Le recensement , vous connaissez ? Cette petite fille rousse qui lors de la campagne télévisée vous a convaincu(e) qu'elle, lui, vous... chacun comptait ! Le recensement permet de compter la France : en hommes, en femmes, en enfants, en types de famille, en niveau de vie, en chômeurs... C'est aussi le recensement qui détermine le chiffrage de la population officielle des villes, base sur laquelle les municipalités reçoivent leur « part de gâteau » budgétaire.
Les « colibristes » ? Vous ne connaissez pas ! Ce sont ces femmes que vous ne verrez jamais à la télé, mais qui derrière leurs écrans fournissent un travail obscur : saisir les données de base de tous ces tableaux qu ' utiliseront ces messieurs sociologues, économistes, financiers et élus pour analyser la France. Le 3 septembre, les « colibristes » de l'atelier de Nantes se sont mises en grève. Leur mouvement a duré cinquante-trois jours ! Les Cahiers du féminisme ont rencontré deux d'entre elles, Liliane et Gaétane, pour parler de cette grève.
♦ Quelle a été V origine de votre grève ?
Liliane -La grève est partie de la question des primes. A l’atelier COLIBRI, nous sommes environ vingt-cinq. Certaines ont exercé auparavant de la saisie informatique de masse : ce sont les ex-dactylo-codeuses *, elles sont huit à l’atelier. Elles devaient toucher une prime de 907 F par mois. Mais les autres, pour la même opération, auraient touché 6 000 F pour dix-huit mois, soit 333 F seulement par mois.
Gaétane -Pourtant nous sommes toutes « commis » (on dit maintenant : adjointe administrative). De bruits de couloir en rumeurs, on a pris conscience de cette différence dans les primes. Alors, en juin, nous sommes allées demander des explications à notre chef de service.
Liliane -Il nous a répondu : c’est comme ça, voilà ! Nous, on était en colère ! A ce moment-là, il a sans doute pensé que ce ne serait rien, qu’on était de mauvaise humeur mais que, les vacances aidant, cela passerait !
♦ Et cela n ’ est pas passé ?
Gaétane -Eh bien non ! En juillet, nous étions en vacances. Mais, fin août, nous nous sommes toutes réunies. Il fallait faire quelque chose, et s’y prendre tout de suite.
♦ Vous n ’étiez pas très nombreuses ?
Liliane -Non, on était vingt-cinq. Mais on pouvait bloquer un certain nombre d’opérations : on a décidé de bloquer le chiffrage de la population. Si la population des municipalités n’est pas officialisée, cela entraîne le blocage et le retard du processus d’attribution des financements de l’Etat aux mairies.
Gaétane -Nous avons vu le chef de service pour l’informer de notre décision. Au début nous avions peur ; dans l’atelier il n’y a que peu de syndiquées. Certaines sont même anti-syndicats et ne voulaient pas que ceux-ci s’en mêlent. Et puis il y a eu des pressions. Des pressions modérées d’abord, des conseils : avions-nous pensé à l’image de marque de l’INSEE ? il fallait être raisonnables... Ensuite il y a eu les menaces : ou on reprenait, ou c’était une retenue de un trentième du salaire par jour. Alors nous avons voté : vingt et une sur vingt-cinq ont voté pour l’action, dont sept des huit qui touchaient la prime de 907 F.
♦ Vous réclamiez 907 F pour toutes ?
Liliane -Oui, et nous voulions surtout obtenir la reconnaissance de notre qualification pour un travail qui est le même pour toutes. On nous a dit :« Vous n’allez pas aller négocier toutes seules ? » Nous avons contacté les syndicats, nous voulions leur soutien mais nous ne voulions surtout pas qu’ils décident ou qu’ils agissent sans nous en parler. Nous voulions décider par nous-mêmes.
Gaétane -Maintenant on reconnaît leur apport et leur soutien ; c’est vrai aussi que chez nous ils travaillent ensemble et que l’unité d’action a bien tenu.
♦ Comment s’est déroulé votre mouvement ?
Liliane -Au début le problème a été d’imposer des négociations : c’est ainsi que, sans l’avoir vraiment prévu, nous avons retenu le directeur régional . C ’ était le 27 septembre -presque un mois, déjà, qu’on était en grève. Les filles étaient retournées chez elles pour s’occuper des enfants, mais le soir elles sont revenues. Nous sommes restées jusqu’à 23 h. Les discussions, qui se passaient directement entre l’atelier, à Nantes, les fédérations syndicales et le cabinet du ministre, ont abouti à la promesse de négociations pour le 2 octobre.
Gaétane-La plupart d’entre nous n’avaient jamais vécu une grève de longue durée, comme celle-ci, et quelque chose s’est créé : une convivialité, une solidarité. C’est vrai que, chacune, nous nous démerdions avec nos histoires d’enfants, de mari, de vie privée, nous n’en avons pas beaucoup parlé collectivement. Mais on savait ce que cela représentait pour chacune, d’être là. Tout au long de la grève il a fallu expliquer, informer, se déplacer dans toute la France, dans les autres ateliers, rencontrer les élus, les médias. On se relayait, on n’a jamais forcé aucune de nous à rester, mais il y avait toujours un bon groupe sur place.
Liliane -Oui, par exemple, le mercredi 26 septembre, lors des journées parlementaires du PS, nous avons obtenu un rendez-vous le matin pour 1 ’ après-midi même. Le mercredi, ça craint ! La majorité des filles travaillent à temps partiel et prennent leur mercredi. Eh bien, nous étions quand même douze cet après-midi-là !
♦ Vous avez donc négocié le 2 octobre ?
Gaétane -A vrai dire, cela a été très dur. Les premières propositions étaient inacceptables : une amélioration de la rémunération de 0,8 %... pour une augmentation de la productivité de 20 % ! Déjà, ils avaient commencé par n’accepter que trois « colibristes » sur la délégation de cinq prévue. Ensuite, celles qui ont pu entrer ont été interdites de parole ! Des potiches ! On était en rage ! La direction générale se moquait de nous. On aurait dit qu’elle voulait nous humilier parce que nous avions retenu le directeur régional pour obtenir ces négociations.
Liliane -Il y avait deux hypothèses : ou la direction n’en avait rien à faire, de cette vingtaine de filles, où bien elle avait décidé que ce n’était pas vingt nanas qui allaient lui en remontrer. Toujours est-il que, là, nous nous sommes vraiment rendu compte du type de direction qui était en face de nous, du mépris total qu’elle affichait envers son personnel.
♦ Comment la grève a-t-elle évolué ?
Gaétane -On savait qu’il fallait renforcer le mouvement. Nous avons proposé que les ateliers des autres directions régionales de l’INSEE boycottent la formation donnée aux « colibristes ». Cette action a été suivie dans plusieurs villes. Nous avons continué à élargir et populariser, en organisant un grand pique-nique de soutien ; puis nous avons décidé de faire un rassemblement national à Paris le 16 octobre : nous en étions à Nantes à notre quarante-quatrième j our de grève ! Nous voulions être reçues par la direction générale.
Opération COLIBRI
L’INSEE assure tous les sept ou huit ans le recensement général de la population (les deux derniers datent de 1975 et de 1982), sous le contrôle de la Commission nationale informatique et libertés (CNIL). C’est sa plus grande mission. Cette opération vise deux buts principaux ;
-dénombrer la population de la F rance et de ses communes par le comptage des bulletins individuels. La publication de ces chiffres au Journal officiel fournira la « population légale » avant le 31 décembre 1990 ;
-accumuler les données de base sur l’évolution de la population : flux migratoires des campagnes vers les villes, de région à région, etc. ; niveaux d’équipement des ménages, niveaux de scolarisation, professions exercées, etc. On a ainsi une image en « vraie grandeur » de données quelquefois déformées lors des enquêtes par sondages.
L’INSEE a la responsabilité de la collecte et fournit l’encadrement des enquêteurs recrutés par les mairies. Il récupère l’ensemble des bulletins et assure, après saisie « légère » par des façonniers, l’opération « population légale ». Ce sont ensuite quatre cents agents de l’INSEE, répartis en ateliers régionaux, qui assurent le traitement informatique des bulletins pendant un an et demi environ, pour en tirer les données statistiques. Cette opération est appelée codification en ligne des bulletins du recensement des individus, ou famiîièrementCOLIBRI. Lesagentsqui en sont responsables sont appelés les « colibristes ». Les « colibristes » font partie des effectifs de catégorie d’exécution de 1TNSEE, qui sont pour 70 % \�des femmes. _ J
Liliane -Le 16, nous étions toutes à Paris ! Deux cents personnes en tout, pour ce rassemblement national. On pensait aboutir. La négociation a duré de 14 h à 22 h.
Deux questions de principe nous ont fait refuser les propositions de la direction générale : d’une part, elle voulait repartager le montant global des primes pour donner la même prime à toutes : c’est-à-dire prendre aux unes pour donner aux autres. . . d’autre part, elle voulait lier la prime à un accroissement de-la rentabilité et non à la reconnaissance de notre -qualification.
♦ Alors, que s’est-il passé ?
Gaétane -Au retour cela a été très dur. . . On avait un nœud dans la gorge, on était au bord des larmes, et crevées. Il y a eu au moins une heure de silence total dans le car. Nous étions partagées sur les suites à donner à notre mouvement. On s’est donné le mercredi pour souffler.
Liliane -Le jeudi, nous nous sommes dit que, ou toutes les régions s’y mettaient, ou c’était foutu ! Chez nous, le découragement commençait à se faire sentir. Mais dans les autres ateliers, au contraire, les gens se remuaient, entraient dans le mouvement : une dizaine de villes nous avaient rejointes. Alors nous nous sommes organisées pour tenir ; nous avons assuré les liaisons avec les ateliers des autres directions régionales et les syndicats nationaux.
Gaétane -On a retrouvé le sentiment qu’on pouvait aboutir. Nous avons décidé un nouveau rassemblement national pour le 23 octobre, pour donner une suite au 16 mais avec un meilleur rapport de forces. Cependant, les moyens financiers baissaient et nous n’avons pu y aller qu’avec des délégations. Le lundi, nous avons voté pour constituer la délégation nantaise. Cela a été dur, il y avait une discussion entre nous : certaines pensaient qu’il valait mieux que ce soient des filles qui n’avaient jamais participé aux discussions qui y aillent cette fois-ci.
Liliane -Finalement, nous étions sept de Nantes. Les négociations ont abouti à un accord de compromis : les anciennes dactylo-codeuses conservent leurs acquis grâce à une astuce technique ; les autres ont obtenu une augmentation de 10 % de leur prime. Par ailleurs, nous avons obtenu une prime de 1 500 F pour toutes si le travail est terminé à la fin février 1992 au lieu de fin mars, et une vingtaine de postes seront débloqués nationalement pour les ateliers (mais nous n’avons encore rien vu !).
Gaétane -Nous n’avons pas obtenu le règlement optimum du problème ; mais c’est un coin enfoncé dans la lutte pour la reconnaissance d’une qualification pour tous les personnels qui travaillent sur écran. Aujourd’hui, nous sommes rentrées, mais des discussions auront encore lieu sur l’enjeu de notre bagarre, nous l’espérons. Car c’est bien pour cette reconnaissance que nous avons fait cinquante-trois jours de grève -comme les dactylo-codeuses, déjà, lors de la lutte de 1981...
Liliane -Nous nous sommes battues, nous avons obtenu quelque chose. Cela pourrait constituer un point de départ pour que toutes celles qui travaillent sur écran (une majorité de femmes), souvent formées sur le tas, exigent cette reconnaissance de leur qualification. De toutes %çons, cela va venir !
Correspondante Nantes
Notes
- * En 1981, les dactylo-codeuses de 1’atelier de saisie de l’INSEE de Nantes avaient fait grève durant neuf semaines et obtenu un allongement des temps de pause pour le travail sur écran (cf Cahiers du féminisme n° 16, été 1981).