La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Amnesty international : Barbarie contre les femmes

· Cahiers du féminisme, n° 57, été 1991 · p. 34-35 · 1 648 mots

Jusqu’à la parution de ce réquisitoire, Amnesty International semblait n’accorder qu’une place marginale à la situation des femmes : désormais, cette organisation affirme clairement son engagement dans la défense des droits des hommes et des femmes.

Femmes en première ligne

Les auteurs du rapport renversent même les idées reçues en expliquant comment les femmes se trouvent souvent « en première ligne » : elles sont « prises pour cible » soit parce qu’elles sont fortes, en tant qu’organisatrices de la communauté, soit parce qu’elles sont vulnérables, jeunes femmes enceintes, mères effrayées, réfugiées isolées, etc. De plus, le rapport souligne la spécificité des violences à leur encontre : violences sexuelles surtout, « le viol constituant une torture fréquemment utilisée », y compris par des agents d’Etat, violences contre les femmes enceintes pour provoquer des fausses-couches ou des blessures du fœtus, violences et agressions verbales également. Certaines femmes seront réprimées uniquement parce qu’elles ont des relations de parenté ou de voisinage avec des personnes jugées dangereuses, ou bien parce qu’elles vivent dans un village, une zone, parmi un groupe ethnique visé par la répression.

Si Amnesty International peut aujourd’hui faire le récit de ces violences et de ces injustices, c’est que des femmes se sont levées, elles se sont organisées et ont réussi à faire entendre leur voix, avec assez de force, de sorte que même les institutions de défense des droits de l’homme très respectables et très masculines ne pouvaient plus les ignorer. « Depuis ces dix dernières années, de plus en plus de femmes ont exigé le respect de leurs droits élémentaires » : au Salvador c’est le COMADRES (Comité des mères et familles de prisonniers politiques, disparus et assassinés), au Guatemala le GAM (Groupe de soutien mutuel), en Afrique du sud le Comité de soutien aux parents de détenus, aux Philippines le Groupe de soutien aux prisonniers, en Turquie, l’Association des femmes démocratiques, etc.

Le document démontre comment ce sont des femmes de toutes conditions qui sont victimes des violations des droits élémentaires, et cite des cas précis : professions médicales, enseignantes et étudiantes, journalistes, professions juridiques, militantes politiques, militantes des droits des femmes, femmes impliquées dans des litiges fonciers, membres d’organisations religieuses, parentes de militants ou de prisonniers. On connaissait Doïna Comea assignée à résidence à l’époque de Ceausescu pour avoir critiqué le projet de destruction systématique des villages roumains, ainsi que la situation de Cecilia Olea, membre du groupe de femmes Flora Tristan au Pérou, menacée de mort à plusieurs reprises en 1989 '. On connaît maintenant, depuis la parution du livre de Gilles Perrault Notre ami le roi, le cas de la famille Oufkir, détenue sans inculpation ni jugement depuis dix-huit ans. Le rapport nous révèle vingt autres femmes, jusque là plus méconnues, parmi lesquelles Buthina IXowka, soudanaise, arrêtée, maintenue en détention pendant cinq mois à la suite de la prise du pouvoir par les mili- taires à Khartoum, bien qu’elle n’ait été accusée d’aucun délit. Dhabia Khemis Mehairi, journaliste dans les Emirats arabes unis, poète et écrivain, a été arrêtée en mai 1987, licenciée de ce fait et détenue pendant six semaines sans inculpation ni jugement, sans que les autorités ne donnent les raisons de sa détention. Elle avait publié des articles qui abordaient notamment le statut des femmes arabes dans la société. Embarca Ment Taleb ould Husein a été emmenée en septembre 1979 par les forces de l’ordre au Sahara occidental : on ne l’a jamais revue. « Elle travaillait à Radio Sahara à Layoune ; instruite et indépendante, c’était la première femme du Sahara occidental à avoir obtenu le permis de conduire ». Maria Cristina Gomez a été retrouvée morte le 5 avril 1989 près de la capitale du Salvador : militante syndicaliste et féministe, elle avait participé à l’ouverture d’une clinique pour femmes, destinée à accueillir et conseiller les victimes de viols et de mauvais traitements.

L’arme du viol

Le document précise comment « la torture par le viol demeure une pratique chez les agents de la force publique » dans certains pays, en ajoutant à juste titre que « le viol s’accompagne de la menace de nouvelles violences, si la victime venait à en parler ». Les violeurs ne sont pratiquement jamais inquiétés, au contraire les autorités elles-mêmes suggèrent bien souvent cette pratique comme moyen d’obtenir des aveux. Ainsi en Inde, à la fin des années quatre-vingt, c’est un millier de viols, commis par des policiers assurant la garde à vue des femmes appréhendées pour différents motifs, qui ont été signalés « par des femmes appartenant à ces groupes défavorisés que sont les castes et tribus répertoriées (anciennement appelées “intouchables”, et qui font désormais l’objet d’une protection particulière) ». Les enquêtes éventuelles sont menées par les policiers eux-mêmes.... Il est très fréquent que les autorités fassent subir aux femmes détenues d’autres formes de violences sexuelles : « grossièretés de langage destinées à les humilier, actes qui leur sont imposés pour les avilir, menaces d’agression, contacts sexuels à la limite du viol ». L’Europe de l’Ouest n’est pas épargnée dans ce domaine par le rapport d’’ Amnesty International , qui dénonce par exemple l’usage abusif de certains règlements pénitentiaires dans le but d infliger un traitement humiliant ou dégradant : « Au Royaume-Uni, en des gardiens de la prison de Brixton ont ainsi soumis deux prisonnières à des fouilles à corps pratiquement tous les jours et parfois trois fois dans la même journée. »

« Dans certains pays, mauvais traitements et tortures sont aggravés par une utilisation perverse des liens familiaux des détenus. Homme torturé en présence de son épouse ; enfants torturés sous les yeux de leur mère ; femme torturée pour accroître la souffrance de son mari prisonnier, de son fils ou de sa fille. » Les auteurs du rapport citent encore une multitude de cas de non-respect des droits démocratiques élémentaires des femmes. De nombreux pays pratiquent couramment la détention arbitraire, sans jugement : Afrique du sud, Arabie Saoudite, Sri Lanka, Nigéria, Grande-Bretagne, etc. La sinistre palme revient actuellement, incontestablement, aux autorités israéliennes qui auraient placé, depuis le début du soulèvement palestinien en décembre 1987, douze mille personnes en détention administrative, sans inculpation ni jugement.

Amnesty International , qui lutte contre la peine de mort, dénonce les condamnations et les exécutions capitales de manière particulièrement virulente : en octobre 1990, trente femmes sur les deux mille trois cents condamnés à mort des Etats-Unis fréquentaient les « couloirs de la mort ». Velma Barfiel a été exécutée en novembre 1984 en Caroline du nord. En 1989, en Iran, vingt-quatre femmes au moins étaient condamnées pour adultère ou prostitution, lapidées à mort. Au Pakistan les rapports sexuels hors mariage (délit de zina) sont passibles d’une condamnation à mort par lapidation. Le rapport présente plusieurs cas récents de telles mises à mort. Des femmes enfin ont disparu en Argentine, au Salvador, au Sahara occidental, aux Philippines, en Colombie, au Sri Lanka, au Pérou, en Afrique du sud, au Kurdistan turc. Les auteurs du rapport soulignent le fait que les cas de violations des droits élémentaires des femmes se retrouvent sur tous les continents, sous tous les régimes politiques, mais plus fréquemment dans les situations de conflits armés, de troubles politiques ou d’agitation sociale. Le cas des réfugiées requiert une attention particulière. Un document récent du Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), cité dans le rapport d ’Amnesty International, informe que la majorité des réfugiés sont des femmes et que « le viol, l’enlèvement, le harcèlement sexuel, la violence physique et l’obligation relativement fréquente d’accorder ses “faveurs” en échange de papiers ou de marchandises , sont le triste lot de ces femmes. » En outre les femmes auraient plus de mal à obtenir le statut de réfugiée, ayant des difficultés à établir le bien-fondé de leur demande, à cause des persécutions qu’elles ont subies, souvent sous la forme de violences sexuelles.

Amnesty relate le cas d’une Salvadorienne, Catalina Mejia, qui s’est enfuie aux Etats-Unis pour échapper à la persécution des militaires qui l’avaient violée en 1983 et l’accusaient de faire partie de la guérilla. Le juge de l’immigration des Etats-Unis a rejeté en août 1988 sa demande d’asile politique sous prétexte qu’elle n’avait pas apporté la preuve qu’elle risquait d’être à nouveau persécutée en retournant au Salvador. Autre raison du rejet, le viol ne serait pas une persécution mais « plutôt dû au fait qu ’elle était une femme convoitée par un soldat brutal agissant simplement pour sa propre satisfaction ».

Des mesures contre la barbarie

Le rapport d' Amnesty se conclue par la publication d’un programme en douze points, soumis à tous les gouvernements et visant à protéger les femmes des violations de leurs droits fondamentaux : en résumé, il s’agit de « mettre un terme aux viols, sévices sexuels et autres tortures ou mauvais traitements infligés par des agents de l’Etat, mettre fin aux persécutions fondées sur les liens familiaux, fournir à tous les détenus ou prisonniers les soins médicaux nécessaires, libérer sans délai et sans condition tous les prisonniers d’opinion, assurer dans les meilleurs délais un procès équitable à tous les prisonniers politiques, prendre des mesures efficaces pour empêcher les “ disparitions ”, garantir les droits des femmes dans les conditions de conflit armé, empêcher les violations des droits fondamentaux des femmes réfugiées qui demandent l’asile, empêcher les violations des droits fondamentaux des femmes membres des minorités ethniques, mettre fin aux exécutions extra-judiciaires comme aux exécutions légales et abolir la peine de mort, ratifier les instruments internationaux pour la protection des droits de l’homme, soutenir le travail des organisations intergouvemementales concernées. » Isabelle Forest

1. Voir le n° 49 des Cahiers du féminisme (été 1989).

/Le rapport d’ Amnesty les Femmes aussi\ peut être commandé au prix de 30 F (plus 12 F de frais de port) à : Amnesty International, section française, 4, rue de la Pierre Levée, 75553 Paris Cedex 11.

Notes

  1. A Voccasion du 8 mars 1991, Amnesty International a publié un imposant document, intitulé les Femmes aussi ! Révélateur de certains aspects de la condition féminine, ce livre brise quelques tabous, en déclinant au féminin les emprisonnements arbitraires, les poursuites injustes, les tortures et les violences physiques et morales dont sont victimes des personnes du simple fait
  2. de leurs opinions.

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