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DOSSIER

Développement : Les femmes, instruments ou actrices ?

· Cahiers du féminisme, n° 56, printemps 1991 · p. 25-26 · 1 232 mots

L’aide au développement du tiers monde est un terrain particulièrement encombré. Pout le meilleur et pour le pire. Fleurissent les institutions financières de prêts (FMI et Banque mondiale) dont nous traitons longuement par ailleurs en raison de leur rôle dominant ; les agences onusiennes comme le PNUD, l’UNICEF, la FAO, le FNUAP, l’ONUDI... qui fournissent argent, experts et une efficacité à géométrie variable ; les représentants de la Communauté européenne qui gère l’aide bruxelloise ; les « coopérations bilatérales », émanations directes des gouvernements occidentaux qui prêtent, donnent, « poussent » leurs entreprises nationales, offrent leurs « expatriés », mélange de fonctionnaires désabusés, de beaufs venus faire du fric, de militaires, d’espions et d’un nombre raisonnable de militants du développement. A côté de l’intergouvememental et du gouvernemental, on trouve aussi le non-gouvernemental ou prétendu tel : les ONG. Il y en a de toutes sortes : celles qui cachent leur gouvernement ou une firme désireuse de s ’ implanter, celles qui sont vraiment indépendantes, celles qui sont pauvres, celles qui jettent l’argent par les fenêtres, celles dont les membres se prennent pour Lyautey ou le ministre des Finances du pays, celles qui essaient sincèrement que les pays apprennent à se passer d’elles, les catholiques, les protestantes, les musulmanes... Tout cela n’est pas mutile, puisque contribuant à diminuer le chômage dans les pays riches.

Chez les « développeurs », tous les développeurs, l’idée que l’Afrique sub-saharienne ne décollera pas si on ne change pas le statut des femmes est devenue la pensée officielle. Non que sous l’effet pernicieux de la fièvre jaune, une poussée féministe ait submergé l’espèce mais parce que l’inquiétude démographique et les réalités de l’agriculture, qui repose sur le travail féminin, amènent à cette conclusion. Les constats, et même certaines solutions proposées, peuvent être identiques, parfois, à ceux des féministes. L’objectif à terme est évidemment différent. On notera également que cet engouement des « développeurs » pour l’émancipation des femmes n’est pas dénué d’effets pervers. En l’absence d’expression collective des femmes africaines elles-mêmes, les hommes africains ont beau jeu de dénoncer les pressions extérieures et les arrière-pensées antinatalistes de l’Occident. Tel responsable qui avale sans sourciller la condition n° 155 bis de la Banque mondiale sur la réorganisation des douanes après avoir absorbé les cent cinquante quatre précédentes, retouve des accents tiers-mondistes pour défendre « notre culture » ou « la dignité de l’homme africain » dès lors qu’on lui demande de réviser le code civil dans un sens d’égalité des sexes.

D’où la nécessité, pour les féministes européennes, d’une solidarité active avec les petits noyaux existants de femmes africaines qui ont, elles, une légitimité pour revendiquer leurs droits.

(In point de vue féministe sur le développement

Nous reproduisons ici des extraits d’un article d’Anita Anand, tirés du livre Femmes et développement publié en anglais en 1983 par ISIS. « Du nom de la déesse égyptienne, ce secrétariat fondé en 1974 à Genève et à Rome fait partie des origines du mouvement Femmes et développement et des réseaux de solidarité internationale des femmes qui ont fleuri ces dernières années*... »

Un nouveau mythe de l'intégration

(...) Tous les efforts de développement sont marqués du sceau de l’acceptation sociale de la domination masculine. (...) Les modèles font en général passer le développement par « l’intégration » des économies dominées au système international du marché. (...)

(...) Les conséquences sur le sort des femmes et des communautés rurales sont énormes, car l’économie de subsistance répondait à leurs besoins les plus pressés. Les surplus comestibles étaient vendus ou échangés sur des marchés locaux pour obtenir des denrées de base comme le savon et les vêtements. L’accroissement du nombre de femmes qui se convertissent à une production marchande sans pour autant obtenir un revenu suffisant aux besoins de leur famille ne représente pas un progrès. Au point de vue nutritionnel, cette nouvelle situation pèse sur la santé et le bien-être des communautés rurales. Les communautés qui produisaient auparavant de la nourriture, exportent maintenant leurs récoltes sur les marchés nationaux ou internationaux. Là où elles étaient relativement indépendantes, elles sont désormais à la merci de l’aumône de leurs gouvernements ou de l’aide étrangère. Les projets

DOSSIER de création de revenus peuvent représenter un don du ciel pour des femmes ayant peu de potentiel d’autosubsistance et peu ou pas de qualifications pour trouver à se placer sur un marché du travail limité.

Mais ils peuvent aussi accentuer la baisse de l’économie de subsistance et conduire à la dépendance alimentaire. L’accès des femmes à de nouveaux emplois -souvent des manufactures de biens d’exportation -engendre des mouvements migratoires vers les villes. Les talents professionnels attribués aux femmes -spécifiquement féminins comme l’on dit -comme la couture, la broderie, débouchent sur des emplois peu qualifiés, mal payés et peu stables.

Les industries locales et multinationales du textile, de l’électronique et de l’ agro-business ont tiré profit de ces mutations en engageant beaucoup de femmes. C’est ainsi qu’est évoquée la « libération » de ces femmes, devenues des salariées mal payées, subissant des conditions insalubres et dangereuses pour leur santé. Les multinationales ont joué un rôle important dans cette évolution du travail des femmes vers l’économie de marché. Ces industries sont conscientes de la mine d’or que constituent les femmes, qui sont généralement les plus disciplinées au travail, les plus faciles à licencier, les dernières à se syndiquer. Les partisans de projets de revenus (monétaires) en faveur des femmes sont généralement muets sur ces questions. Peu ou pas protégées sur les salaires et avantages sociaux, les femmes sont des proies faciles pour les exploiteurs qui les emploient.

Technologie appropriée à qui ?

(...) Devant le travail harassant des femmes, les responsables des programmes féminins de développement ont une fois de plus cherché des solutions dans la technologie. Au lieu d’examiner les raisons pour lesquelles les femmes, au terme d’une journée de travail dans les champs ou sur les marchés, devaient encore faire les repas, prendre soin des enfants, trouver du bois et de l’eau et s ’occupei des animaux, les planificateurs ou planificatrices ont misé sur la technologie appropriée: des fours sans fumée, des moulins, des décortiqueurs de céréales, des désherbeurs, des sarcloirs et autres ont été inventés et perfectionnés pour diminuer le temps passé à ces travaux. Le sexisme inhérent au fait que les hommes peuvent, en revenant des champs, se laver, manger et sortir voir des amis n’a jamais été mis en question. On n’a jamais entendu parler du partage des tâches réservées aux femmes. (...)

Façonner le futur

(...) Une approche féministe du futur impliquerait que les femmes participent à chaque étape de la planification des objectifs du développement, et cela aux niveaux national, régional et international. Soulignons enfin que les femmes et les hommes qui sont concernés par le développement doivent apprendre à aller vite. On a trop longtemps prétendu que les besoins des femmes pouvaient attendre l’accomplissement de tâches plus urgentes. Le défi de notre temps est de construire un monde moins coupé en deux entre les riches et les pauvres, les puissants et les sans pouvoir. Les vieilles théories ne suffisent plus, car on ne parviendra pas à un réel développement tant que les besoins, les talents et le potentiel de la moitié de la population mondiale sont considérés comme marginaux et secondaires . C ’ est la raison pour laquelle le féminisme n’est pas un sujet frivole. (...)

Anita Anand

trimestrielle

Notes

  1. * Introduction au livre édité aux Editions d’en bas et l'Harmattan, en 1988. ISIS publie une revue internationale Monde des femmes.
  2. Administration : Monde des femmes, 3, chemin des Campanules, CH-1219 Aïre (Genève, Suisse).

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