Hommage à la chère Maria da Penha
Chaque année, de nombreuses réunions et manifestations ont lieu dans différents pays, pour célébrer la journée internationale des femmes. Ce fut le cas cette année encore au Brésil comme ailleurs. Mais le 15 mars, quatre militantes féministes ont été victimes d’un très grave accident de voiture, alors qu’elles se rendaient dans l’Etat du Paraiba, au Nord-Est du pays, pour y rencontrer des travailleuses rurales. Deux d’entre elles sont mortes : Maria da Penha, présidente du Syndicat des travailleurs et travailleuses ruraux (STR) de Alagoa Grande, ainsi qu’Elisabeth Lobo, sociologue et féministe, toutes deux membres de la Centrale unique des travailleurs (CUT) et du Parti des travailleurs (PT). Une enquête est ouverte pour savoir s’il s’agit d’un accident ou d’un attentat. Maria da Penha, en effet, devait témoigner fin mars dans un procès contre les assassins d’une autre dirigeante du STR, Margarida Maria Alves, et elle avait reçu de nombreuses menaces.
Dans tout le Brésil, mais aussi à Paris, nombreux ont été celles et ceux qui ont voulu leur rendre hommage. Dans la ville de Diadema, ville de cinq cent mille habitants près de Sâo Paulo dont le maire est membre du PT, il y a eu l’inauguration d’une maison des femmes « Beth Lobo » en présence de nombreuses femmes des quartiers populaires avec qui Elisabeth avait été en contact. Cette inauguration s’est déroulée le 11 mai dernier.
Elisabeth avait aussi de nombreuses ami(e)s à Paris où elle avait fait de très longs séjours, collaborant ces dernières années avec les chercheuses de 1TRESCO (Institut de recherche et d’études sur les sociétés contemporaines). C’est là que le 22 mars nous nous sommes rassemblées pour rappeler leur vie et témoigner de notre affection. Plusieurs ami(e)s de longue date comme Magda Zanoni et Michaël Lôwy, ou de plus récentes mais très proches comme Michèle Ferrand et Eleni Varikas ont pris la parole à cette occasion. Nous reproduisons ici deux des interventions qui ont eu lieu ce soir-là, ainsi que le texte consacré à Elisabeth par ses amies chercheuses.
’ai connu Maria da Penha au début des années quatre-vingt, à l’époque où le mouvement des travailleurs de la terre se réorganisait à Paraiba. Ensuite, en 1983, les grands propriétaires ont commandité l’assassinat de la présidente du Sindicato dos trabalhadores Rurais (STR) d’Alagoa Grande, Margarida Maria Alves. Assassinat, comme d’autres, impuni. Après ce crime, le mouvement des paysans a affirmé qu’il est inutile de tuer une fleur puisque d’autres lui succèdent, si belles et si fortes, d’autres se reproduisent...
Ainsi est née et s’est épanouie politiquement Maria da Penha, elle aussi originaire d’Alagoa Grande à cent cinquante kilomètres de la capitale, membre du STR. J’ai connu Penha quand elle a commencé ses cours et conférences de formation syndicale et au moment où l’on faisait le bilan des grèves des salariés de la canne à sucre. Dirigeante du Movimento dos sem Terra (Mouvement des sans terre-MST) , elle a été aussi dirigeante du Centro de Educaçâo e cultura do trabalhador
C’est Michaël Lôwy qui me l’a présentée. Nous avions pris rendez-vous à l’université de Vincennes. J’étais très impressionnée : Elisabeth était pour moi le symbole de cette génération de militant(e)s latino-américains qui, depuis les années soixante avait consacré sa vie à la lutte révolutionnaire. J’étais militante moi aussi mais mon plus grand combat n’avait été que Mai 68 ! La femme que j’ai rencontrée ce jour-là m’a immédiatement séduite : il se dégageait d’elle à la fois une grande détermination mais aussi une espèce de retenue qui se traduisait dans sa voix douce et chantante qui contrastait avec sa grande taille et sa chevelure rural, de la CUT, collaborant en même temps à la construction du PT. Compagne de lutte, mère de six enfants, épouse d’Horacio, elle était l’actuelle présidente du STR. Penha était toujours prête à combattre les injustices et à galvaniser les énergies.
(...) Nous perdons une companheira de lutte de plus, ainsi que le professeur Elisabeth Lobo qui était aussi dans la voiture. Combien d’années investies pour la formation de leaders qui, proches de nous, disparaissent brutalement : Maria da Penha, Margarida comme d’autres compa-nheiras, avocats, prêtres, ouvriers dont les vies ont été volées. Vous nous manquez beaucoup (...). »
Farid Eid (Département intersyndical d’études et statistisques, Paraiba)
P. S : Nous reviendrons plus longuement sur le rôle joué par Maria da Penha dans la mise sur pied des syndicats paysans, dans un prochain numéro des Cahiers du féminisme.
très noire. Je fus immédiatement convaincue de la nécessité et de la possibilité qu’elle devienne membre de notre département de sociologie à Paris 8. C’était une manière de marquer notre solidarité concrète avec ceux et celles qui avaient combattu contre l’impérialisme en Amérique latine et avaient dû fuir la répression de Pinochet, après celle des militaires brésiliens.
Notre amitié ne s’est pas démentie depuis ce jour. Pendant près de dix ans, en France, nous avons Tongue-ment discuté l’une et l’autre ; moi, la harcelant de questions sur son expérience passée ; elle, sur cet autre
A la mémoire d’Elisabeth, ma « grande sœur » brésilienne
engagement qui fut aussi le sien, celui du féminisme. Mais, pour Elisabeth, la France qu’elle aimait c’était tout de même un peu la prison. Elle y travaillait, y avait des ami(e)s, elle y militait avec d’autres Brésiliennes notamment, mais elle se sentait bridée dans son activité à la fois parce qu’elle devait prendre soin du petit Léon, né au Chili juste avant le coup
Témoignages des chercheuses de l'IRESCO
Elisabeth naquit à Porto Alegre (au sud du Brésil), où elle fit ses études de lettres. Elle était à Paris où elle étudiait la sociologie et la littérature quand éclata mai 68. Elle fut à Santiago au temps d’Allende et de nouveau à Paris. Après la loi d’amnistie, elle put revenir au Brésil en 1979 où elle enseigna notamment à l’université de Sâo Paulo.
Elle continua sa recherche d’une articulation entre réflexion et action, entre mouvement ouvrier et mouvement féministe. Elle travaillait en particulier avec la Commission femmes de la CUT.
A Paris, elle fit partie du cercle des femmes brésiliennes, O-circula. Elle fut une compagne de route privilégiée, chaleureuse, toujours présente du GEDISST et de l’APRE >.
« Elle était faite d’une infinité d’éléments : de souvenirs et de sensations d’enfance. De conflits. De nombreux amours réussis ou non. Une rébellion construite dans le quotidien des injustices individuelles et sociales subies au fil des années. Ce fut une rebelle -anarchiste et féministe. Anarchiste et féministe parce que rebelle. C’est pourquoi elle s’est battue pour le bonheur, pour l’égalité sociale, pour le droit à la liberté, pour la beauté des fleurs et des couleurs, pour le plaisir et pour l’amour, sans établir de hiérarchie. Elle fut à la fois une « femme exceptionnelle » et « une femme comme les autres », partagée entre la passion et la politique ou vivant la politique comme une passion. »
(Extrait du livre sur Emma Goldmann écrit par Elisabeth, cité par ses amies pour illustrer sa propre personnalité .)
1 . Groupes de recherche sur les rappo: \sociaux de sexe à l’IRESCO.
d Etat de Pinochet mais aussi parce qu’elle attendait avec impatience le jour où elle pourrait retourner au Brésil.
Elisabeth Lobo en 1 982.
De retour enfin au Brésil en 1979 avec Marc Aurèle, et son fils, elle consacra toute son énergie au développement du mouvement féministe et du PT, ainsi qu’à son travail de sociologue. Et malgré les difficultés de toutes sortes qu’elle et son mari ont rencontrées dès leur retour, je sentais bien qu’elle connaissait une nouvelle phase d’épanouissement.
La distance n’a pas interrompu notre amitié : Elisabeth m’a aidée à découvrir le Brésil militant, du côté des femmes notamment, lors de mon voyage en 1982. Et à chacun de ses voyages en France, non seulement c’était l’occasion pour nous d’aller parfois écouter du jazz ou de voir un bon film, ce qu’elle adorait faire, mais c’était aussi l’occasion de répondre aux questions des Cahiers du féminisme. Ce qu’elle acceptait toujours. Sans le savoir, elle avait un peu le statut de correspondante pour notre revue, comme d'autres amies brésiliennes.
Sans le savoir aussi, elle avait un peu pour moi, le statut d’une « sœur aînée ». Je me souviendrai toujours d’une phrase qu’elle m’a dite un jour, à moi qui ai toujours eu beaucoup de mal à assumer mon rôle d’universitaire et de militante conjointement : « C’est à nous maintenant d’écrire et faire entrer dans la vie universitaire la question du féminisme et de ses liens aux autres mouvements sociaux. Personne d’autre ne le fera à notre place. »
Il y a moins de quinze jours, elle m’annonçait son désir de participer à une journée d’étude que nous organisons en mai sur les liens entre le féminisme et le mouvement ouvrier. Je comptais beaucoup sur sa présence ou du moins sur une contribution écrite de sa part, tant sa connaissance du féminisme brésilien, du PT et de la situation des travailleuses urbaines et rurales était grande et fondée sur une expérience concrète. Elle est morte avec beaucoup de projets en tête qui resteront inachevés. Espérons que d’autres prendront la relève.
Josette Trat, le 22 mars 1991
Elisabeth Lobo en 1982