Karen Messing, chercheuse à Montréal, a participé dans le cadre du CNRS au Groupe d'étude sur la division sexuelle et sociale du travail (GEDISST). Elle a mené une recherche sur les femmes de la SNCF chargées du nettoyage des trains. Nous reproduisons ici de larges extraits de ses analyses.
Pendant un séjour en France, j’ai été appelée à faire une recherche en ergonomie sur l’activité de travail de nettoyage des wagons de chemin de fer. La médecin du travail avait remarqué de multiples problèmes de santé ressentis par le personnel féminin, et m’a demandé de collaborer à une étude (...) Nous avons observé trente-sept travailleuses et travailleurs qui nettoient les wagons de chemin de fer, rémunérés au salaire minimum. Le travail se fait à une cadence déterminée par l’arrivée et le départ des trains. Les personnes sont affectées à diverses tâches, qui varient selon le besoin et le nombre d’absences. Les hommes sont normalement affectés aux tâches de chef de chantier, de chef d’équipe, de conducteur de chariot, de nettoyage de mains montoires, de contrôle. Les femmes nettoient les « WC », les tablettes, les cendriers et les bars. Les postes qui consistent à passer le grand balai et la balayette sont mixtes.
La cadence est particulièrement rapide dans le travail des femmes. L’ensemble des cendriers d’un wagon est vidé en quelques minutes, les tablettes des chaises sont inspectées tellement vite que le claquement des tablettes remises en place est quasi-continu.
Concentrons-nous sur les toilettes, puisqu’il s’agit d’un travail absolument réservé aux femmes, et ceci non seulement dans ce chantier, mais dans d’autres dont nous avons pu avoir connaissance. Selon nos observations, dans la période entre 8 h et 1 1 h le samedi matin, une femme nettoie quatre-vingt-six toilettes. Pour nettoyer une toilette, elle arrose le plancher avec un savon liquide, passe une éponge dans l’évier, sur le tour, et sur le miroir, passant tout en même temps une serpillière sur le sol avec ses pieds (les ouvrières appellent cette manipulation « la danse »). Ensuite elle passe l’éponge dans la cuve de la toilette. Si la matière déposée dans la toilette ou autour ne s’enlève pas avec l’éponge, elle utilise une laine d’acier. Il faut cacher la laine d’acier : elle est censée pouvoir tout enlever avec une petite brosse, impuissante pourtant face à des matières séchées indescriptibles. La laine d’acier est interdite parce qu’elle abîme la surface. A la fin la travailleuse arrose la pièce avec un liquide désodorisant. Ce processus prend 63,4 secondes par toilette, ce qui inclut environ 12 secondes de déplacement entre toilettes.
Les femmes travaillent dans une séquence de postures contraignantes, où les poses accroupies, à genoux ou penchées se succèdent. Dans les toilettes, le problème est accentué par l’exiguïté des locaux. Les travailleuses se plient sept-huit fois par toilette lavée. Les pauses sont dictées par les retards des trains, et se prennent souvent assises sur des blocs de ciment aux bouts des quais. (~)
La « demande » initiale de la part de l’employeur touchait un problème d’absences répétées des employées, et un problème de qualité dans le nettoyage. Après consultation, nous avons émis le prédiagnostic d’une cadence élevée et saccadée, couplée à une très grande variabilité de la tâche, qui aboutirait à une succession très rapide de postures extrêmement contraignantes. Les absences seraient la conséquence des atteintes à la santé dues en grande partie aux contraintes posturales, et la qualité souffrirait de l’impossibilité de faire la tâche correctement, compte tenu de ces contraintes.
Après deux mois d’observations, nous avons décidé de rassembler des documents sur les postures de ce travail, pour rendre compte de son caractère pénible. Nous sommes arrivées pour prendre des photos des postures. A notre surprise, les femmes ont fait état de grandes réserves, voire de refus. Au début, j ’ était déboussolée, incapable de comprendre de tels refus de la part de femmes avec qui le contact avait été si facile auparavant. Je me suis sentie blessée. Mais plusieurs commentaires des femmes m’ont aidée à comprendre les enjeux de ces photos, pour elles et pour nous. (...)
« Pas avec les fesses que j'ai »
Madame A. (quarante-six ans, quinze ans d’ancienneté, maux de dos, toux), se compare aux stéréotypes et refuse de se montrer : « Pas avec les fesses que j'ai. » Cette vision stéréotypée du corps féminin est non seulement humiliante pour celles d'entre nous qui n’ont pas un corps « parfait », mais peut aussi constituer un obstacle à la promotion de la santé au travail. Des médecins reprochent à des femmes, individuellement, la forme « inacceptable » de leur corps, alors que cette forme est en fait déterminée par les postures de travail, et parfois aussi par la mauvaise nutrition associée au faible revenu de la plupart d’entre elles. Madame B. (vingt-huit ans, huit ans d’ancienneté) a des problèmes de dos (comme 40 % des femmes sur le chantier). Son médecin a pris des radiographies de sa colonne et a vu un problème dans l’articulation des vertèbres. Sa conclusion : Madame B. doit maigrir. L’effet : Madame B., au lieu de mettre en cause les postures contraignantes, se sent humiliée dans sa personne. Elle est par ailleurs la deuxième femme sur le chantier à se faire dire la même chose en quatre mois. Même le fait d'avoir un corps qui réponde aux stéréotypes peut constituer un obstacle à la santé pour ces femmes. Madame C. (vingt-huit ans, six ans d’ancienneté, jolie et vivante) nous laisse prendre toutes les photos qu’on veut. Elle dit explicitement que les autres femmes n’ont qu’à se contrôler si elles veulent être aussi fières qu’elle de leur corps. Je pense que c'est une manière de prendre une distance face au vieillissement prématuré qui l’attend, elle aussi, si son poste de travail n’est pas amélioré. Elle se plaint déjà de courbatures après sa journée dans les toilettes.
J’ai raconté le commentaire à une amie, qui m’a rétorqué que toutes les femmes ont des grosses fesses, et elle aussi. En vain j’essaie de la convaincre que ce n’est pas possible que toutes les femmes aient des grosses fesses : si on pense cela, c’est que nos définitions ont besoin d’être ajustées en fonction de la réalité des corps et des vies des femmes. On ne reproche pas aux girafes d’avoir le cou trop long, mais on nous reproche, à nous femmes, la forme de nos corps. (...) Et on réussit à faire honte à toutes les femmes, à tel point que le mépris de nos corps fait partie de la condition féminine. (...) Notre équipe de recherche a dénoncé des ingénieurs qui conçoivent les espaces de travail et les outils en fonction de notions de la normalité qui peuvent également nous exclure. Nos seins prennent trop de place, nos mains sont trop petites, nos bras trop courts pour être confortables et efficaces dans les postes de travail que nous occupons '. En tant que scientifiques féministes nous œuvrons avec d’autres pour faire aménager les postes de travail des femmes.
Madame D. (cinquante-sept ans, vingt ans d’ancienneté, atteinte de bronchite chronique, bossue, maux de dos) ne veut pas qu’on prenne sa photo pendant l’activité qui pourtant l’occupe cinq jours par semaine, huit heures par jour. Je pense qu’elle a honte de sa posture et de son activité, aussi bien que de son corps.
Il y a quelque part un cercle vicieux. Bernadette Macedo2 a décrit comment les ouvrières brésiliennes du textile ont honte de leur peau abîmée par les fils piquants. Elles se trouvent laides, et essaient de couvrir leurs plaies avec un maquillage épais à la sortie de l’usine. Selon l’interprétation de Macedo, cette honte contribue à les maintenir passives face à l’exploitation de leurs corps dans 1 usine. De façon similaire, je ne peux pas séparer la honte de Madame D. des effets visibles de son travail. Elle m’a décrit des douleurs chroniques que J associe aux postures contraignantes. Son corps est courbé, et elle ne peut plus faire certaines tâches. De plus, je ne suis pas sûre qu’elle soit fière du contenu de son travail.
Nettoyer les excréments fait pourtant partie de la condition féminine. Je me rappelle une dispute avec un sociologue en 1969, peu après ma découverte du féminisme. Lui prétendait que les hommes étaient incapables de changer les couches de bébés. Et cette année, ma belle-fille de quinze ans s’est fait dire la même chose par un garçon de sa classe.
A cause du partage de nos conditions biologiques et sociales de femmes, les nettoyeuses auraient dû se sentir tout heureuses de voir venir des femmes ergonomes. Je me sentais en droit d’avoir leur collaboration enthousiaste, compte tenu de notre approche féministe, du temps que j’ai passé à changer des couches et laver des toilettes chez moi et du fait que mon corps ne répond plus aux stéréotypes. Cependant, notre démarche ergonomique ne se faisait pas uniquement dans un contexte de division sexuelle du travail, mais aussi de division sociale du travail. (...)
De l'utilisation des recherches scientifiques
Il est évident que comme chercheure j’ai besoin de ces femmes pour faire de la recherche en santé au travail. Elles savent à quel moment il faut observer, les raisons d’être de leurs manipulations, les opérations les plus difficiles, les types de problèmes de santé. En tant que chercheure féministe, je me suis sentie en droit d’exiger cette aide. Après tout, notre projet les inclut expressément.
Mais les scientifiques en santé du travail n’ont pas toujours aidé les travailleurs. Le chronométrage a souvent été utilisé, non pas pour appuyer des demandes en vue de baisser la cadence de travail, mais pour justifier une accélération. Et il n’est pas sûr que le fait que nous soyons féministes garantisse que nous soyons différentes. Les ouvrières se méfient souvent des discours féministes, pour diverses raisons. Le public voit souvent des caricatures de féministes dans les médias, qui se font un plaisir de monter en épingle des prises de position exagérées. Ou les ouvrières peuvent avoir rencontré des féministes qui n’ont pas réfléchi à leurs conditions de vie. Comme celle que j’ai entendu reprocher aux femmes sortant d’une longue période de chômage d’accepter un test illégal de grossesse, condition incontournable d’accès aux emplois dans une certaine compagnie.
Pour ces raisons, les ouvrières peuvent ne pas avoir confiance dans les propositions des chercheures féministes. C’est alors compréhensible qu’elles donnent une priorité à la protection de leur vie privée et de leur image publique. J’ai sympathisé avec les femmes récalcitrantes d’autant plus que le contexte de mon travail en France ne garantissait pas à mes yeux que les résultats de nos recherches allaient servir à améliorer réellement leurs conditions de travail. Au Québec nous travaillons en rapport avec les comités de la condition féminine des centrales syndicales, mais en France je n’ai pas pu créer les structures de collaboration nécessaires. Et même au Québec, les syndiquées peuvent imaginer que nous laisserons tomber leurs revendications concrètes à la moindre opposition du patron, en échange de quelque avancement sur le plan des idées. Et elles n’ont pas toujours tort. (...)
Je pense sincèrement que les travailleuses ont tout à gagner d’un questionnement des bases de la division sexuelle du travail, même si les bénéfices d’un tel questionnement ne se révèlent qu’à plus long terme, peut-être dans un autre milieu. Ainsi, je pense avoir le droit de prendre des photos, fixer des images de ces femmes au travail, en utilisant de mon mieux les connaissances scientifiques existantes. La solution que nous avons trouvée est de le faire avec elles, en reprenant les photos trop brutales ou mal faites. De la même façon, nous avons regardé avec elles les résultats de nos calculs, qu’elles ont corrigés (nous avions oublié des contraintes pertinentes). En leur renvoyant des images détaillées, justes, et claires d’elles-mêmes et de leur travail, nous espérons contribuer à une transformation de leurs conditions de travail. Pour que les images représentent bien leur situation, je pense qu’elles doivent inclure une analyse de la division sexuelle et sociale du travail, faite en collaboration avec les travailleuses. Mais les méthodes pour ce faire ne sont pas évidentes, et comportent des remises en question du rôle des chercheures. (...) Comment une chercheure en sciences naturelles pourrait-elle tenir compte, dans une même étude, du contexte social (situation des femmes comme opprimées), des réactions de souffrance (entretenues par les représentations sociales), et des agressions de l’environnement (à la fois accentuées et non comprises par la négligence de facteurs spécifiques aux femmes) ? Est-ce qu’une approche féministe doit pouvoir tout englober ? Comment acquérir les compétences pour tout cela ? Est-ce approprié de vouloir que la recherche féministe serve aux femmes ?
Voici les questions qui se posent en regardant l’activité de travail des femmes qui lavent des toilettes.
Karen Messing
Notes
- 1. Messing, K., Courville, J., Vézina, N. 1991. Minimizing risks when women enter nontraditional jobs. New Solutions : A journal of environmental and occupational health policy. Sous presse. Et : Messing, K., 1991 «Faire reconnaître le caractère pénible du travail des femmes », Recherches féministes, Québec.
- 2. Macedo, B. 1990. Les ouvrières de Rio Tinto. GEDISST, CNRS, Paris.