entre elles (voir encadré) et d’être condamnées à une réclusion totale dans la famille. Ces violences ne sont pas seulement le fait des « barbus », les militants islamistes du FIS.

Elles sont aussi, souvent, le fait de jeunes, chômeurs désoeuvrés, de plus en plus sensibles aux sirènes intégristes : « Ces jeunes en mal de vivre et qui ne s’acceptent pas eux-mêmes sont influencés par les discours misogynes entendus à la télé, à la radio, dans les mosquées, explique Farida, membre d’une association de femmes de Constantine. Les agressions sont multiples : il n’est pas rare qu ’une femme s ’entende dire par un jeune, dans la rue ou dans le bus : “Rentre chez toi !” Pas étonnant, quand partout on présente celles qui travaillent comme des “voleuses d’emploi”... Les gifles, les tentatives de viol, ces violences autrefois cachées se font maintenant en plein jour: c’est nouveau et cela témoigne de la crise, de l’état de décomposition de la société algérienne et de l’incurie du gouvernement qui laisse faire, ne réagit pas. C’est sur ce terreau que les intégristes du FIS se construisent. »

Mais les mobilisations des Algériennes ne se réduisent pas à des luttes défensives. Elles luttent de façon tout aussi résolue contre le gouvernement, pour imposer des droits « élémentaires » dont elles restent à ce jour privées : le droit d’être des « citoyennes à part entière » — puisque le Code de la famille adopté en 1984 fait d’elles d’étemelles mineures (voir encadré) —, le droit à 1’instraction, le droit au travail.

Ces luttes ne sont d’ailleurs pas nouvelles : le mouvement des femmes algériennes a déjà toute une histoire derrière lui. Une histoire plus ou moins souterraine — en l’absence de possibilité d’expression légale, les femmes des milieux intellectuels avaient pris l’habitude, dans les années islamistes.

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Halte aux violences !

La recrudescence de la violence contre les femmes n’est pas fortuite, mais traduit au contraire l’emprise grandissante des organisations intégristes sur la société algérienne et l’exaspération de leurs militants face au développement des luttes de femmes ces deux dernières années. Des faits resteront dans les mémoires :

★ Juin 1989, à Ourgla : la maison d’une femme vivant seule avec ses enfants est incendiée pendant la nuit ; son fils meurt.

★ Eté 1989, à Bîida : des militants intégristes empêchent par la force des étudiantes de la cité universitaire de sortir le soir.

★ Début novembre 1989, à Mascara: une jeune infirmière est grièvement blessée par son frère parce qu’elle voulait continuer à exercer son métier malgré l’opposition de celui-ci.

★ Le 2 1 novembre, à Annaba : le domicile d’une enseignante, militante de l’Association pour l’émancipation de la femme, est incendié par des intégristes ; l’attaque est claire, puisqu’on peut lire sur les murs de sa maison :

« Espèces de salopes, vous voulez le pouvoir. »

★ Début avril 1990, à Blida : une étudiante membre du Parti communiste, mais qui portait la tenue islamique, a été fouettée au ceinturon par un commando d’intégristes alors qu’elle se rendait à une réunion de son parti.

★ Le 8 avril dernier, à Bou-Saada : un groupe de fanatiques islamistes a brûlé et saccagé les maisons de cinq femmes veuves ou divorcées.

Solidarité avec les femmes algériennes !

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Autour de l’avant-projet du Code de la famille. Déclaration de Mohammed Harbi

« La question la plus refoulée depuis vingt ans d’indépendance de l’Algérie, la place de la femme dans la société, est à l’ordre du jour. Après une dizaine d’années de tergiversations, de zigzags et de rumeurs répandues et désavouées, le Conseil des ministres vient enfin d’adopter un avant-projet de statut personnel (dit Code de la famille) dont le but est publiquement et officiellement annoncé : faire de la femme algérienne un être inférieur. Cette décision totalitaire est une honte pour l’Algérie et une insulte à la mémoire de toutes les femmes tombées les armes à la main dans la lutte contre le colonialisme. Comme dans le cas d’autres problèmes de société, par exemple la question culturelle, ce sont les principales intéressées, les femmes, qui ont les premières réagi à l’initiative gouvernementale.

« L’Union de la gauche socialiste salue l’entrée en scène du mouvement des femmes. Quelles que soient ses limites présentes, ses difficultés, les tentatives d’en brider le dynamisme au nom de prétendues priorités, ce mouvement est promis à un avenir certain. La solidarité à son égard est un critère déterminant dans la démarcation entre les forces de la démocratie et celles de l’obscurantisme. Il est donc du devoir de tous les socialistes de l’appuyer et de l’aider.

« Par définition, le mouvement féministe est de composition interclassiste. Son objectif est la lutte contre la subordination des femmes à l’égard des hommes dans la vie politique, dans le travail, le mariage, le couple et la sexualité. Chacun sait que la femme en Algérie n’est ni en droit ni en faits l’égale de l’homme. Chacun sait que la société masculine dans son écrasante majorité, y compris à gauche, ne la considère que comme un bien et un objet sexuel. Chacun sait enfin que les droits économiques qui sont reconnus à la femme par les textes sont contournés et rarement respectés.

« En définitive, la religion n’est invoquée que pour maintenir la domination des hommes sur les femmes. Ce scandale doit cesser. Mais pour écourter le chemin qui mène au succès, il est indispensable que les socialistes algériens admettent sans réserve l’autonomie et la spécificité du mouvement féministe. Si sa jonction avec les forces démocratiques et socialistes est nécessaire pour son progrès et son aboutissement, il n’est possible d’y parvenir qu’en respectant le principe de l’autogestion des luttes. Il est donc erroné de demander aux femmes d’identifier leur démarche à celle des groupes opposition-nels ou de subordonner leurs buts à ceux du mouvement ouvrier. Le mouvement féministe ne peut être qu’un allié à part entière au sein d’un rassemblement politico-social de type démocratique.

« L’UGS condamne fermement toute tentative de hiérarchisation des luttes comme un frein au regroupement des femmes, à l’élargissement et à la cohésion de leur mouvement. Elle appelle tous les démocrates et socialistes à lutter non pour l’aménagement “démocratique” de ce code de la honte, ce qui serait le témoignage d’une hypocrisie inavouée, mais bien pour son retrait pur et simple. L’UGS s’engage à populariser les revendications des femmes, à soutenir leur droit à la libération sociale et individuelle telle qu’elles-mêmes la définissent et veulent la réaliser. La lutte pour l’émancipation sociale en Algérie passe par le combat pour l’auto-émancipation des femmes. »

quatre-vingt, de se regrouper autour d’activités culturelles de type ciné-clubs —, mais marquée par de brusques jaillissements. Ainsi, lorsqu’en 1981 une circulaire gouvernementale prétendit imposer aux femmes, pour toute sortie du territoire, une autorisation de leur père ou de leur mari, le gouvernement dut rapidement faire machine arrière devant la mobilisation suscitée par ce texte.

A la fin de la même année, la discussion à l’Assemblée nationale du projet de Code de la famille (en gestation depuis de nombreuses années) suscita à nouveau l’opposition de nombreuses femmes. Une pétition signée par dix mille personnes fut déposée à l’Assemblée et, le 23 décembre 1981, près de trois cents femmes manifestèrent à Alger contre ce projet qui légalisait leur mise sous tutelle. Leur détermination faisait dire à certains des hommes présents ce jour-là : « Regardez, les femmes osent et nous nous n’osons pas 1 ! »

Ce n’est qu’en 1984, dans une période de reflux général de la mobilisation, que ce Code sera adopté.

Les femmes s’organisent...

L’activité des associations de femmes, aujourd’hui, s’inscrit dans le climat d’effervescence sociale, politique, culturelle que connaît l’Algérie depuis le soulèvement d’octobre 1988. L’introduction du multipartisme, en 1989, a permis la légalisation de ces associations 2. En l’espace de quelques mois, de nombreuses organisations ont ainsi vu le jour, tant à Alger que dans les autres grandes villes. Fin mars, on en comptait déjà quatorze, sans parler des nombreux collectifs formés ici ou là.

Cette multiplicité d’associations montre la diversité de ce mouvement et sa richesse. Mais elle constitue en même temps un facteur de vulnérabilité, par la difficulté à organiser des ripostes concertées et par l’image de division qu’offrent souvent ces associations à l’extérieur : « La plupart des femmes qui sont à l’origine de ces associations, explique Farida, ont un passé de militantisme, dans la mouvance féministe, dans les syndicats étudiants ou dans des partis. Le degré de politisation est d’autant plus important que plusieurs de ces associations ont été créées par des militantes d’organisations politiques de gauche ou d’extrême-gauche [voir encadré]. Cette division se double de divergences d’analyse : les unes mettent essentiellement l’accent sur la bataille juridique, le changement des lois ; d’autres insistent davantage sur la dégradation de la situation concrète des femmes — au travail, dans la famille, dans la rue -et sur les “lois non écrites” qui régissent les rapports sociaux. Tout cela freine le rapprochement entre les associations et suscite la défiance de nombreuses femmes qui craignent T hégémonie d’un courant politique et la subordination du mouvement des femmes aux partis politiques. » Défiance très compréhensible, surtout dans un pays où les organisations de masse, telle l’Union nationale des femmes algériennes (UNFA), n’ont jamais eu aucune autonomie par rapport au FLN, parti unique jusqu’en 1989...

Mais les divergences d’analyse et les différences d’origine peuvent-elles justifier le maintien de l’éclatement actuel ? D’autant qu’il est facile d’imaginer la difficulté, pour une grande majorité

8 Mars 1 990, à Alger.

des femmes, à se situer par rapport aux positions des différentes associations, à choisir entre le programme des unes et des autres... Cela ne peut que retarder le développement d’un large mouvement et l’organisation d’une réponse nationale à la menace intégriste.

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8 Mars 1990, à Alger

Code de la famille algérien (extraits)

Article 8—11 est permis de contracter mariage avec plus d’une épouse si le motif est justifié, les conditions et l’intention d’équité réunies (...).

Article 1 1 — La conclusion du mariage pour la femme incombe à son tuteur matrimonial qui est soit son père, soit l’un de ses proches parents.

Article 3 1 — La musulmane ne peut épouser un non-musulman.

Article 37 — Le mari est tenu de subvenir à l’entretien de l’épouse (...)-, d’agir en toute équité envers ses épouses s’il en a plus d’une.

Article 39 — L’épouse est tenue d’obéir à son mari et de lui accorder des égards en sa qualité de chef de famille.

Article 46 — L’adoption est interdite par la chari'a et la loi.

Article 48 — Le divorce est la dissolution du mariage. Il intervient par la volonté de l’époux, par consentement mutuel des deux époux ou à la demande de l’épouse dans la limite des cas prévus aux articles 53 et 54.

Article 53 — Il est permis à l’épouse de demander le divorce pour les causes ci-après : (...) pour infirmité empêchant la réalisation du but visé par le mariage ; pour refus de l’époux de partager la couche de l’épouse pendant plus de quatre mois ; pour condamnation du mari à une peine infamante privative de liberté pour une période dépassant une année.

Article 75 — Le père est tenu de subvenir à l’entretien de son enfant ; pour les enfants mâles, l’entretien est dû jusqu’à leur majorité, pour les filles jusqu’à la consommation du mariage.

Article 87 — Le père est tuteur de ses enfants mineurs. A son décès, l’exercice de la tutelle revient à la mère de plein droit.

Fort heureusement, devant la multiplication des agressions, un rapprochement a commencé à s’opérer. A la suite du rassemblement du 2 juillet 1989, appelé par plusieurs associations pour protester contre l’incendie criminel de Ouargla, plusieurs réunions eurent lieu durant l’été, au local de la Ligue des droits de l’homme, réunissant toutes les associations ainsi que des femmes non organisées. L’idée d’une coordination fut alors avancée. Cela déboucha sur l’organisation de journées d’étude, le 30 novembre et le 1er décembre derniers : « Nous étions environ un millier, étonnées et heureuses de nous retrouver aussi nombreuses , raconte Farida. Malheureusement, il y avait peu de jeunes ; l’âge moyen était de trente-cinq ans. Cette rencontre a permis des débats intéressants sur le Code de la famille et sur toutes les lois non écrites. Elle s’est terminée par l’adoption d’une plate-forme commune. Mais les perspectives sur l’avenir de la coordination sont restées floues, pour ne pas dire inexistantes. Or, la nécessité de dépasser la cartellisation pour construire un mouvement de femmes unitaire, avec toutes les garanties démocratiques en son sein, auquel n ’importe quelle femme puisse adhérer sans avoir à choisir entre des problématiques différentes, est un enjeu de taille face aux attaques qui menacent les femmes algériennes. »

L’offensive intégriste dans l’enseignement

Dans le contexte de crise économique qui frappe l’Algérie, la situation des femmes au travail ne cesse de se dégrader : licenciements, discriminations à l’embauche. Avec l’extension de la paupérisation, les femmes sont confrontées à des problèmes quotidiens insurmontables tels que le manque d’eau, de nourriture, et doivent gérer au plus près le maigre budget familial.

Dans l’enseignement, également, la situation se dégrade. Les intégristes, qui sont déjà bien implantés dans les établissements scolaires, en ont fait un enjeu important et sont à l’offensive sur la question de la mixité. Ils se sont ainsi engouffrés dans le débat lancé l’année dernière par le gouvernement sur la réforme de l’enseignement, en mettant sur pied une « commission de suivi » et en rédigeant une plate-forme revendicative dans laquelle, à côté de revendications socio-professionnelles sur les salaires et la titularisation, ils ont mis en avant leurs propres solutions à la crise de l’enseignement : suppression de la mixité (dans les classes, les cantines, les transports publics), abandon du bilinguisme, rapports privilégiés avec l’Orient (notamment en n’octroyant les bourses à l’étranger que pour les pays orientaux). Ils demandent enfin la retraite anticipée pour les enseignantes, responsables à leurs yeux, par leur « absentéisme », des mauvais résultats scolaires...

Dans certaines villes, les intégristes ont déjà commencé à mettre en pratique la suppression de la mixité. A Medea par exemple, ils ont maintenu les garçons dans le collège proche des lieux d’habitation et exigé que les filles se rendent dans un autre, distant de trois kilomètres. On imagine bien ce que cela signifie dans un pays où les familles craignent pour la sécurité de leurs filles : les parents étaient prêts à leur faire cesser leur scolarité.

Depuis, les islamistes ont nuancé leur discours et acceptent l’école mixte, mais à condition que les classes ne le soient pas ou que, dans une même classe, les filles et les garçons ne soient pas assis côte à côte...

manifestation de plusieurs milliers de femmes musulmanes, encadrée par un service d’ordre de « barbus », avec des slogans contre la mixité et contre les agressions culturelles ainsi résumés : « Not East, Not West ! Islam is the best ! » En effet, ils ont très vite compris que les associations féministes étaient une force objectivement laïque : c’est ce qui explique leur agressivité.

Mais le discours des femmes intégristes, tout au moins quand elles sont confrontées à d’autres femmes qui les contestent, s’est affiné : « De la négation des problèmes spécifiques des femmes, note Farida, elles sont passées à la défense de quelques revendications concernant les femmes, tout en expliquant que, si le féminisme peut se justifier en Occident face au carcan de la culture judéo-chrétienne ou parce que les femmes y sont réduites à des objets sexuels, l’islam, lui, a réponse à tout, en particulier au sujet du statut des femmes. »

Les femmes islamistes défendent ainsi le droit à l’instruction et le droit au travail (mais en le réduisant aux professions paramédicales et d’enseignement). Elles reconnaissent aux femmes le droit de divorcer (car l’islam, disent-elles, reconnaît ce droit) et insistent sur la possibilité pour les femmes divorcées de garder leur logement (car, légalement, les femmes sont obligées de quitter le domicile conjugal en cas de divorce). Mais elles ne remettent pas en cause l’obligation du tuteur et de l’obéissance au mari, ni les principes de la dot

Face à cela, les réactions restent bien timides. Aussi, lorsque les intégristes lancèrent un appel à la grève, en octobre, les enseignants, bien que n’ayant pas été consultés sur le contenu des revendications, suivirent cet appel, avant tout pour protester contre leurs conditions de travail désastreuses. Seules quelques enseignantes ont contesté le caractère antidémocratique de la grève et, surtout, les conclusions du rapport final sur la réforme scolaire qui désignaient le bilinguisme, la mixité et l’absentéisme des enseignantes comme responsables de la crise du système éducatif.

Il y a aussi des femmes islamistes...

Face au mouvement de femmes naissant, les intégristes ont commencé à organiser les femmes islamistes. Le 21 décembre 1989, ils ont tenu une et de l’héritage inégal, et dénoncent les associations féministes favorables à l’abrogation du Code de la famille comme des adversaires de la chari'a, donc de l’islam, donc de Dieu.

Les maisons de tolérance sont aussi leur cible, et elles mènent une campagne pour leur fermeture. Elles ne prennent pas en compte cependant la prostitution « sauvage » qui est en pleine extension. « Les associations féministes n 'ont pas de leur côté apporté de réponse à ce problème de la prostitution , souligne Farida. La nécessité de répondre point par point aux initiatives et discours intégristes , ajoute-t-elle, est une urgence pour les féministes algériennes ; mais la marge de manœuvre est étroite, dans la mesure où toute remise en cause de la chari'a peut être perçue comme un discours antimusulman et, dans un pays où 90 % des gens sont musulmans, ce n 'est pas chose facile. Le combat pour la laïcité est encore minoritaire ; cependant, à mon avis, on ne peut le contourner,

Dessin de Plantu paru dans le Monde du 21 avril 1990.

quelles que soient les difficultés à mener cette bataille. »

Dessin de Plantu paru dans le Monde du 21 avril 1990

Relever le défi

Les associations féministes ont fait irruption sur la scène politique, et ont marqué des points. « Aux moments forts de nos mobilisations, déclare Farida, on a pu constater une certaine désaffection des mosquées : les pratiquants musulmans refusaient de venir prier tant que les discours restaient intégristes. De plus en plus de femmes réagissent et soutiennent le combat des associations, même si elles ne franchissent pas encore le pas pour militer activement. »

La question qui, pour l’instant, mobilise le plus est celle des violences : comme le déclarait, le 8 Mars, la présidente de l’Association pour l’émancipation de la femme, « le Code de la famille enferme les femmes, la réalité les brûle ».

Les enseignantes (qui forment 60 % des effectifs du corps enseignant), très sensibilisées aux discours contre le travail des femmes, prennent des initiatives. Daouia, enseignante dans la banlieue d’Alger, raconte son expérience : rr Dans mon lycée s ’est créé un collectif de femmes travailleuses qui regroupe des enseignantes du lycée et des profs de l’école de formation. Il y a également des “sœurs musulmanes”, des intégristes, qui ne veulent pas non plus lâcher leur travail, d’autant que le niveau de vie ne permet pas de vivre avec une seule paye. Au début, elles se méfiaient de moi car je représentais à leurs yeux celle qui veut avoir quatre maris et qui passe ses nuits dehors (c ’est ce qui se raconte dans les mosquées !). Maintenant, elles discutent avec moi. Dans ce collectif, nous traitons des questions d’éducation, de logement, des problèmes avec la hiérarchie. En février 1990, il y a eu une grève de vingt et un jours sur les salaires, et on s’est organisées de façon indépendante de l'UGTA, le syndicat officiel. Dans les assemblées générales, les femmes étaient très présentes. Elles voulaient éviter à tout prix que le FIS profite de cette grève pour faire passer sa propre réforme sur la non-mixité, etc. La réaction des femmes au travail et contre les violences est extraordinaire. Cela me rend optimiste. Je trouve d’ailleurs que les médias, en Algérie comme à l’étranger, ne mettent l’accent que sur les intégristes et pas assez sur ce que font les femmes. »

« Si nous ne voulons pas laisser le terrain au FIS, qui a déjà commencé à s ’implanter dans les quartiers, il faut que les associations féministes interviennent autant sur les problèmes de vie quotidienne que sur les grandes questions sociales », conclut de son côté Farida. C’est une véritable course de vitesse qui s’est engagée. Les forces politiques de gauche ont aussi d’énormes responsabilités, et elles doivent les prendre aux côtés des associations féministes. La grande manifestation du 10 mai est un exemple encourageant.

Les associations et collectifs de femmes

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Fin mars, on comptait quatorze associations agrées (d’autres se sont créées depuis) et des collectifs de femmes, notamment dans le milieu étudiant. Dans les cités universitaires, les collectifs se sont créés en réaction aux campagnes du FIS contre la mixité. Les principales associations sont :

★ L’Association pour l’égalité devant la loi entre les femmes et les hommes, créée en 1985 par les militantes de l’OST (organisation trotskyste du courant lambertiste) et légalisée en 1988. Elle est pour l’abrogation du Code de la famille et pour des lois civiles inspirées du droit positif, ce qui signifie la séparation de l’Etat et de la religion.

★ L’Association indépendante pour le triomphe des droits des femmes, créée récemment à la suite d’une scission de la précédente. Ses fondatrices déclarent qu’elles voulaient échapper à la tutelle des partis.

★ L’Association pour l’émancipation de le femme (AEF), à Alger, où se trouvent entre autres des militantes du PST (organisation trotskyste). Elle insiste particulièrement sur la nécessité de combattre les lois non écrites ancestrales, qui façonnent les mentalités, et les rapports sociaux qui les perpétuent.

★ L’Association pour la défense et la promotion des droits des femmes, à Alger et Mostaganem, liée au PAGS (parti stalinien). Contrairement aux autres associations, elle défend le principe des amendements au code, notamment pour les articles qui sont « préjudiciables » à l’équilibre familial, à l’intérêt de la femme et des enfants (divorce, polygamie, exercice de la tutelle sur les enfants...).

D’autres associations existent un peu partout dans le pays : Israr, à Constantine ; Aide et assistance des mères et enfants en détresse, à Annaba ; Droits de la femme, à Béjaia ; Association féminine pour l’épanouissement de la personne et l’exercice de la citoyenneté, à Oran ; Cri de femme, à Tizi-Ouzou...

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Plate-forme issue de la rencontre nationale des femmes du 30 novembre et 1er décembre 1989

1 . Pour le droit au travail :

★ Campagnes de propagande sur le droit inaliénable des femmes au travail.

★ Créer des commissions de femmes travailleuses sur les lieux de travail.

★ Demander la création d’emplois, notamment par la mise en place de coopératives artisanales, pour lutter contre le travail au noir des femmes et des jeunes enfants et un budget pour la résolution du chômage féminin.

★ Recenser et diffuser tous les cas d’atteintes au droit au travail.

★ Appeler à une rencontre nationale des femmes travailleuses.

2. Pour une école moderne et scientifique :

★ Constituer des fronts de lutte pour la mixité.

★ Lutter contre la discrimination sexiste en matière de passage aux classes supérieures, d’orientation scolaire et professionnelle, et de pratique sportive.

★ Exiger la refonte des manuels scolaires pour revaloriser l’image de la femme.

3. Pour l’exercice des droits politiques :

★ S’assurer de l’exercice effectif du droit de vote des femmes.

★ Inciter les femmes à une participation effective dans les institutions associatives, syndicales et politiques.

4. Pour notre défense :

★ Mettre en place un réseau pour recenser systématiquement tous les cas d’atteintes aux droits et d’agressions à l’encontre des femmes, les répercuter, les dénoncer et se porter partie civile.

★ Constituer un comité permanent contre toute forme d’arbitraire.

★ Exiger un temps d’écoute et d’antenne dans les médias audiovisuels et autres...

★ Elargir la coordination aux femmes émigrées pour la sauvegarde de leur identité et leurs droits en tant que femmes.

★ Etablir une concertation, un lien avec les femmes à l’échelle du Maghreb, du monde arabe et internationale.

★ Créer un bulletin de coordination.

5. Dans le domaine juridique :

★ Campagnes d’information, de sensibilisation et de dénonciation autour de tous les textes rétrogrades, notamment le Code de la famille.

★ Lutte de toutes les associations et de toutes les femmes pour que soit abolie toute forme de discrimination et que soit garantie une citoyenneté à part entière pour les femmes.

★ Appeler à la saisine du Conseil constitutionnel pour le constat de l’anticonstitutionnalité du Code de la famille.

★ Appeler les différents partis, associations, ligues et forces sociales de notre pays à se prononcer sur la question des droits des femmes, qui sont partie intégrante des droits de l’homme, et à oeuvrer pour leur respect.

★ Leur rappeler que l’épanouissement de la famille et de notre société passe par la reconnaissance des droits des femmes.

★ Exiger la concordance entre la législation nationale et les pactes internationaux ratifiés par notre pays.

★ Exiger la ratification de la convention de l’ONU sur les droits de l’enfant.

★ Exiger la ratification de la convention de Copenhague contre toute forme de discrimination.

★ Elaborer une charte ou manifeste des droits des femmes.

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8 Mars 1 990, à Alger.

8 Mars 1990, à Alger

Notes

  1. Le 13 décembre 1981, Union de la gauche socialiste
  2. (déclaration communiquée par Mohammed Harbi)
  3. Catherine Rosehill, avec la collaboration Daouia, de l’Association pour l’émancipation de la femme, d’Alger, et de Farida, de l’association Israr, de Constantine.
  4. 1 . Voir Monique Gadant, «Nationalité et citoyenneté, les femmes algériennes et leurs droits », in Peuples méditerranéens n° 44-45.
  5. 2. Voir l’interview de Nawal, in Cahiers du féminisme n° 50.

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