La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L'extrême droite en France : Enfants, Cuisine, Église (Kinder, Küche, Kirche)

· Cahiers du féminisme, n° 54, automne 1990 · p. 5-8 · 2 682 mots

Le discours du Front national, lorsqu’il est destiné à un large public, fait assez peu de place à des thèmes concernant le statut des femmes. La dénonciation de l’immigration, les prophéties sur la décadence de la France et les déclarations poujadistes classiques (contre l’Etat, l’impôt, les fonctionnaires...) constituent le fondement du positionnement idéologique du Front. Le nombre de femmes dans les instances dirigeantes, les succès électoraux de certaines (Piat, aujourd’hui en rupture de ban, Stirbois, députée de Dreux) permettent à l’organisation de se targuer de « reconnaître le rôle éminent des femmes dans la société » (Le Pen).

En fait, pour peu que l’on s’éloigne de la partie la plus médiatisée de l’activité du Front, le contenu de sa propagande distillée aux militants ou sympathisants plus ou moins proches, comme celle d’autres organisations fascistes (Parti des forces nouvelles, PFN ; l’Œuvre française ; comités Chrétienté-Solidarité...), se révèle beaucoup plus prolixe sur le statut des femmes.

(Le discours des fascistes sur les femmes n’est d’ailleurs pas univoque. On peut distinguer deux courants de pensée qui puisent leurs sources dans des réferences idéologiques bien distinctes et qui ne ciblent pas le même public : le discours de type pétainiste qui permet des alliances avec l’Eglise ou du moins l’électorat catholique de droite -le discours proprement fasciste, « païen » et « différentialiste ».

Défilé d'extrême droite pour la fête de Jeanne d’Arc (mai 1987)

Maréchal, nous voilà !

La thématique de l’extrême droite sur le rôle et l’image des femmes manque singulièrement d’originalité, à l’exception des fascistes « purs et durs » du GRECE. Ce sont les bonnes vieilles valeurs d’ordre moral et de défense de la famille française, fleurant bon leurs années trente et quarante, qui font recette.

Deux obsessions, liées d’ailleurs à l’ensemble de la propagande du Front, s’y expriment : la démographie qui décline et la famille qui se disloque. Se rajoute régulièrement un troisième thème, l’insécurité qui menace les femmes.

Les mérites de l’« inquiétude démographique » sont nombreux pour le Front national. Le premier, et non le moindre, est de raccrocher le discours d’extrême droite à des considérants largement partagés par des familles de pensée plus « respectables », depuis les cris d’alarme de Sauvy aux incitations natalistes de F. Mitterrand. Le deuxième est de gauchir — si l’on peut dire — le thème vers des considérations racistes : le taux de natalité « effréné » des immigrées en France, argument qui, au demeurant, devient faux dès la deuxième génération ; la menace des hordes aussi nombreuses que sauvages qui campent sur la rive sud de la Méditerranée avant de déferler sur la France. Le troisième — et peut-être le plus payant en terme d’alliance — est la dénonciation de l’avortement. Assez nombreux — encore qu’il ne faille pas surestimer la menace — semblent être des comités et associations destinés à apporter de l’« aide » aux « futures mères en détresse » (le CLER, SOS Futures Mères, SOS Tout-Petits, Mère de Miséricorde...). Le patronage ou le soutien discret de l’Eglise catholique est garanti. Il suffit de rentrer dans n’importe quelle église et de parcourir le bulletin paroissial pour voir la place qu’y tient « le droit à la vie ». Devant les hésitations de la droite classique qui sait que la remise en cause de la liberté d’avortement est impopulaire auprès de la majorité des Français, le Front national fait figure de seul défenseur de la « vie » aux yeux des catholiques en accord avec la position de l’Eglise. Les militants du Front ou de Chrétienté-Solidarité, organisme intégriste de Romain Marie, s’entendent d’ailleurs pour noyauter les associations catholiques conservatrices. Un soutien efficace, car matérialisé par des espèces sonnantes et trébuchantes, vient d’organismes

Défilé d'extrême droite pour la fête de Jeanne d’Arc (mai 1987).

américains qui n’hésitent pas à payer de leur poche pour éradiquer de la vieille Europe l’immoralité et le communisme athée.

L’ébranlement de la famille traditionnelle et la nécessité de le combattre est une autre idée-force de la propagande du Front. Divorces, familles mono-parentales... sont des signes qui illustrent la décadence du monde occidental et le laxisme de la Bande des quatre. Concession rassurante à l’air du temps, l’extrême droite ne s’attaque pas fronta-lement au travail féminin. Là où leurs pères idéologiques auraient dénoncé les voleuses d’emploi et l’immoralité de la mixité/promiscuité dans le travail, les héritiers de Pétain prennent des biais : l’argument le plus utilisé est que le travail des femmes n’est pas souhaitable car il contribue à l’effritement de la famille. Les malheureux petits enfants qui rentrent chez eux, la clé autour du cou, parce que la maman est à l’extérieur du foyer, commencent par faire mal leurs devoirs (d’où l’échec scolaire), puis errent dans les rues mal famées en bandes (d’où la délinquance et la drogue). Remède à tant de maux : le salaire maternel, réservé — cela va sans dire — aux Françaises de souche.

Enfin, l’insécurité dont les femmes sont victimes offre des occasions inépuisables à la presse fasciste de dénoncer la présence des immigrés, violeurs par nature, et le laxisme de la justice. L’argument porte doublement : sur les femmes car l’insécurité, quelle que soit la nationalité des violeurs, est réelle ; sur les hommes chez qui il

Commandos anti-IVG

Les commandos antHVG se suivent se ressemblent et se multiplient,

Après l’hôpital de Lille* ce title tour de l’hôpital Broussais à Paris en juin dernier. La semaine dernière, c’est à 1’hqpital Saint-Louis (Paris) puis à l’Hôtel Die » de Lyon— premia* hôpital de cette ville à avoir ouvert un centre d’IYG -que le commando « Sauvegarde » intervenait.

A chaque fois, le scénario est identique et Fob* jectif clair : bloquer le fonctionnement du service et empêcher toute intervention. Le Moe opératoire est occupé, le standard investi et il cri: répondu aux appels que le centre, en grève, ne peut répondre à aucune demande. Les femmes qui ont rendez-vous sont refoulées, tout autant que le personnel médical qui est vidé de son lie » de travail ;

Ces actes, directement inspirés des pratiques désarmais courantes aux Etats-Unis, restent marginaux en France. N’empêche, Ils se mènent avec un acharnement une audace et une régularité qui laissent à penser que leurs acteurs font partie d’un groupe organisé, déterminé à reprendre du terrain face à ce droit conquis par les femmes. Le silence des uns ou la complaisance des autres, et en premier lieu dans lamiheu médical, ne peuvent que renforcer leur volonté de se Mie entendre des pouvoirs publics, afin qu’ils finissent par remettre sur le tapis les lois acquises en la matière, ou bien qu’ils revoient ! les moyens existants pour les mettre en ceuvre,

Aubi minoritaires soient-ils aujourd’hui ces commandos ne peuvent donc être ignorés, B doit leur être opposé la voix de celles qui ont gagné, veulent garder et élargir le droit de choisir pour toutes les femmes. La passivité et le silence ne peuvent que laisser le champ fibre à cette propagande ultra-réactionnaire qui constitue une menace : pour toutes,

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VArëcfe

_ j alimente le fantasme de l’étranger qui s’approprie « nos femmes et nos filles ».

Cibler l’électorat conservateur

Comme on le voit, le discours sur les femmes et la famille ne se revendique pas de la modernité. Il est même singulièrement archaïque si l’on se réfère aux rèaütés de la société française : présence massive des femmes dans le salariat, acceptation dominante de nouveaux modèles familiaux.

Cet « archaïsme » est le fruit d’une tradition : l’extrême droite française est fille de l’ordre moral, du catholicisme conservateur et de Maur-ras. Mais, il est aussi le résultat d’un choix probablement assumé et reconnu : gagner l’électorat stable de la droite traditionnelle.

Nous croyons volontiers que l’électorat lepé-niste se découpe en segments relativement hétérogènes '. Le « beauf » qui vote Le Pen, parce que, dans son HLM blême, son voisin de palier est algérien, se contrefiche de la position du FN sur l’avortement (d’ailleurs, selon toute probabilité, sa femme a avorté et avant elle sa petite amie) et s’il est, théoriquement, pour la femme au foyer, la sienne travaille (il faut bien vivre et vu le prix du beurre et du billet pour voir jouer le PSG...) ; de toute façon, ces considérations n’entrent pas en ügne de compte lorsqu’il dépose son bulletin dans l’urne : il est pour virer les immigrés, un point c’est tout !

En revanche, le ou la retraité(e) retiré(e) à Romorantin, après construction du pavillon, le pharmacien de Dreux, tous anciens électeurs du RPR ou du PR, sont certes sensibles aux thèmes racistes (notre identité européenne qui fout le camp) mais sont aussi séduits par la défense des valeurs traditionnelles.

La manifestation mémorable de 1984 en faveur de l’école libre a eu le mérite de révéler qu’il y a une partie non négligeable de la population française qui n’a pas « digéré » la rupture dans les comportements et les mentalités apportée par Mai 68. Ces gens datent, physiquement et/ou mentalement, d’avant les « sixties ». Leurs valeurs sont celles des générations des années trente à cinquante, la Seconde Guerre mondiale n’ayant pas, à la différence de la Première, modifié les comportements sociaux. Pour eux, les modèles culturels actuels tels que peuvent les exprimer les médias sont à la fois incongrus, étrangers et plutôt menaçants pour leur équilibre personnel. Or, le Front national est la seule force politique à assumer pleinement, au niveau national, le discours « rétro » sur la famille, l’autorité, le travail des femmes, le rejet de la « sexualité facile »... Au sein de la droite traditionnelle, un Royer a pu tenir l’emploi pendant un moment, mais il n’a jamais réussi à être autre chose que ministre du petit commerce et maire de Tours. Aucun dirigeant de droite doté d’ambitions nationales ne se hasarderait aujourd’hui à tenir, au-delà du passage obligé sur la famille pilier de la société, un vrai discours d’ordre moral exhaustif et cohérent : la presse le tournerait en dérision ; une partie de la droite moderniste s’interrogerait sur le soutien à apporter à ce zozo ; les publicitaires lui expliqueraient que l’« érotisme » est source de profits qui aident à financer son parti ; et tout le monde lui demanderait avec quels crédits il compte financer un salaire maternel et à quel rythme il pense remplacer une dactylo par un métallurgiste au chômage.

L’extériorité, que l’on espère définitive, du Front national par rapport au pouvoir lui permet de raconter n’importe quoi. Sa force est de donner à rêver une société sans immigrés, une France fantasmatique repeuplée par de vertueuses mères de famille préparant le chocolat de cinq heures pour des bambins qui ne côtoieraient plus la drogue, le SIDA et les professeurs marxistes.

Ajoutons que le personnage de Le Pen joue habilement sur deux tableaux : la défense des bonnes moeurs et la grivoiserie qui en constitue l’envers et l’exutoire. Face au discours aseptisé de la droite et de la gauche gouvernementale sur les résultats du commerce extérieur et les taux d’intérêt, Le Pen mêle une préciosité facile — l’imparfait du subjonctif plaît à la petite bourgeoisie — à une symbolique sexuelle très affirmée. « Il parle le langage de tous les jours », « il n ’a pas peur des mots, de la gauloiserie bien française », disent ses fans, ravis de l’introduction de la sexualité dans le discours politique. Une sexualité qui n’est pas la liberté sexuelle tant honnie, mais l’activité qui, facteur d’hygiène pour les hommes, trace pour les femmes la limite entre la maman et la putain. A cet égard aussi, l’entourage de Le Pen cultive pourtant, volontairement ou non, l’ambiguïté. Le « chef » donne comme modèle à la femme française Jeanne d’Arc, Sainte Geneviève ou... ses propres filles. Or, celles-ci ont un« genre » que ma grand-mère eût qualifié de mauvais et qui disqualifie pour se faire épouser à Saint-Honoré-d’Eylau : le contraste entre le discours moralisateur et l’apparence physique matérialise l’articulation pudibonderie/grivoiserie qui est un ressort, sans doute, non négügeable du charisme de Le Pen.

Il ne faut pas s’y tromper : l’électorat, qui se reconnaît dans les imageries évoquées plus haut, est potentiellement beaucoup plus important que celui qui vote Le Pen aujourd’hui. La cible du Front a été, pour l’essentiel, jusqu’à maintenant, la France raciste. Celle-ci conquise, l’élargissement vers des publics moins « excités », traditionnellement conservateurs pourrait être une option. Le discours « ordre moral » pourrait alors se révéler performant. Des idées que l’on croyait obsolètes pourraient se renforcer du fait même qu’elles seraient portées par une force politique.

On verrait alors la droite traditionnelle s’interroger sur les vertus de la femme au foyer...

On n’en est pas là... et le risque est fortement limité par les contraintes du réel : rôle des femmes dans l’économie, opinion majoritairement allergique à ces thèmes.

Il reste, comme le montre l’exemple de l’avortement aux Etats-Unis, qu’une minorité agissante peut faire régresser des droits que ne défend plus une mobilisation vigilante. Encore discrète, la thématique du Front sur les femmes est un feu qui couve dont il convient d’empêcher le réveil.

« SMIC » pour les mères françaises avec Jean Marie Le Pen

Apologie de la différence

Le discours du Front national sur les femmes et la famille est, on l’a déjà dit, d’essence pétai-niste. Il aurait été franquiste en Espagne, il pourrait être repris mot à mot par les conservateurs russes aujourd’hui. Le fondement réside dans la tradition chrétienne, hier classique, désormais intégriste, l’Eglise ayant — très légèrement en la matière — mis sa doctrine au goût du jour.

Le discours que l’on qualifiera d’authentiquement fasciste, car sui generis et apparu avec les mouvements sociaux dont il porte le nom, a d’autres références. En France, le GRECE, cercle d’intellectuels « païens », férus d’hellénisme et d’élitisme, en est un excellent représentant. Curieusement, c’est peut-être la seule association politique dotée d’une certaine influence (y compris sur la droite traditionnelle), qui ait écrit et polémiqué sur le féminisme avec régularité.

Ici, point de Jeanne d’Arc ni de Sainte Geneviève : on se revendique du paganisme antique, contre la pudibonderie de l’Eglise et contre les philosophies religieuses monothéistes pourvoyeuses de totalitarisme. Inutile de préciser que la charge nietzschéenne contre le judéo-christianisme respire l’antisémitisme.

Affiche 1941

Composition graphique,

1941.

L’idéologie du GRECE est essentiellement différentialiste. De même que le racisme est, selon le GRECE, une doctrine qui, prônant la supériorité d’une culture sur une autre, viserait à assimiler la planète entière à la culture dominante, de même un certain féminisme tenterait d’assimiler les femmes aux hommes et inversement. La réduction de la différence, naturelle et créatrice, tuerait la civilisation. Le « féminisme différentialiste » lui-même n’est pas un allié naturel puisqu’il prétend faire triompher les valeurs féminines, lesquelles toutes de conservation et de passivité seraient une menace mortelle pour le monde occidental.

l’école de commerce de Plougastel-Daoulas, ceux des homosexuels qui cultivent la misogynie et les sous-officiers de carrière dopés à la virilité. Les lecteurs de Nietzsche, Montherlant et Roger Pierrefitte ne font pas, même réunis, une base de masse. La disparition du principal théoricien du GRECE, A. de Benoist, qui a passé cet été la rive ténébreuse du Styx, risque d’amputer l’organisation de son « penseur ».

Reste, là encore, que l’idée du caractère intrinsèquement négatif de la réduction des différences entre les sexes dépasse largement le cercle des

Ces dernières considérations montrent que « l’égalité dans la différence », prônée par le GRECE, n’est pas franchement... égalitaire.

La liberté sexuelle, en revanche, ne gêne pas l’association ni d’ailleurs l’avortement, recommandé dans les cas d’eugénisme, à quelques détails près : l’avortement doit être autorisé par le mari, la femme ne devant pas pouvoir contrôler la fertilité ; la femme mariée doit être fidèle pour ne pas faire entrer un élément étranger dans la famille.

Ce genre de théorie est propre à séduire les jeunes crétins qui se jouent l’enfance d’un chef à joyeux personnages évoqués plus haut. Mieux vaut ne pas trop interroger les intellectuels de « gauche » sur la question.

D’où la nécessité de dénoncer la thématique fasciste sous ses deux aspects : le discours lénifiant sur la famille ; la doctrine différentialiste, cette dernière n’étant pas la moins dangereuse.

Oriane Mericourt

Composition graphique, 1941

Notes

  1. publié dans Rouge du 27.09.90.
  2. 1. cf Birgitta Orfali, l’Adhésion au Front national : de la minorité active au mouvement social, éd. Kimé, 1990.

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