L’une s’en va, l’autre arrive
Conte oriental
« Flo, t’es un vrai mec ! » (Le Parisien libéré )
Suisse : Des cheffes, ces Suissesses
Iron Lady -la Dame de fer -nous quitte. Congédiée par ses amis que n’étouffe pas la reconnaissance, pour risque électoral et extrémisme anti-européen. La City a fait le choix du marché unique contre le rêve de splendide isolement à deux, avec le protecteur d’outre Atlantique.
Chère Mrs Thatcher. Elle, au moins, ne faisait pas profession de féminisme ni de certaines autres qualités d’ailleurs. Aussitôt sortie de charge, elle annonce à la presse qu’elle va pouvoir se détendre en « faisant du repassage » (sic).
Tant de bonne volonté dans l’affichage du conformisme méritait sa récompense. La tradition veut que tout ancien Premier ministre soit annobli par la reine ; elle veut aussi que seuls les hommes puissent être pairs d’Angleterre. Aussi l’honorable Mr Thatcher est-il devenu Sir Denys, son épouse n’étant Lady Margaret que comme femme du susnommé. Il semble que cette fois la fée du repassage ait peu goûté la plaisanterie. Elle a fait savoir sèchement que Mrs Thatcher elle resterait.
De l’autre côté du bras de mer, chez l’ennemi héréditaire irlandais, arrivée de Mary Robinson, présidente de la République. En cette terre qui dispute à la Pologne le concours du catholicisme non éclairé, elle a milité pour l’avortement, le divorce et les droits des femmes. Reste à espérer que sa fonction ne soit pas qu'honorifique.
Il était une fois un pays où les femmes n’avaient pas le droit de conduire une voiture. Elles n’avaient d’ailleurs aucun autre droit et devaient marcher voilées pour ne pas susciter les regards concupiscents des mâles libidineux. Ainsi en avaient décidé les docteurs de la foi en interprétant les ordres du prophète, qui n ’ avait pourtant pas émis d’opinion précise sur la conduite automobile.
Un jour que ce pieux pays, tombé sous la menace du tyran voisin presque aussi pieux mais surtout mieux armé, dut, à son corps défendant, faire venir une armée d’infidèles pour le défendre, les femmes crurent le moment venu de relever la tête. C’étaient les femmes riches et instruites. Les autres n’avaient pas appris à conduire en terre mécréante et savaient d’ailleurs trop ce qu’elles risquaient.
Un jour donc, de nobles dames se firent mener par leur cocher devant un grand magasin de la ville où le roi a son palais. Là, elles firent descendre le serviteur de la voiture, prirent sa place et firent cortège dans la ville.
Plus d’un docteur de la foi crut mourir d’apoplexie, de doctes savants dirent qu’il fallait chasser les femmes de l’université. Le roi était perplexe. Un tel désordre l’horrifiait mais il ne pouvait châtier sévèrement les rebelles. Elles étaient de haute naissance et surtout sa garde d’infidèles, dont il ne pouvait se passer, lui aurait fait reproche de ternir sa réputation. Il se borna donc à proclamer par le territoire des édits interdisant formellement la conduite aux femmes. F aible punition au regard de 1 ’ offense.
Moralité : Dieu et le roi sont peu de choses sans une grosse armée.
(Vous l ’avez deviné : l ’histoire se passe en Arabie Saoudite. C'est en novembre que quarante-sept femmes ont manifesté en voiture à Ryad.)
A l’aube du troisième millénaire, l’espèce masculine reste impayable. Une femme pénètre-t-elle dans l’univers protégé d’interdits des « maisons des hommes » que les mâles du lieu commencent à se gausser. Réussit-elle, gagne-t-elle au jeu de l’avancement, du strapontin ministériel ou à la course en mer... qu’il faut nier que l’impossible a pu arriver. L’intéressée change brutalement de sexe, les louanges fusent sur son tempérament viril et les ricanements enterrent sa féminité perdue. Il faut choisir entre le beurre et l’argent du beurre, être femme ou gagner.
Tant d’excitation à vouloir prouver que seul « Male is beautiful » traduit tout de même comme une légère inquiétude. Le doute s’insinue et corrode les certitudes des plus vaillants. Allons ! Florence Arthaudabeau vouloir croire de toutes ses fibres -condition de survie psychologique ? -que le monde de la course en mer n’est pas sauvagement machiste et le clamer sur les ondes, on est bien contentes qu’elle ait gagné. Rien que pour la tête que font ses « copains ».
« Le genre masculin étant le plus noble, il doit prédominer chaque fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble. » Vaugelas, grammairien français du XVIIe siècle, par cette règle figeait l’occultation des femmes dans notre langue française, qui devint une langue paternelle : « Les jeunes filles et le chien sont partis en promenade, tout contents »...
En cette fin de XXe siècle, les Françaises continuent à accepter ces usages et à considérer le masculin comme universel, jusqu’à l’absurde : « Le secrétaire général ne peut vous répondre, il... elle est en congé de maternité. » Malgré le travail accompli par la Commission de féminisation des termes et fonctions, du temps du ministère Roudy, malgré l’avancée des femmes vers des métiers et quelques fonctions traditionnellement réservées aux hommes, le vocabulaire n’apas changé dans les usages, il fonctionne comme si les femmes n’existaient pas. Heureusement, les Québécoises se sont mises à la féminisation du vocabulaire et de la syntaxe, et à l’imposer dans la
Mise à l'heure
Le Tribunal fédéral suisse vient d’apporter gain de cause aux Appenzelloises et de leur accorder le droit de vote. Les hommes d’Appenzel Rhodes-Intérieures, petit canton montagnard ultra-catholique, ne formaient-ils pas le dernier bastion à résister ?
Les hommes gardaient jalousement le privilège de la Lands-gemeinde et ne voulaient pas voir les femmes troubler la fête. N’est-ce pas un atout touristique que de pouvoir exhiber les hommes du terroir, en costume traditionnel et épée au flanc, prenant les décisions politiques locales sur la place publique ! La démocratie pure et dure. . .
« Les femmes n ’ont pas besoin de voter. Ici, on vit en mariage, on discute à la maison. » Peu importe que 42 % des Appenzelloises n’aient pas ou plus d’époux ! que partout en Suisse vie quotidienne. Et maintenant les Suissesses : début novembre, les déléguées des Bureaux de l’Egalité des cantons de Genève et du Jura ont publié un dictionnaire de quatre mille professions, titres et fonctions au féminin et au masculin.
La presse suisse en a largement rendu compte, les journalistes jouent le jeu et les sapeu-ses-pompières, les maçonnes, les ingénieures, lesprofesseures, les cheffes de service, les syndiques et les mairesses et même une ou deux présidentes-directrices-générales, de même que quelques aides familiaux et sages-hommes, commencent à sérieusement faire parler d’elles et d’eux.
Un Guide de rédaction non-discriminatoire, rédigé par Thérèse Moreau (écrivaine française installée en Suisse) et un groupe de psychologues en orientation professionnelle, va bientôt paraître à Lausanne. L’exemple du « bon » français, moderne et réaliste, vient de petits pays, en principe satellites de la France ? Tant mieux, le féminisme est vraiment internationaliste !
Maryelle Budry (Genève)
les femmes aient le droit de vote, même s’il n’y a de cela que juste vingt ans.
Des femmes téméraires ont osé braver la décision mâle et recourir auprès du Tribunal fédéral en vertu de l’article sur l’égalité des sexes (qui date de dix ans, trop peu pour adapter les mœurs de ce recoin-musée). Elles ont gagné. Mais elles n’en sont pas moins isolées localement. Menaces anonymes et appels au boycott de la prochaine Landsgemeinde permettent de mesurer la vigueur de la résistance mâle-chauvine.
D’ailleurs les médias ont plus souvent relevé la fin d’un reliquat et la modernisation de la Suisse à l’heure de l’Europe, passant quasiment sous silence la victoire des femmes contre un anachronisme et un déni de leur identité.
Marie-Thérèse Sautebin (Bienne)