Les 29 et 30 septembre dernier, a été réuni pour la première fois, à New York, un sommet mondial pour l’enfance, à l’initiative de l’UNI-CEF, qui rassembla plus de soixante-dix chefs d’Etat et de gouvernement. Comme si de rien n’était, comme si l’on ne préparait pas la guerre, tout ce beau monde, Georges Bush en tête, a déploré les souffrances et la mort de millions d’enfants du tiers monde ; chaque année, en effet, quinze millions d’enfants de moins de cinq ans (quarante mille par jour) meurent de faim ou de maladies banales comme la rougeole ou les diarrhées ; 40 % des enfants du tiers monde souffrent par ailleurs de mal-nutrition.
Pour éviter le décès de cinquante millions d’enfants au cours de la prochaine décennie, il faudrait donc dégager deux milliards et demi de dollars, l’équivalent des dépenses militaires journalières habituellement réalisées dans le monde ’. Une misère, comparé aux dépenses consenties dans le conflit du Golfe. Les estimations réalisées début septembre indiquaient que les Etats-Unis dépenseraient un milliard et demi de dollars par mois à eux seuls (six milliards de dollars environ pour 1990 si, toutefois, il n’y a pas de guerre ouverte). Si la guerre éclate, elle coûtera, selon les experts, au moins un milliard de dollars par jour. Pour ce qui est de la France, elle devrait dépenser au moins un milliard de francs � d’ici la fin de l’année, si rien ne se gâte...
Mais pour les enfants, aucun Etat ne s’est engagé financièrement.
Argument trop facile de tiers-mondistes attardés, sensiblerie bien féminine, qui conduisent à coup sûr à capituler face à un nouvel « Hitler » prêt à tout dans sa folle logique expansionniste. N’est-ce pas la réponse qu’on nous oppose lorsque nous affirmons que les troupes occidentales n’ont rien à faire dans le Golfe ?
D’un putsch à une occupation
Alors, reprenons l’histoire à son commencement... Il était une fois un dictateur nommé Saddam Hussein, qui prit le pouvoir en Irak en 1968, à la faveur d’un pustch militaire, et le conserva par la terreur et une répression sanglante contre toute opposition : les Kurdes, entre autres, furent massacrés ; la torture et la pendaison sont habituellement utilisées contre les opposants ; les disparus se comptent par milliers... Dans les années soixante-dix, la hausse du cours du pétrole permit à Saddam Hussein de « moderniser » son pays et, notamment, son armée, qu’il équipa des matériels les plus sophistiqués grâce à la compréhension de ses « amis » occidentaux, en particulier de ses amis français, si proches. Depuis 1974, ce ne sont pas moins de vingt et un ministres français qui se sont rendus en visite à Bagdad et, en huit ans, entre 1980 et 1988 approximativement, Saddam Hussein acheta pour cent milliards de francs d’armes à la France. Dassault, Matra et Thomson furent les principaux fournisseurs 3 : Mirage, Exocet, radars, rien n’a manqué. L’Irak ne se battait-il pas pour tous les Occidentaux contre l’Iran de Khomeiny, l’Irak « laïc et progressiste » contre l’Iran intégriste et obscurantiste ?
Evidemment, la guerre entraîna un million de morts, dont trois cent mille Irakiens, et des centaines de milliers de handicapés ; évidemment, l’Irak utilisa des gaz chimiques, y compris contre des réfugiés kurdes d’origine irakienne (cinq mille morts en mars 1988). Regrettable bavure, certes, admettent les spécialistes, mais que deviendrait le commerce des armes si on devait s’arrêter à ce genre de détails !
Le problème, avec l’Irak, c’est que, au sortir de la guerre avec l’Iran, le pays était ruiné et que sa dette dépassait les soixante-dix milliards de dollars. L’Irak se transforma en mauvais payeur. Saddam Hussein devrait par exemple encore au moins vingt-cinq milliards de francs à la France4. Mais comment payer quand il faut reconstruire, que les recettes pétrolières diminuent, qu’il faut entretenir et équiper une armée d’un million d’hommes ainsi qu’un appareil d’Etat hypertrophié, au risque de voir sinon le régime menacé de l’intérieur ?
Saddam Hussein décida de faire payer les émirs, si riches et tellement haïs par les populations démunies de la région. Fin juillet 1990, il exigea que l’OPEP impose une réduction des quo- tas de production de pétrole pour faire remonter le prix du baril à vingt-cinq dollars (le baril ne valait plus que quinze dollars environ à la veille de la crise). Le Koweït, les Emirats arabes unis, l’Arabie Saoudite, fidèles serviteurs des intérêts impérialistes dans la région, refusèrent et, le 2 août, Hussein envahit le Koweït...
L’hypocrisie occidentale
C’est ainsi que Saddam Hussein, hier l’ami fidèle que les Occidentaux choyaient, devint du jour au lendemain l’ennemi à abattre. Et les Américains de dépêcher immédiatement sur les lieux leur super-armée, leurs super-marines, leurs super-avions, et de demander au Conseil de sécurité de l’ONU de décider l’embargo, le blocus, et d’envoyer sur place une force multinationale pour le faire respecter et pour « défendre » l’Arabie Saoudite. Et, tandis que Saddam Hussein pille allègrement le Koweït, chasse devant lui des centaines de milliers d’immigrés philippins, banglades-his, égyptiens, etc., qui ont tout perdu, et se sert d’otages occidentaux pour éviter le bombardement des installations stratégiques de l’Irak, les troupes de dix-huit pays continuent à se concentrer dans le Golfe : cent cinquante mille, deux cent mille soldats américains forment le plus grand déploiement militaire US depuis la guerre du Viêt-nam. Plus de treize mille engagés français, le corps expéditionnaire le plus important depuis la guerre d’Algérie 5, sont prêts également à se battre. Et tout cela « en défense du droit international », cela va de soi !
Mais si tel est l’enjeu, pourquoi ne pas être intervenu militairement pour obliger Israël à évacuer les territoires occupés depuis 1967, et ceci malgré les multiples résolutions de l’ONU ? Pourquoi avoir laissé la Syrie, aujourd’hui dans le Golfe, occuper le Liban ? Pourquoi avoir permis que Hassan II du Maroc annexe purement et simplement le Sahara occidental — Maroc dont les troupes sont également dans le Golfe pour... faire appliquer le droit, bien sûr.
Dans cette affaire, les Américains, moins hypocrites mais non moins cyni-
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ques que les Français, ne cherchent pas à masquer la raison principale de leur intervention dans le Golfe. Z. Brze-zinski, ancien conseiller de Carter, déclarait le mois dernier au Washington Post : « L’intérêt majeur et vital des Etats-Unis dans la crise koweïtienne est d’assurer que le Golfe reste une source sûre et stable de pétrole à un prix raisonnable pour l’Occident industrialisé. » (cité par le Monde du 18 août 1990).
Le pétrole du Golfe, le moins cher et le meilleur, représenterait en effet à lui seul 60 % des réserves planétaires ; des raisons suffisantes pour ne pas laisser échapper le contrôle du Koweït... Et, même si personne ne craignait de voir Saddam Hussein réduire les ventes de pétrole à l’Occident (il en a trop besoin !), ne fallait-il pas saisir l’occasion d’adresser, par-delà l’Irak, un message à tous les pays producteurs du Sud, tentés un jour de gérer leurs ressources en fonction de leurs propres intérêts ? Le « nouvel ordre mondial 6 » si cher à Bush est à ce prix !
Les rois de la réaction
Dans cette logique, n’était-il pas « légitime » de soutenir coûte que coûte les « pétromonarchies » du Golfe qui obéissent au doigt et à l’œil aux injonctions de Washington et de Londres, et pour cause ! Elles ne doivent leur existence et leur survie qu’aux troupes occidentales, ce qui est particulièrement vrai pour le Koweït, sous protectorat britannique d’abord, puis transformé en 1961 en un Etat séparé indépendant pour les besoins de l’exploitation du pétrole.
Peu importe dans ces conditions que, sur les deux millions d’habitants du Koweït, 60 % soient des immigrés travaillant dix heures par jour, sept jours sur sept, pour un salaire de misère, « esclaves volontaires » sans droit (voir Libération du 13 septembre 1990). Peu importe que seul 10 % de la population ait le droit de vote et que les femmes soient privées de ce droit, comme de bien d’autres... Peu importe que l’Arabie Saoudite n’ait pas même de Constitution et n’obéisse qu’à la « loi religieuse » et au roi Fahd. Peu importe que l’on y coupe la main des voleurs, que l’on y décapite les « délinquants » en place publique, qu’on y lapide à mort des femmes condamnées pour adultère. Peu importe ! L’année de la commémoration des droits de l’homme et du citoyen, c’était en 1989, pas en 1990...
Que l’on ne vienne plus après cela nous parler de morale ni de droit international, que l’on n’essaye pas de nous apitoyer sur le sort de ce malheureux gouvernement koweitien en exil qui n’a plus de pétrole mais beaucoup d’actions, en Europe notamment (10 % de la banque Midland britannique, 10 % de la firme allemande de voitures Daimler-Benz, 20 % de Hoechst, 100 % de la
Santa Fe International Corporation), qui possède plus de dix mille cinq cents stations d’essence dans le monde, trois raffineries de pétrole, trois plantations en Malaisie, une flotte de tankers et des immeubles prestigieux aux Etats-Unis ; ce pauvre gouvernement du Koweït dont les placements à l’étranger représentent seulement cent milliards de dollars, dont les deux principales compagnies ont leurs sièges à Londres (la Kuwait Investment Office et la Kuwait Petroleum Corporation), si bien que, même annexé, le Koweït continue à « faire des affaires 8 ».
Une guerre contre les peuples
Et l’on voudrait que l’on soutienne le blocus et l’expédition militaire dont les milliers de victimes seront avant tout les populations civiles de la région, déjà sacrifiées par les tyrans de toute sorte qui y régnent ? Ce ne sont pas elles qui sont
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Lettre ouverte de citoyennes au président de la République
Dès le mois d’août, des féministes ont fait circuler m appel contre l’intervention . française dam k Gaffe, qui a recueilli très vite de nombreuses signatures de femmes (plus de deux cent cinquante, début octobre), Nous reproduisons ici quelques extraits de m appel :
« Nous sommes résolument opposées à toute opération militaire dans le Golfe persique. (...)
Nous agissons pour une juste répartition des ressources de la planète, pour la dignité des femmes et des peuples. 11 appartiendra aux peuples arabes de décider eux-mêmes de leur destin car toute intervention militaire de l’Occident dans cette région du monde est ressentie comme une atteinte à leur dignité et un acte de néocolonialisme s’apparentant à la politique de la canonnière des empires coloniaux du xdc™ siècle.
Pour le moment, l’engagement militaire des Etats-Unis a provoqué la vocation de millions de jeunes Arabes à devenir des martyrs potentiels dans le conflit armé qui se profite à l’horizon. Nous vous demandons instamment de renoncer à la participation militaire de la Fiance auprès des Etats-Unis afin que les otages ne deviennent pas, à leur tour, les martyrs d’un conflit qui, avant d’être provoqué par Saddam Husseim, a pour cause les ventes d’armes dont notre pays s’est fait une spécialité (,..). »
•k Pour tout contact:
Ginette Lemaître, 100 bis, rue François Arago 93J00 Montreuil.
Andrée Michel, 6, Avenue Jean Moulin responsables des aventures militaires de Saddam Hussein. Pourquoi devraient-elles être « punies » par des bombardements sauvages ouvertement préparés par l’état-major américain 9 ? Seuls les lobbies militaro-industriels peuvent se réjouir d’une telle perspective permettant de justifier l’augmentation des dépenses militaires et de tester en situation réelle la « performance » des dernières armes mises au point.
Quitte à passer aujourd’hui pour des pacifistes naïfs, naïves, ou même des « traîtres », nous ne céderons pas à la campagne d’intoxication belliciste ; nous réaffirmons, aux côtés d’une poignée d’intellectuels courageux et lucides, que « cette guerre n ’est pas la nôtre 10 ». Pour nous, il n’y a pas trente-six solutions à la crise du Golfe. La solution ne peut être que politique et interarabe. Il faut donner à tous les peuples de la région le droit de décider librement et démocratiquement des frontières qui leur conviennent ; ce qui suppose que toutes les dictatures et toutes les monarchies disparaissent, que le droit de voter librement soit accordé à tous les habitants de ces pays (hommes, femmes, immigrées), que le droit à l’autodétermination des minorités opprimées de la région, Kurdes et Palestiniens en premier lieu, soit enfin reconnu.
Aucune expression libre des populations n’est possible sous la menace de troupes d’occupation étrangères. C’est pourquoi le préalable à toute solution politique est le départ sans conditions des troupes occidentales du Golfe. En ce sens, nous rejoignons la « Lettre ouverte de citoyennes au président de la République 11 », signée par plusieurs centaines de femmes, parmi lesquelles Andrée Michel, Gisèle Halimi.
Seule une telle démarche, qui s’oppose à la « raison d’Etat », peut prétendre être inspirée par une morale humaniste et par le droit ; pas le droit international abstrait, qui n’est que le droit du plus fort, mais le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Claire Bataille, le 4 octobre 1990
Notes
- 1. Le Monde, 29 septembre 1990.
- 2. Le Nouvel Observateur, 13 septembre 1990.
- 3. L’Expansion, 20 septembre 1990.
- 4. L’Expansion, 20 septembre 1990.
- 5. Le Monde, 18 septembre 1990.
- 6. Extraits du message de Georges Bush au Congrès américain, le 11 septembre 1990.
- 7. «Les financiers de l’intégrisme », in le Nouvel Observateur, 19 juillet 1990.
- 8. Le Nouvel Observateur, 13 septembre 199°.
- 9. Déclaration du chef de l’armée de l’air américaine, le général M. Dugan, limogé depuis, in le Monde, 19 septembre 1990.
- 10. «Cette guerre n’est pas la nôtre », in Rouge n° 1414.
- 11. Lettre du 25 août 1990.
- ★ Lire également «Nouvelle croisade impérialiste dans le Golfe », in Inprecorrf 3 14, du 14 au 27 septembre 1990 ; le Monde diplomatique, septembre 1990 ; ainsi que l 'Autre Journal, septembre 1990.