Le Cercle national des femmes d'Europe (CNFE) a été créé le jeudi 23 mai 1985 dans les salons de l'hôtel Piazza à Nice. Fondé par Martine Lehideux (par ailleurs membre du comité central du Front national et députée européenne depuis 1984), il se veut un « cercle de réflexion et d’influence afin que les femmes prennent conscience des problèmes familiaux, sociaux, éducatifs, culturels, politiques, auxquels elles sont quotidiennement confrontées, et pour leur rappeler que la renaissance de la France et de l’Europe ne se fera pas sans elles * »...
Fichtre, noble ob jectif !
Ainsi, sur les traces de la valeureuse et chaste Jeanne d'Arc, les femmes du CNFE s'en vont-elles en guerre, avec un slogan : « les femmes de France sont de retour ! » et un adversaire : la décomposition morale de la société.
Ces messieurs du Front approuvent chaleureusement rinitiative. Le Pen lui-même confie qu’il l’espérait depuis longtemps : « Si les femmes sont des citoyennes à part entière, il est vrai quelles ont un certain nombre de problèmes qui leur sont particuliers, et il est normal quelles puissent exprimer leur point de vue dans un structure particulière 2. » Tiens, tiens...
Lors de son Ier Congrès, en décembre 1987, le CNFE revendiquait trois mille adhérentes. Il compte des correspondantes dans trente-cinq départements environ (qui sont souvent, aussi, militantes catholiques convaincues ou membres de « Laissez-les-vivre »). Ces femmes sont chargées de la vie locale du mouvement : présentation aux élections (sur les üstes du FN), réunion de cercles de réflexion ou organisation de dîners à thèmes, principalement animés par M. Lehideux et quelques notables (masculins) locaux. Le CNFE publie bimensuellement un bulletin qui porte son nom et réunit des commissions qui travaillent sur differents thèmes. D’une pétition demandant le rétablissement de la peine de mort pour les tueurs d’enfants à une lettre ouverte dénonçant la « télé porno » et exigeant la création d’une « chaîne familiale », le CNFE intervient tous azimuts. Ses positions ne sont pas originales, ce sont celles du Front national, et la logique est simple : violeur ou « sidaïque », c’est toujours l’« Autre » qui commet le mal, cet Autre étant, suivant les cas, simple immigré ou asocial (« toxicomanes au dernier degré, pédophiles forcenés, psychopathes 3 »...) et n’ayant qu’un but dans la vie : la destruction à petit feu de la famille.
Si le CNFE n’ose pas s’attaquer de front au droit à l’IVG, il propose différentes mesures visant à faire subir aux femmes de très fortes pressions morales et à alourdir considérablement les procédures. M. Lehideux dépose régulièrement à ce propos des projets de loi au Parlement européen au nom du groupe des « Droites nationales », projets qui restent fort heureusement sans suite (pour l’instant ?). Cela peut aller de la proposition de remplacer le mot « interruption » par « cessation » (jugé moins hypocrite), à celle de supprimer le remboursement de l’IVG 4, en passant par toute une gamme de nuances : interdiction aux internes de pratiquer des IVG, seuls les « docteurs en médecine » en titre ayant ce droit ; réaffirmation que l’IVG ne peut en aucun cas être un moyen de régulation des naissances ; mise en place d’entretiens préalables beaucoup plus contraignants que ceux qui existent aujourd’hui, dont le but serait de convaincre les femmes de garder l’enfant, y compris en leur suggérant qu’elles peuvent l’abandonner à la naissance...
Croissez et multipliez
La préoccupation principale du CNFE reste cependant la famille, socle de la société et de l’ordre moral. La restauration de l’image de la famille — et tout ce qui en découle — fonde l’action de ces femmes, elle la légitime même.
Les idées ne sont pas neuves, loin de là. Elles continuent cependant à faire vibrer les coeurs : « Le monde moderne entend bien briser l’ordre naturel et s’attaquer, en priorité, à sa clef de voûte : la famille (...). A cette conception totalitaire inhumaine, nous opposons le sens profondément humain de l’enfant bercé et élevé par sa mère, protégé par son père, se développant parmi ceux de son sang5. »
Le cadre étant ainsi fixé, quelques constats, douloureux, s’imposent, concernant particulièrement la dénatalité : la femme française est trois fois moins féconde (oui, madame, trois fois !) que la femme algérienne... En l’an 2000, l’Europe des Douze ne représentera plus que 5,3 % de la planète et, dans vingt ans, la France ne sera plus la France !
Les raisons de ce drame sont multiples. La diminution du nombre des mariages en est une, les « couples célibataires cohabitant » étant moins prolifiques. Martine Lehideux nous explique ça très bien et avec force conviction : « Or, Pierre Chaunu établit une loi quasi scientifique [ma-zette ! NDLR] .-la substitution de la cohabitation au mariage (...) est le signe de l'émergence d’un phénomène nouveau: le refus total de descendance 5. » Il fallait y penser !
Le phénomène est accentué par le nombre toujours croissant des divorces. A cet égard, le CNFE réclame des mesures pour « enrayer la vague de divorces-répudiations ». Outre le fait que l’on se demande bien quelles pourraient être ces mesures, cela situe naturellement les femmes comme victimes, alors que ce sont majoritairement elles qui demandent le divorce.
La généralisation du travail des femmes est bien évidemment aussi mise en cause. Si le CNFE ne le remet pas directement en question (et pour cause, puisqu’il est obligé de reconnaître qu’une majorité de femmes souhaite travailler), il insiste en revanche sur les méfaits que cela entraîne sur la natalité.
Le Front national c'est vous !
Les fées du logis
Ainsi, le constat tourne au cauchemar. Il faut néanmoins se garder de sombrer dans la désespérance, des solutions existent : le CNFE revendique une véritable et audacieuse politique familiale passant par des mesures aussi simples qu’efficaces.
les femmes évidemment. Et, pour les encourager à rentrer définitivement au foyer (car le but est bien là, quand même !), le CNFE lance son idée force : le salaire (et la retraite) maternel, équivalent à 70 % du SMIC, « coût largement compensé par les emplois dégagés et les économies réalisées sur les allocations chômage. De plus, ajoute ingénument M. Lehideux, l’Etat récupérerait une grande partie de ce salaire par l’intermédiaire des différents impôts et taxes 5 ». De quoi vous donner envie d’essayer !
Une réforme de la fiscalité accordant des avantages aux couples mariés et des parts supplémentaires pour les enfants devrait également redonner aux Français le goût de l’union légitime et de la famille nombreuse. L’argent serait, là encore, facile à trouver : il suffirait de ne plus financer les crèches collectives et d’assurer l’exclusivité des prestations familiales aux seules familles françaises.
La priorité nationale s’appliquerait également à l’attribution des logements sociaux. LE CNFE analysant avec raison que loger une famille nombreuse est difficile et coûte cher, il préconise un accès prioritaire aux HLM pour les familles françaises. Ainsi, l’équation devient simple : diminution du coût du loyer, plus augmentation des prestations familiales, plus salaire maternel, égalent fécondité retrouvée et retour des femmes au foyer. CQFD !
Car le but, avoué, est bien là : il s’agit de « remettre à l’honneur la famille et la mère au foyer », en lançant « une grande campagne médiatique revalorisant le rôle de la famille au sein de la société 6 ».
Les femmes du CNFE ne se sentent pas seules. Dans leur combat pour la dignité retrouvée, c’est l’ensemble du Front national qui est derrière elles. Le Pen leur déclarait ainsi sans détour, au cours du Ier Congrès du CNFE : « Le travail féminin a pour conséquence dramatique l’éclatement de la famille (...) et la délégation d’éducation de la mère à la crèche ou à l’école, qui va avoir des conséquences dramatiques dans un certain nombre d’autres domaines, la délinquance ou la drogue 7 . » Voilà de quoi déculpabiliser toutes celles qui auraient des velléités de rentrer chez elles, et vice versa.
Le programme du CNFE, aux relents pétai-nistes prononcés, est donc d’une simplicité désarmante. Même lorsqu’il aborde des préoccupations réelles, les solutions préconisées ne vont jamais dans le sens d’une émancipation des femmes, mais permettent de remettre en avant les thèmes chers au Front national. Concernant le viol, par exemple, le CNFE préconise moins de laxisme de la part des autorités, la chasse aux immigrés, et souligne que ce sont les femmes elles-mêmes qui s’exposent à davantage de danger en vivant « comme les hommes » (travail, sorties nocturnes...). Quand elles parlent du SIDA, les femmes du CNFE dénoncent la « liberté sexuelle », les mœurs dissolues et, bien sûr, la drogue, qui s’infiltre pernicieusement dans les foyers... parce que les mères n’y sont plus... On y revient sans cesse !
Dans un premier temps, il faudrait favoriser à outrance les modalités de travail à temps partiel, d’horaires aménagés, de travail à domicile... pour
Ainsi, une part importante des fléaux de notre temps serait rapidement résolue si les femmes rentraient chez elles : « Les femmes doivent être davantage présentes, responsables, elles doivent offrir à leur famille un équilibre, une harmonie qu'elles seules peuvent créer », peut-on lire dans le bulletin du CNFE de mars 1986. Ah ! douces fées du logis... La femme retrouve ainsi une place terriblement traditionnelle. Elle reste sagement à la maison pour s’occuper de ses petits et les protéger des tentations et des maux les plus divers (ce faisant, elle se protège d’ailleurs elle aussi de toute tentation et s’expose à moins de danger. C’est commode !).
Une teinte de modernité
le CNFE ne fait preuve d’aucune originalité et ne remet pas le moins du monde en cause les orientations du Front national. Bien au contraire. Les femmes du CNFE revendiquent comme un honneur le retour à des valeurs familiales traditionnelles dans lesquelles la femme enfin libérée retrouverait la place centrale qu’elle n’aurait jamais dû perdre.
« Les femmes du CNFE se veulent responsables, féminines, source d’espérance 8. » Nous n’irons pas boire à cette source-là !
Françoise Foucault
Cela dit, il faut se méfier. D’une part parce que les idées simplistes et d’un apparent « bon sens » font malheureusement recette actuellement. D’autre part, parce que le CNFE a su adapter son discours en reprenant en compte, à sa manière, certaines aspirations des femmes.
Outre le fait que le Front national ait compris l’intérêt de structurer un cadre exclusivement féminin (quoique largement « parrainé »), il accepte du CNFE qu’il tienne un discours souvent moins brutal dans sa forme.
Ainsi, s’il considère que le foyer est l’endroit le plus naturel pour la femme, le CNFE est obligé de reconnaître l’aspiration des femmes à travailler et développe beaucoup de solutions d’aménagement du temps de travail et de recyclage professionnel : « Il est bien naturel que les femmes qui se consacrent totalement ou partiellement à l education de leurs enfants puissent accéder à une formation professionnelle afin de pouvoir prendre ou reprendre une activité professionnelle quand elles le souhaiteront. Il serait nécessaire : d’aménager les horaires de travail ; de développer le travail à temps partiel, les emplois à domicile, les emplois de proximité ; d’assurer formations continues, recyclages, remises à niveau 6. »
On le voit, le programme est assez complet. Parallèlement, le CNFE constate que les femmes ne considèrent plus le foyer comme lieu d’épanouissement personnel : « De simples aides financières n’y suffiront pas. La maternité et l’éducation des enfants ne sont plus considérées par la femme comme son seul rôle. Il faut revaloriser le travail à la maison ainsi que la tâche d’éducation des enfants 5. » Le CNFE se sent obligé d’ajouter qu’il faut « encourager la participation des femmes au foyer aux activités locales les plus diverses, à la vie associative, à la vie politique, à des activités de création personnelle, qui constitueront des occasions d’épanouissement et de contacts sociaux 6 ».
Ce faisant, les femmes ne se contenteraient pas de s’épanouir. Elles participeraient également à une noble cause : « Etre présent dans les réunions de parents d’élèves, prendre une responsabilité dans la bibliothèque municipale ou le ciné-club local, c’est être sûr qu’un ennemi de la famille ou un pourrisseur d’enfants n y sera pas », peut-on lire dans le bulletin du CNE% de décembre 1987.
Un certain type de militantisme féminin est ainsi prôné, qui peut aller jusqu’à l’engagement politique, ce dernier étant alors considéré comme prolongement de l’engagement privé au service exclusif de la famille.
Que l’on ne s’y trompe donc pas. Malgré un discours parfois plus « moderne » et moins brutal,
Affiche 1944
Affiche 1944
Notes
- 1. Bulletin du CNFE n° 1, 1985.
- 2. National Hebdo, supplément au n° 49, 1985.
- 3. Bulletin du CNFE, juillet 1987.
- 4. En décembre 1986, le Front national avait réussi à réunir les signatures de soixante-sept députés, dont plusieurs du RPR et de l’UDF, pour demander la suppression du remboursement de 1TVG. La mobilisation des féministes et le contexte social (grève des lycéens) ont fait reculer le gouvernement Chirac.
- 5. Martine Lehideux, «La politique familiale », in supplément au n° 7 d’ Europe et Patrie.
- 6. Bulletin du CNFE, 1987.
- 7. Jean-Marie Le Pen, discours au Ier Congrès du CNFE, décembre 1987.
- 8. Bulletin du CNFE, septembre 1989.